YOURI AFANASSIEV est considéré comme l'un des historiens soviétiques les plus en pointe en matière de "Glasnost historique". L'article ci-dessous, réflexion de l'auteur sur la façon dont la société soviétique doit aborder le passé, est paru sous ce titre dans les Nouvelles de Moscou. Youri AFANASSIEV
E CROIS QUE NOUS n'avons pas encore compris pourquoi nous qualifions la perestroïka de révolution, pourquoi nous en comparons la portée historique avec celle de la révolution d'Octobre, d'où vient cette formule dramatique ressentie profondément par beaucoup : maintenant ou jamais.
"Les causes objectives
One justifient pas tout"
Les Soviétiques avaient entrepris une œuvre extrêmement difficile : ils avaient commencé à édifier le socialisme dans un pays semi-patriarcal et semi-féodal, à l'économie arriérée, sans traditions démocratiques solides, dans un pays pris dans un étau et obligé, en attendant une agression ou en y ripostant, de forcer la cadence chaque étape de son développement.
Les causes objectives, les facteurs extérieurs et intérieurs extrêmement défavorables ne justifient pas beaucoup de phénomènes que notre pays a dû vivre, mais expliquent les situations qui ont rendu possibles les malheurs et les difficultés auxquels nous nous sommes heurtés et dont une partie nous poursuivent toujours. Bien que possibles, ils n'étaient pas
Penser qu'à l'époque tout ce qui avait lieu "correspondait" aux circonstances et n'a cessé "d'y correspondre" nées après, signifierait mésestimer le caractère alternatif propre à tout processus historique, à toute formation sociale, faire passer nos erreurs et échecs pour une phase "naturelle" du socialisme. Le dogmatisme, comme d'ailleurs toutes les autres déformations extrêmes du développement socialiste n'ont évidemment pas été programmés par Marx et Lénine. Ils en ont constitué une déviation. Si par exemple, il s'agit de l'arbitraire et des crimes, ce furent là des actes et des crimes commis contre le socialisme même.
Aujourd'hui, nous nous trouvons à un tournant. Le monde entier voit clairement que nous désirons changer, d'où cet intérêt considérable pour T'URSS. Il est mortellement dangereux de faire du sur-place dans un monde qui se transforme impétueusement. Nous voulons ouvrir les yeux non seulement sur ce monde en pleine évolution, mais aussi sur nous-mêmes. Notre ouverture au monde dépend dans une grande mesure de notre capacité à nous connaître nous-mêmes.
Dans ces conditions, au moment où nous sommes attirés par le désir du renouveau, d'être plus purs, nous sentons que quelque chose trouble notre esprit, ne nous permet pas d'être décontractés. Chacun, surtout ceux qui sont plus âgés, sait plus ou moins, devine que ce "quelque chose" est souvent notre passé difficile et complexe, un passé qui attend toujours une analyse impartiale. Il s'agit du passé qui, d'ordinaire, est nommé - sans en exprimer toujours l'esence - l'époque de Staline.
Il ne peut y avoir deux opinions : les méthodes de réalisation de la collectivisation s'opposaient au plan coopératif de Lénine, le renforcement et la "reproduction" de la bureaucratie, les procédés exclusivement administratifs de gestion sont des phénomènes étrangers au socialisme. De même, les répressions de masse, l'apathie et la peur qu'elles inspiraient étaient des violations flagrantes des idéaux du
"L'altération des fondements du socialisme"
Les suppositions que tout cela n'a pas altéré la base des fondements du socialisme sont erronées. Cela s'est fait sentir et très fort.Si nous ne le reconnaissons pas, nous ne pénétrerons jamais la substance du phénomène de vulgarisation du marxisme dans un pays qui s'assigna pour objectif de mettre en œuvre cette doctrine humaniste, nous ne comprenons pas quelles sont les causes du bas rendement de travail, des files d'attente, de la pénurie et de "l'économie parallèle". Il ne faut pas chercher à se consoler : nous avons déjà traversé des périodes d'illusions consolatrices. Comme nous en avons traversé d'incrédulité, de stagnation, de corruption et de mensonge, et l'aspiration à remettre
à plus tard la déstalinisation, la reconstitution de la vérité au nom de la justice sociale, humaine.
"Notre réalité n'est pas socialiste"
Maintenant, le monde voit : tout en restant fidèles à l'authentique socialisme, nous ne nous contenterons plus d'un socialisme déclaratif que l'on a nommé - comme pour le railler "socialisme réel". Cette formule équivoque opposait la théorie à la pratique, bien qu'elle fut probablement destinée à attester le triomphe de fait du nouveau régime. Si quelque chose n'était pas conforme aux idéaux et à la doctrine de Marx et Lénine, tant pis... (d'ordinaire, on ne le disait pas), la vie apporte des correc-
Le sens des récentes décisions du parti se ramène au fait que toute notre réalité n'est pas socialiste, en revanche, les potentialités du socialisme sont réelles. Elles n'ont pas été épuisées par le développement précédent, au contraire plutôt : elles ont été réalisées à un petit degré. Le niveau économique et l'expérience sociale éprouvée par notre parti, permettent d'obtenir qu'il y ait davantage de socialisme, pour reprendre l'expression de Mikhail Gorbatchev, que le socialisme même soit humaniste sur tous les plans.
Nous voulons rendre la réorganisation irréversible, cela suppose que nous devons détruire résolument les reliques du passé que nous avons condamnées, reliques dont nous ressentons toujours la présence dans des structures économiques, sociales et
A mon sens, c'est là la substance révolutionnaire de la perestroïka. Nous désirons créer l'authentique socialisme qui ait une productivité du travail sans pareille, un pouvoir populaire conséquent, la transparence, socialisme dont le principe stipule : le libre développement de chacun constitue la condition du libre développement de tous. Que faut-il pour ce faire quant à l'analyse et l'évaluation du passé ?
Une question extrêmement difficile du point de vue instructif, politique et moral. Je ne crois pas que quelqu'un soit en mesure d'y donner une réponse exhaustive. Une chose est pourtant claire : outre le courage civique et la vérité, il faut des efforts collectifs, des recherches persévérantes, de la création. Tout ne vient pas d'un coup. Tout ce qui est extérieurement évident ne s'avérera pas vrai. Des déceptions et des échecs peuvent nous arriver. Seulement, nous ne pouvons plus reculer devant le renouveau amorcé de la mentalité. Nous ne pouvons pas le faire ne serait-ce que parce que l'avenir est tissé des matériaux du passé.
Notre humanisme est intimement lié à notre capacité de nous pénétrer entièrement, honnêtement et sincèrement du passé, c'est-à-dire de le comprendre. Procéder à l'éradication des mauvaises herbes du passé ne signifie pas tourner le dos à cette époque-là, se sentir hors de cause, bien que pour certains cela puisse être une situation plus confortable et toujours irresponsable. Non ! L'époque de Staline fut une époque entière, intègre, tissée d'une multitude de différentes contraintérieures et internationales, économiques et sociales qui ont déterminé les conflits de l'édification socialiste dans notre pays et les destinées de millions
Toutes les tentatives de se cacher, de n'entendre que sa propre voix, sont dange-
Pour surmonter l'habitude de l'uniformité, de rechercher des causes simples et non pas complexes, pour comprendre d'où proviennent l'intolérance et la cruauté, il faut ramener à la lumière du jour tous ceux qui ne vivent plus et et chercher à les comprendre. Les comprendre tous, sans exception, chercher à pénétrer, avec Staline, les mystères les plus secrets de l'époque, y compris l'énigme de l'amour et de la haine éprouvés à l'égard de Staline. Certes, il est facile de se débarrasser par des incantations d'un passé désagréable. Mais c'est la facilité de l'ignorance, une facilité privée de réflexions palpitantes et tendues. Sans comprendre les autres, ceux qui ont vécu avant nous, nous ne nous connaîtrons jamais nous-mêmes.
"Une épreuve morale"
Par conséquent, le passé rend tout le monde responsable - ceux qui ont vécu honnêtement dans les années 20, 30, 40 et 50, ceux qui ont travaillé avec enthousiasme et ont combattu avec abnégation, et ceux qui vivent maintenant et vivront
C'est là une gigantesque épreuve morale et il faut la subir. Il serait absurde de diviser le passé en bon et mauvais et, de plus, de façon à porter le bon à l'actif du socialisme et de soi-même et le reste à Staline. Nous ne saurons pas fuir nous-mêmes et ne tirerons pas ainsi de notre passé difficile, d'informations importantes pour notre avenir.
Ces derniers temps, notre presse manifeste un certain penchant aux demi-tons, à un dosage déterminé d'avance entre le positif et le négatif, à un équilibre entre le bon et le mauvais. En effet, tout excès, dans n'importe quel sens, serait déplacé. Parler du "mauvais" en reniant le "bon" "particulier" au "général" et vice versa. Or, on ne doit pas, avant même de procéder à une étude impartiale, établir des "zones permises" et de "nouvelles interdictions". D'autant plus qu'il est parfois difficile de séparer ce qui est plus important de ce qui l'est moins, l'idéalisation de la dramatisation. D'ailleurs, l'historien n'est pas en mesure de dramatiser le passé, lequel ne dépend pas de lui, mais est tel qu'il a été. Pour ce qui nous concerne, nous dépendons entièrement du passé, car c'est sur ce passé que se sont formés notre société, toutes ses structures et nous mêmes. Voici pourquoi, nous nous devons d'y entrer audacieusement, comme dans notre maison. Il est absurde d'avoir peur de soi-même.
Notre mérite principal consiste dans le fait que notre pays est enfin capable de faire des pas décisifs vers un socialisme mûr dans tous les sens de ce terme, que nous sommes restés dévoués aux idéaux révolutionnaires, que nous haïssons tout ce qui les a trahis et les trahit maintenant, ce qui a déformé et déforme le socialisme. En même temps, nous nous rendons compte qu'on ne peut recommencer sans fin la réorganisation. La déstalinisation doit être menée jusqu'au bout. C'est d'après cela qu'on jugera nos propos et nos actes. "Les faits, rien que les faits"
Certains historiens essaient de tout réduire à la révision de personnalités, faits et événements isolés. Certes, il faut le faire. Cela intéresse tout le monde. Par exemple, lors de chaque intervention publique, on me pose la même question "Quelle est votre attitude envers Boukharine ?" Que dire ? Il ne faut pas être un historien professionnel pour dire qu'il n'a jamais existé de criminel d'Etat nommé Boukharine. Et après ? Après, il faut des faits, rien que les faits, tous les faits. Mikhail Gorbatchev a parlé des échecs de la transformation de l'économie dans les années 50, 60 et 70. Les historiens se doivent de répondre, de façon profonde et raisonnable au pourquoi de ce phénomène. On n'édifie pas de bâtiment solide sur des semi-vides idéologiques, et une attitude timorée à l'égard de l'expérience sociale n'a rien à voir avec la science.
On est obligé de reconnaître que tout récemment, nous avons existé d'un anniversaire à un autre, et les anniversaires étaient dans notre pays beaucoup plus abondants que tout le reste. Tout en mettant un terme à cette prolifération d'anniversaires, nous avons le droit, cependant, de rendre hommage à la tradition.
On sait que Lénine considérait les anniversaires comme un phénomène naturel inévitable, mais il pensait qu'on pouvait mettre un anniversaire au service de l'œuvre révolutionnaire, en y voyant l'occasion de méditer de façon critique à ce que l'on fait, à ce que nous n'avons pas encore réussi à faire ou avons mal fait, et ce que nous sommes tenus de faire et ferons sans manquer !
Suivons donc le conseil de Lénine.
13 septembre 1987