LE COMMANDANT Tomas Borge, ministre de l'Intérieur, est membre de la Direction nationale du Front sandiniste de libération nationale. Il est le seul survivant de l'équipe de militants qui, autour de Carlos Fonseca, fondèrent le FSLN en 1961. Eric Toussaint a rencontré à Managua le Commandant Borge qui a bien voulu accorder cette interview pour Inprecor.
• INPRECOR : Pensez-vous qu'il existe de réelles perspectives de paix en Amérique centrale après la signature de l'accord au Guatemala ?
- Tomas BORGE : Le Nicaragua est un pays qui est extrêmement intéressé à la réalisation de la paix tant pour des raisons de principe qu'à cause des nécessités conjoncturelles. Nous voulons la paix pour des raisons de principe parce que nous avons fait la révolution pour conquérir une paix durable. Nous sommes partisans de la paix par nécessité : nous ne pouvons pas continuer à vivre dans une situation de guerre permanente.
Réellement, pour nous, la guerre, c'est comme l'absence d'oxygène et s'il est vrai que les réserves morales et politiques d'un peuple en révolution sont inépuisables, il est également vrai qu'un certain sentiment d'anxiété a fait son apparition au sein du peuple, sur cette question de la paix.
Jusqu'à maintenant, la fatigue n'a pas encore gagné la population. Un peuple en révolution, même si son dynamisme semble épuisé, trouve de nouvelles sources d'énergie. Je crois être l'interprète de la volonté du peuple nicaraguayen quand je dis qu'il est favorable à la paix d'autant qu'il a déjà sacrifié une grande partie de son sang dans la lutte ces dernières années.
Le plus grand fleuve, et le plus impétueux du Nicaragua, n'est ni le Rio Coco ni le Rio Matagalpa, mais le fleuve de notre sang.
• En juin, le président Daniel Ortega a déclaré qu'il ne négocierait pas à l'étranger, sur les questions de politique intérieure. N'est-ce pourtant qu'il vient de faire au Guatemala ?
- Ce document ne porte pas sur la politique intérieure. Il décrit notre point de vue sur la démocratie et ce point ne nous pose pas de problèmes parce qu'il y est dit "les gouvernements s'engagent à impulser un authentique processus démocratique pluraliste et participatif qui implique la promotion de la justice sociale, le respect des droits de l'Homme, la souveraineté nationale, l'intégrité territoriale des Etats et le droit de toutes les nations à déterminer librement et sans ingérence extérieure d'aucune sorte, leur modèle économique, politique et social". (Accord d'Esquipulas ; point 3 voir page 6)
Nous n'avons rien à ajouter à ce texte. Il nous est plus facile de signer ce texte que n'importe quel autre gouvernement d'Amérique centrale. Daniel Ortega n'est donc pas en contradiction avec ce qu'il a déclaré en juin.
• Malgré les accords de paix, il est vraisemblable que les Etats-Unis ne retireront pas leur appui à la Contra et, il parait donc difficile de prévoir un cessez-le feu. Dans ce cas, que fera le Nicaragua ?
- Je crois en effet que les Etats-Unis ont, en pratique, le droit de veto sur les accords du Guatemala. La volonté de Reagan est de poursuivre son agression contre notre pays et de bloquer le processus de paix en Amérique centrale. Toutefois, une série de facteurs importants rend difficile la réalisation de son projet.
Les Etats-Unis avaient décidé d'intervenir directement au Nicaragua. Mais il y a eu le scandale de "l'Irangate", la chute de l'avion de Hasenfuss (1) et d'autres éléments qui ont empêché cette intervention.
De la même manière, je pense que va apparaître une série de facteurs obligeant le gouvernement des Etats-Unis à accepter la réalité des accords du Guatemala. La volonté du gouvernement nord-américain est de liquider le processus révolutionnaire nicaraguayen. Or, il n'a pas réussi à le faire. Que cette volonté soit implicite, montre l'étendue des difficultés qu'il rencontre pour empêcher la réalisation des accords de paix du Guatemala.
Et si Reagan est intervenu avec son propre plan de paix quelques jours avant la rencontre des cinq présidents d'Amérique centrale, cela prouve qu'il était dans une situation difficile qui l'obligeait à céder du terrain dans une certaine mesure. Même si la manière dont le plan est formulé est inacceptable pour nous, nous serions disposés à entamer une discussion. En effet, ce plan reflète un certain assouplissement de la part de Reagan. De plus, on peut penser que Reagan va rencontrer certaines difficultés à faire marche arrière.
Pensez-vous que cet accord de paix soit une victoire pour le Nicaragua?
- Je pense que c'est une victoire pour tous les pays d'Amérique centrale et plus particulièrement pour notre pays, qui est sans doute le plus intéressé à ces accords et ce n'est pas étonnant que nous ayons déjà commencé à le mettre en pratique.
Nous, nous tenons compte du fait que nous sommes confrontés au danger réel d'une invasion de la part des Etats-Unis. La signature de cet accord de paix crée des difficultés à Reagan pour obtenir l'aval du Congrès pour une nouvelle subvention aux contras. Le refus de ces nouveaux subsides serait la meilleure contribution des parle-
1) Le 5 octobre 1986, un avion affrété par la CIA et transportant quatre passagers et des armes pour la Contra, était abattu par les Sandinistes au-dessus du Nicaragua. Seul rescapé, Eugène Hasenfuss fut condamné à 30 ans de prison par les tribunaux nicaraguayens, puis grâcié à Noël 1986 par Daniel Ortega.
mentaires nord-américains à la réalisation des accords de paix du Guatemala. De cette manière également, ils ouvriraient une porte de sortie honorable à l'administration Reagan.
Par ailleurs, le fait que les Etats-Unis viennent d'accepter de dialoguer, même si c'est sur des bases de départ inacceptables pour nous, constitue un pas en avant.
Après de longues discussions internes, la direction sandiniste a décidé d'accepter d'entamer un dialogue, sur la base de la proposition américaine, tout en sachant bien que les
Etats-Unis vont défendre un point de vue tout-à-fait contraire à nos intérêts.
Il faut savoir que dans toute négociation, les partenaires commencent par adopter la position la plus intransigeante. On ne peut imaginer par exemple, que les Etats-
Unis vont nous dire
: "Messieurs les Nicaraguayens, nous reconnaissons votre existence. Nous allons supprimer notre aide aux contras.
Nous sommes d'accord pour dire que vous êtes un gouvernement légitime.
Nous soutenons l'autonomie de la Côte
Atlantique. Nous croyons que vous respectez les droits de l'Homme". Evidemment, ce ne serait pas une négociation, c'est une totale utopie.
Indépendamment d'une négociation, le point de vue de l'administration Reagan sera toujours en contradiction avec nôtre. Et pourtant, nous devons trouver un moyen de coexister. Nous tenons compte des intérêts des Etats-Unis même s'ils les voient de manière complètement déformée par rapport à la réalité. Eux, ils craignent que ne s'installent des bases soviétiques au
Nicaragua. Bien, c'est un point concret sur lequel on peut être en accord. Nous pouvons nous engager sur ce point. Pourtant, ils se sentent, eux, parfaitement libres d'installer des bases américaines partout où cela les intéresse, de disposer de troupes partout dans le monde. Mais, il leur est totalement intolérable que d'autres pays disposent de troupes à l'étranger. Eh bien !
sommes réalistes.
nous compte du fait que l'impérialisme norddes inquiétudes des Etats-Unis. et l'existence de la révolution. Or, cellesest partiellement miné. Or, ils ont eux-mêmes miné le port de Corinto, "sous no"Nous avons fait la révolution pour conquérir une paix durable" (DR)
C'est l'injustice avec laquelle ils traitent le reste du monde et pas seulement les pays le pauvres.
de la Contra ? armée, il faut prendre en compte l'état de son moral au combat, et pas seulement son armement. Par exemple, peu de temps avant le Garde nationale de Somoza était intacte tant du point de vue de l'armement que des effectifs. Mais une série d'éléments politico-militaires ont entraîné sa défaite. A ce niveau, le moral de nos forces armées est excellent, on ne peut pas en dire autant Nous tenons des contras. Ceux-ci s'étaient fixé comme perspective stratégique d'infliger une déaméricain existe et que nous pourrions arriver à un accord qui mette fin à certaines
Mais ce que nous ne pouvons pas négocier, c'est notre souveraineté nationale une américaine. ci sont justement mises en cause par les Etats-Unis. Maintenant, ils sont terriblement inquiets parce que le Golfe Persique tre nez" ! Ça, c'est leur manière d'être !
Il Quelle est la situation des forces
• Pour déterminer la puissance d'une triomphe de la révolution, la nuire.
faite militaire aux forces armées de la révolution et de prendre le pouvoir. Ils ont renoncé à cet objectif et s'en sont fixé un autre : créer les conditions idéales pour intervention militaire nord-
Avant d'adopter ce nouvel objectif stratégique, ils ont tenté de conquérir une partie du territoire nicaraguayen pour y installer un gouvernement, d'occuper une ville sans succès, de stabiliser une zone contra pour constituer une place stratégique. Ils n'ont pas réussi, notamment parce que leur zone d'influence est le nord, à proximité du
Honduras. C'est le véritable théâtre de la guerre, indépendamment du fait qu'ils aient pu pénétrer aussi loin à l'intérieur de notre pays. Comprendre la stratégie de l'ennemi a été très important pour nous afin d'établir nos propres priorités.
Comme la Contra n'a pas réussi à stabiliser de grandes unités militaires compactes, comme elle n'a pas réussi à disposer d'effectifs militaires suffisants pour constituer ces grandes unités et comme notre puissance de feu était supérieure ; la Contra a décidé de disperser ses forces de manière conjoncturelle, tactique et non stratégique. Je crois que dans une certaine me.
sure, ils ont réussi cette dispersion tactique de leurs forces. Cela se concrétise par une multiplication de petites actions armées ces derniers temps, qui reflètent une faiblesse stratégique. Jusqu'à présent, cette faiblesse stratégique n'est pas définitive et notre réponse immédiate consiste à transformer leur dispersion tactique en une dispersion stratégique. Il s'agit donc de les empêcher de contrôler de manière centrale leurs forces dispersées. A partir de notre offensive militaire et des nouvelles dispositions tactiques de notre armée, de nos services de renseignement et des autres forces du ministère de l'Intérieur, nous avons réussi à faire subir des pertes humaines impressionnantes à la Contra. Pour un des nôtres qui tombe, il y a en moyenne 3 à 4 contras mis hors d'état de
Notre capacité à reconstituer nos forces
est beaucoup plus grande que celle de la Contra. Leurs forces militaires entraînées ont plus ou moins baissé de 50% ces deux dernières années. Néanmoins, il faut dire qu'ils ont pu récupérer une partie de leurs forces, ce qui veut dire qu'ils ont recruté. Ils recrutent fondamentalement des paysans arriérés, de manière forcée en les capturant, ou de manière volontaire, avec la propagande habituelle et en utilisant d'importantes ressources financières.
Mais si l'on se rappelle qu'avant leur dernière offensive, ils avaient fait entraîner une partie importante de leurs forces au Honduras et aux Etats-Unis (entraînement qui comprenait une préparation à la lutte anti-aérienne à l'aide d'armes très sophistiquées comme les "red eyes" et une préparation à l'utilisation d'importants moyens de communication et de déchiffrage des messages de notre armée), on peut comprendre que les pertes importantes que nous leur avons infligées, ont particulièrement affecté ces troupes les mieux préparées militairement. Dès lors, les nouvelles forces qu'ils ont intégrées sont composées pour une plus grande proportion d'enfants de 12, 13 ans et de femmes, et sont militairement beaucoup moins efficaces.
Donc, leurs forces les mieux entraînées ont considérablement diminué. Cela reflète une détérioration fort importante que la signature du plan de paix du Guatemala va encore accentuer. Leur affaiblissement se manifeste déjà dans la mesure où des membres de leurs forces ont exprimé leur satisfaction face au plan de paix et ont déclaré vouloir rentrer dans leur foyer.
Et nous, nous avons démontré notre sérieux dars l'accueil d'hommes et de femmes qui rompent avec la Contra. Nous les accueillons de manière humanitaire et nous leur fournissons un poste de travail ou une autre forme de réinsertion dans la vie sociale et civile.
• Croyez-vous que l'opposition de droite pourrait remporter les élections ?
- C'est une possibilité qui peut exister et la constitution légitimise une victoire électorale qui ne serait pas celle du Front sandiniste. Mais je pense qu'il est difficile d'imaginer que le peuple nicaraguayen tournerait le dos à l'histoire. Cela n'est jamais arrivé. Pour inciter chacun à plus de réalisme, je dirais qu'il est virtuellement impossible que le peuple décide de reprendre le chemin du passé. Mais, si cela devait se réaliser, nous devrions céder le pouvoir et je cesserais de croire en l'être humain.
• L'opposition de droite déclare que pour appliquer les accords de paix, il faut lever l'état d'urgence, permettre la réouverture de la Prensa et de Radio Catolica (2). Qu'en pensez-vous ?
- Je suis en train de lire l'accord signé au Guatemala et celui-ci dit exactement le contraire. Cet accord implique une simultanéité entre la fin de la guerre et la levée de l'état d'urgence. Alors qu'on nous menace d'un pistolet, il serait fou de nous défaire de celui que nous avons en main. Je crois que la négociation peut conduire à la suspension de l'état d'urgence.
De notre côté, nous avançons très vite dans l'exécution du plan de paix. Nous mettons en place la Commission nationale de réconciliation.
Mais tant qu'on ne parviendra pas à un accord global et simultané en Amérique centrale, rien ne nous oblige à suspendre l'état d'urgence. Avant cet accord, nous pouvons décider de suspendre l'état d'urgence si nous estimons que les conditions sont réunies. L'état d'urgence n'est pas une fin en soi. C'est une situation transitoire destinée à faire face à une situation de guerre. Maintenant, dans les conditions actuelles, nous ne pouvons renoncer ni aux armes militaires, ni aux armes politiques, ni aux armes juridiques permises par la constitution. Mais nous serions disposés à ne plus tirer s'il n'y avait plus d'ennemis contre lesqueis il nous faut tirer. Et, de même, nous serions disposés à ne plus utiliser l'état d'urgence, moyen juridique que nous fournit la constitution, si ce n'était plus nécessaire. Si nous n'y pas disposés, nous tomberions dans un état dictatorial et illégal.
• Le porte-parole du Parti social-chrétien (PSC) déclare qu'il y a 10 000 prisonniers politiques dans vos prisons. Qu'en est-il ?
- Il y a 8 800 prisonniers au total, dont la majorité est constituée de voleurs, de violeurs, de vendeurs de drogue, de voleurs de bétail. Il y a donc une majorité de prisonniers de droit commun auxquels il faut ajouter une quantité importante d'anciens gardes somozistes emprisonnés depuis la révolution. Il y a en tout 2 400 contre-révolutionnaires qui sont prison-
Je vais vous raconter une anecdote. Quand je suis allé en Allemagne, un certain Geisler m'interpelle, disant qu'il y avait des prisonniers politiques socialchrétiens au Nicaragua. J'ai vérifié par téléphone et on m'a répondu qu'il y avait, si je m'en souviens bien, 4 ou 5 prisonniers social-chrétiens.
Mais ils n'étaient pas emprisonnés en raison de leur appartenance politique, mais parce que l'un avait volé, l'autre violé et ainsi de suite. Si l'on suit le raisonnement de ce monsieur Geisler, on pourrait dire qu'il y a 8 800 catholiques emprisonnés au Nicaragua. On pourrait dire également qu'il y a une majorité de prisonniers sandi-
"quasi" 5 000 prisonniers "sandinistes" sont pas emprisonnés parce qu'ils sont sandinistes mais pour une autre raison. En plus, je peux vous dire que la majorité des prisonniers de la région VI (Nord du pays, Jinotega Matagalpa) sont des membres des forces armées ou du ministère de l'Intérieur qui ont commis des abus vis-à-vis de la population et qui ont violé la loi pour une raison ou une autre ; eux aussi, sont sandinistes. Quelqu'un se préoccupe-t-il de leur sort ?
• Où en est-on avec l'autonomie de la Côte Atlantique ?
- L'adoption du statut d'autonomie de la Côte Atlantique entre dans sa phase finale. Fin août ou début septembre, les projets d'autonomie seront soumis l'Assemblée nationale. Combien de temps va durer cette discussion ? Cela dépend de l'Assemblée nationale mais normalement, il ne devrait pas y avoir d'obstacle important à l'adoption du projet parce que celuici est l'expression de la volonté de la majorité des habitants de la Côte Atlantique. Ce projet de loi est le plus démocratique que je connaisse dans l'histoire. Il a été discuté et approuvé mot par mot, paragraphe par paragraphe, article par article au niveau de la population de la Côte
Je pourrais dire que j'aurais préféré une autre formulation pour certaines parties du texte mais comme il est le produit de la discussion collective au sein du peuple de la Côte Atlantique, ce serait faire injure à ce dernier que de s'opposer à cette loi L'application de la loi ne va pas être très facile parce que celle-ci est complexe et constitue un saut qualitatif. Or, tout saut qualitatif implique des difficultés. Ce projet d'autonomie est le résultat de la pacification de la Côte Atlantique et de la correction d'erreurs que nous avons commises.
C'est une loi archétype, exemplaire pour ceux qui vivent des problèmes similaires dans toute l'Amérique. Cela stimulera tous les indigènes de ce continent y compris ceux des Etats-Unis et du Canada.
• Depuis 79, existe au Nicaragua un régime révolutionnaire dans lequel subsiste un pluralisme politique et syndical réel. Quel bilan tirez-vous de cette situation ?
- Le pluralisme et l'économie mixte au Nicaragua sont le résultat naturel de notre processus révolutionnaire. Ce n'est ni un artifice ni une tactique pour gagner du temps. Le problème n'est pas que ce soit positif ou négatif, c'est une réalité incontournable. Il n'a pas été facile d'instaurer le pluralisme politique parce que pour maintenir ce pluralisme et l'économie mixte, l'Etat a fait d'importantes concessions au secteur patronal. On a rencontré
2) Radio Catolica fut interdite d'émission le 2 janvier 1986, et la Prensa fut suspendue pour un temps indéterminé le 27 juin 1986 après le vote des 100 millions de dollars à la Contra par le Congrès américain. Les deux ont été de nouveau autorisées le 20 septembre 1987.
des difficultés parce que le politique primait sur l'économique. Cela signifie que les intérêts de classe des secteurs exclus du pouvoir politique (ceux-ci gardant des options politiques sans disposer du pouvoir politique), ont introduit des blocages dans le domaine de la production, de l'économie en général. En d'autres termes, si nous pouvions de manière idéale séparer l'aspect politique de l'aspect économique et résoudre les problèmes séparément, la chose aurait été plus simple. Le problème, c'est que le politique et l'économique sont intimement imbriqués. L'aspect fondamental a été le politique. Le Conseil de l'entreprise privée (COSEP), plus qu'un instrument de production, est une espèce de parti politique. D'ailleurs, concrètement, il fait partie de la coordination Acasa qui est un instrument politique opposé à la révolution. Il est clair que le pluralisme politique aura un espace d'autant plus grand que seront appliquées les dispositions de l'accord de paix du Guatemala car il faut dire que l'état d'urgence a limité dans une certaine mesure l'activité des partis d'opposition.
• A cette étape de la révolution sandiniste, quel est le rôle des Comités de défense sandinistes ?
- Les CDS incarnent la forme spéciale de représentation des habitants de quartier. Ils ont connu un processus de recherche de leur action et de fonctionnement. En dernière instance, les CDS peuvent constituer le chemin à suivre pour la consolidation de la participation des masses au pouvoir révolutionnaire. Maintenant, les CDS ne s'occupent plus essentiellement de la vigilance révolutionnaire, en tous cas, sous la forme qui était pratiquée il y a quelques années. Les CDS sont les garants et les interprètes des revendications des habitants des quartiers. Ces habitants disposent donc d'un canal pour mettre en avant leurs revendications immédiates, revendications qui ne sont pas pour autant étrangères au contexte politique. Au sein des CDS les élections sont réellement démocratiques, elles se font à bulletin secret. J'ai pu être témoin d'une série d'élections dans plusieurs endroits du pays. Les CDS n'élisent pas nécessairement ceux qui sont proposés par le Front sandiniste, même si la majorité des CDS est d'accord avec les positions du FSLN et si elle reconnaît celui-ci comme avant-garde révolutionnaire.
Quels sont les remèdes contre le bureaucratisme, si l'on tient compte qu'actuellement le danger principal est constitué par l'agression impérialiste?
- Je voudrais connaître la formule chimique qui permet de lutter contre le bureaucratisme. Mais je crois qu'on découvrira avant le remède contre le SIDA. Je crois qu'il faut réellement découvrir les mécanismes qui permettent de combattre le bureaucratisme. Mais souvent, c'est très difficile car les formes que prend la bureaucratie sont tellement incroyables que je ne suis pas surpris de la capacité dont elle fait preuve pour survivre.
Je disais à un ami il y a peu, au cours d'une discussion sur les droits de l'Homme et la bureaucratie : "Si jamais les hommes commettent la folie de déclencher une guerre nucléaire mondiale, l'être humain disparaîtra de la surface de la terre mais survivront la cucaracha (cafard) et la bureaucratie". Il est difficile de lutter contre la bureaucratie. Néanmoins il faut l'affronter et je crois que le principal moyen de lutte c'est le contact direct que doivent avoir les dirigeants, les révolutionnaires, avec la réalité. Et la connaissance de la réalité ne s'acquiert pas dans un bureau mais bien par le contact direct sur le terrain avec les masses, le peuple travailleur, les habitants des quartiers etc.
Pour me faire comprendre, je vais vous donner un exemple. Dans un bureau donné, arrive un document qui décrit les problèmes d'une usine où les ouvriers se plaignent du bruit. Lire ce papier ne remplace pas un déplacement. Je suis allé dans l'usine et je me suis rendu compte que le problème n'était pas qu'il y avait beaucoup de bruit mais que ce bruit était insupportable et que si on ne trouvait pas les moyens techniques d'y remédier, les ouvriers allaient devenir sourds. Si le fonctionnaire ou le ministre qui est chargé de cette usine ne se confronte pas à la réalité, le problème ne sera pas résolu. Les rapports ne te décrivent jamais exactement la réalité, ils n'en donnent qu'une vue déformée.
Actuellement l'impérialisme et la bureaucratie sont nos principaux ennemis et il est plus difficile de combattre la bureaucratie que l'impérialisme. •
Managua Août 1987
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