L'ASPECT LE PLUS ORIGINAL de la perestroika, la restructuration
En janvier 1987, à la session plénière du Comité central du Parti économique au sein du bloc soviétique n'a vraiment envisagé le monopole du pouvoir entre les mains de la bureaucratie qui règne sur l'Etat et le Parti. En fait, c'est plutôt le contraire qui se passait : les autres réformes ont été largement conçues dans le et démocratie conduite par la direction Gorbatchev est, de loin, le lien explicitement fait entre réforme économique et démocratisation.
communiste, Gorbatchev qu'un slogan ; c'est l'essence même de la perestroika" (1).
A l'exception, peut-être, du Printemps de Prague de 1968
(et dans ce cas-là, c'était en grande partie le fait de forces venues d'en bas), aucune autre tentative de réforme réel changement d'un système politique caractérisé par le but de détourner les pressions en faveur d'un changement politique (2).
David SEPPO
A RAISON PREMIERE de la perestroïka est, bien sûr, la nécessité d'améliorer les résultats économiques. La direction soviétique a reconnu que le système actuel hypercentralisé de instauré à planification et de gestion, l'origine par Staline à la fin des années
20, est la cause fondamentale des performances de plus en plus mauvaises de l'économie. Ce système, malgré le gaspillage terrible en ressources humaines et matérielles, avait réussi à industrialiser rapidement la société arriérée, à majorité paysanne écrasante, que le tsarisme avait léguée à la révolution. Mais ce système est depuis longtemps devenu un obstacle à tout progrès ultérieur.
Un système qui encourage la gabegie
La conception, même si ce n'est pas forcément la pratique réelle, d'un "système dirigiste", est celle d'une seule immense entreprise dans laquelle les canaux principaux de dépendance, de négociation, et de circulation de l'information sont verticaux.
Les ressources matérielles sont allouées par le centre qui impose également les objectifs de production des entreprises. C'est un système qui encourage le gaspillage, donne la priorité à la quantité sur la qualité, retarde l'innovation technologique et est impuissante à motiver suffisamment la
D'après la réforme, dont les objectifs finaux sont loin d'être clairs, mais qui dedéclarait que "la démocratie n'est pas vrait être définitivement en place au début du treizième plan quinquennal, en 1991, l'accent porter sur "économique" plutôt qu'"'administrative" c'est-à-dire sur une coordination plus horizontale que verticale, une large autonomie des entreprises et un rôle central pour les mécanismes du marché.
L'objectif est d'en finir avec la tutelle centrale pointilleuse, au jour-le-jour, de l'économie. On nous dit qu'il ne s'agit pas d'abandonner la planification, mais de rendre enfin possible une planification à long terme grâce à la mise en jeu centralisée de leviers économiques tels que taux d'intérêts, taxation, fixation centrale de normes, subventions, contrôle du commerce extérieur, et un nombre limité de prix clés. Parallèlement, le rôle et l'ampleur des ressources allouées et des objectifs fixés centralement devraient être fortement réduits (4).
Quel rapport y-a-t-il entre la réforme économique et la démocratisation? Dans le numéro de janvier 1987 du journal Soviétique EKO (Economie et organisation de la production), publié par le centre académique de Novosibirsk, on trouve dans la rubrique "Pages d'histoire" un article intitulé "La 'grande' réforme, côté cour et côté jardin". Son G. Popov, analyse le processus d'échec et ses causes, de l'émancipation des serfs par le tsar Alexandre II en 1861. Il commence par une citation de Lénine : "186l a donné naissance à 1905", l'échec de la réforme ayant ainsi été une des causes principales de la révolution. Dans son explication de cet échec, Popov cite le révolutionnaire du XIXe siècle, Nikolai Chernychevskyi : pour des nécessités écono-
"l'Etat a été obligé d'entreprendre un programme qui lui était étranger, un programme basé sur des principes qui étaient contradictoires avec la nature même de cet Etat" (5). Et il termine en citant la conclusion même de Lénine :
"La leçon et l'expérience principales qui doivent être tirées de la réforme, selon Lénine, c'est la nécessité de mobiliser un mouvement de masse. Il fallait chercher la force sociale ayant le plus intérêt à la variante la plus progressiste des transformations (...) pour la faire se soulever et ap puyer la réforme (...) 'Des réformes entreprises par des propriétaires féodaux ne pouvaient qu'être féodales par nature'' (6).
Il est clair que cet article voulait alimenter la réflexion sur le processus de réforme actuel. Il faut noter (et cela explique la nature indirecte, implicite du commentaire) le caractère révolutionnaire des con-
Le précédent de l'expérience hongroise
Des conclusions dont l'aspect similaire est frappant, basées sur vingt années d'expérience hongroise de "réforme de marché", ont été récemment publiées par un autre économiste du bloc soviétique, Janos Korai, qui explique que le mouvement de l'''économie dirigiste" vers la "régulation par le marché", n'a été effectif que dans une mesure limitée. Dans le secteur économique étatisé, de loin le plus important, "la dépendance bureaucratique verticale domine sur la dépendance horizontale par rapport au marché" (7).
Mais si les changements partiels réalisés ont eu pour résultat une meilleure réponse à la demande et une plus grande attention accordée à la qualité et au progrès technologique, les principales améliorations des résultats économiques sont en fait le produit de la politique de libéralisation dans les secteurs coopératif et privé. Dans ce domaine, il est important de noter le rôle joué par une journée de travail significativement plus longue : "Dans un
1) Pravda, 28 jan. 1987.
2) W. Brus, "Socialism-Feasible and Viable ?" New Left Review, numéro 153, sept.-oct. 1985, p.59
3) Ainsi, par exemple, la productivité du travail en Union soviétique, est estimée, si on calcule la productivité économique globale, à seulement 40% de celle des EtatsUnis. M-A. Crosnier, "Le New Deal de Gorbatchev", Le Courrier des pays de l'Est, mars 1985, p.34, n°11.
Pour une description détaillée de l' "économie dirigiste" et ses défauts, voir A. Nove, The Soviet Economic System, Londres : Allen and Unwin, 1983. Pour une approche plus analytique, voir J. Kornai, The Economics of Shortage, Amsterdam : North-Holland, 1980.
4) Résolution du plénum du Comité central de juin 1987, TASS, 26 juin 1987.
5) G. Popov, "Fasad i kukhnia "Velikoi' reformy". EKO, n°1, 1987, p.172.
6) Ibid., pp.174-5.
7) J. Korai, "The Hungarian Reforme Process : Vision, Hopes and Reality", Journal of Economic Literature, vol. 24, déc. 1986, pp.1694.
grand nombre de familles, les membres travaillent jusqu'à l'épuisement physique et psychologique" (8).
Comme Popov, Kornai offre une explication politique ("de classe") à l'échec de l'introduction de réformes de structures importantes:
"le pouvoir crée la tentation irrésistible de s'en servir. Un bureaucrate ne peut qu'être interventionniste car c'est là son rôle social; c'est sa situation qui le lui dicte. Ce qui se passe aujourd'hui en Hongrie, une ré gulation micro-économique détaillée, n'est pas dû au hasard
C'est le résultat prévisible, évident, de la pure et simple existence d'une bureaucratie énorme et puissante qui a une tendance inhérente et prédominante à la recentralisation.
Les pionniers de la réforme voulaient garantir à tous les membres de la bureaucratie qu'ils garderaient un large champ d'activité. Leur intention était compréhensible.
La réforme est un mouvement "d'en haut", un changement volontaire de comportement de la part de ceux qui contrôlent et non pas une montée "d'en bas" de la part de ceux qui sont contrôlés. Il existe, par conséquent, une forte contradiction interne dans tout le processus de réforme : comment obtenir la participation active des gens mêmes qui perdront, en cas de succès, une partie de leur pouvoir ? L'assurance n'a que trop bien marché dans le cas de la
Hongrie : la bureaucratie n'a pas été ébranlée.
Le nombre de personnes employées l'appareil de dans l'administration économique n'a pratiquement pas changé (9)."
La résistance à la réforme
La résistance à la réforme au sein des diverses administrations est devenue le thème principal de la presse soviétique.
Les articles sont clairs et n'hésitent pas à donner des noms. En décembre 1986, par exemple, les Izvestia ont publié une série sur l'industrie mécanique, qui était censée connaître une réforme de grande ampleur.
En fait peu de choses avaient changé :
"Jusqu'à présent la perestroïka n'a été appliquée dans le ministère qu'à contrecoeur et n'a donc pas produit de résultats notables. Dans le style du ministère de l'Industrie lourde, comme avant, ce sont les méthodes de gestion directe qui prévalent ce qui va à l'encontre de l'option adoptée pour un renforcement des leviers économiques problèmes (...) sont typiques et ne concernent pas la seule construction mécanique lourde. De nombreuses branches d'industrie sont enlisées dans le travail courant ; la tutelle de détail sur les entreprises se subs-
ВДАУТЬ
Vladimir Kozlinsky, 1919 : Tout le pouvoir aux soviets ! titue à la solution des problèmes stratégiques (10)." ment au mêmes. "Il y a quelque temps" - écrivent les Izvestia du 5 mai 1987 - on a levé les restrictions concernant le cumul des tâches et la réduction du personnel. Le montant des salaires ainsi épargné devait être distribué entre les membres du collectif de travail. Beaucoup d'autres éléments d'égalisation des salaires ont été également supprimés. Mais en fait, très peu de directeurs d'entreprises se sont servis des nouvelles possibilités. D'aucuns ont même suggéré au Comité du travail et des problèmes sociaux de l'Etat soviétique qu'il restreigne de tels paiements." d'illogisme et/ou de mauvaise foi dans ces rapports sur l'opposition bureaucratique à la réforme. Car gestion (...) Ces
TAM
N devenu
La résistance existe aussi communéniveau des entreprises elles-
8) Ibid., p. 1707.
Il y a bien sûr, une certaine dose
1986, pp.93-4 aussi longtemps que l'ensemble de la structure économique reste fondamentalement la même, le bénéfice net de ces réformes partielles (que Gorbatchev lui-même a qualifiées d'"insignifiantes et non radicales" dans son discours au Plenum de juin 1987 du Comité central (11) ) est souvent tout simplement de rendre la vie plus difficile aux administrateurs dans l'accomplissement des tâches qui leur sont assignées. Ces attaques reflètent la nature contradictoire du processus de réforme, qui est loin d'être clairement dessiné.
Mais en même temps, la du "bureaudure critique cratisme" et de la "bureaucratie"
est destinée à atténuer une op position politique réelle et potentielle. Car il existe vraiment des intérêts fondamentaux, communs à de larges couches de la "classe des administrateurs", qui sont menacés par la réforme. Et bien que ses membres ne soient pas organisés politiquement pour défendre leurs intérêts (12), ils n'en constituent pas moins une source critique d'opposition à la perestroïka et, dans une crise au sommet, ils n'auraient guère de mal à trouver de vigoureux défenseurs dans une partie du
Politburo.
Le plus fondamental de ces intérêts est la sécurité l'emploi : dans le système bureaucratique, les privilèges ne découlent pas de la propriété mais dans du poste l'administration. Les vastes mouvements de personnel qui ont déjà marqué la période Gorbatchev et l'accent mis sur l'efficacité ont remis en question ce qui, en pratique, était sous Brejnev.
droit un
(L'établissement de ce "droit" expliquant en grande partie l'étendue sans précédent de la corruption sous le règne de Brejnev)
(13). Mais la réforme économique, si elle est menée à bien de façon un tant soit peu cohérente, entraînera également des réductions sévères dans le personnel des administrations. Cela affecterait d'abord les échelons moyens, très nombreux, de la bureaucratie - ceux des douzaines de ministères de branche et de comités d'Etat.
Ces gens devraient non seulement se re-
9) Ibid. pp. 1727, 1729-30.
10) "Pisma iz ministerstva" (Lettres du Ministère), Iz vestia, 20 déc. 1986. Voir aussi ibid., déc. 16-18.
11) New York Times, 27 juin 1987.
12) Voir D. Mandel "Sur la nature de l'autoritarisme soviétique", Critiques socialistes, n°1. Ottawa, automne
13) Voir J. Medvedev, Andropov au pouvoir, Paris,
Flammarion, en particulier ch. 9 et 14.
convertir et subir ainsi une perte de pouvoir, de prestige et de revenu, mais beaucoup, si ce n'est la plupart, devraient quitter la capitale. Cela serait peut-être le coup le plus cruel de tous dans un pays où le fossé matériel et culturel entre la capitale (et dans une moindre mesure Leningrad et les capitales des principales républiques) et la province est si profond.
Un rôle économique fondamental Mais la perspective pour l'appareil du parti - ici encore surtout les niveaux intermédiaires : secrétaires de comités de républiques, de régions ou de villes et leur personnel - de perdre ce qui a été sa principale fonction pendant près de soixante ans, comme coordinateur économique du territoire, contrôleur, décideur et initiateur hautement centralisée, avec ses déséquilibres et ses pénuries chroniques, et il a joué, sans aucun doute, un rôle central pour la continuité de la domination de l'appareil du parti sur l'Etat pendant des décennies.
Au cours des mois passés, l'appareil du parti s'est vu constamment répété qu'il devait abandonner son rôle de gestionnaire économique, de "distributeur". "Les organes du parti doivent agir en tant qu'organes de direction politique... et non comme organes de gestion économique" admonestait Gorbatchev lors d'un meeting avec des apparatchiks estoniens (Pravda, 23 février 1987). Au plénum de janvier il était encore plus explicite : "C'est pour améliorer les méthodes de direction du par-
Bk:
ti qu'il faut exclure toute substitution, ou ganes économiques... Mais certains dirigeants du parti ont des problèmes avec la perestroïka - ils sont incapables d'abandonner fonctions de "distributeurs" qui ne relèvent pas du parti, le désir de décider de tout pour tout le monde, de tout contrôler, pour ainsi dire, dans leur main" (Pravda 28 janvier 1987).
Un autre intérêt en jeu c'est le mécanisme de sélection des cadres de la nomenklatura. Dans le cadre de la réforme, les apparatchiks et les administrateurs de l'économie les plus haut placés vont perdre peu à peu une bonne part de leur pouvoir de choisir les directeurs.
C'est là une mesure nécessaire si les directeurs doivent être davantage préocupés de l'efficacité que des faveurs de leurs supérieurs. (En même temps, il n'est pas évident du tout que la plupart des dirigeants d'entreprise accueilleront favorablement ce changement, car ils sont habitués à l'ancien système, qui malgré ses inconvénients, peut souvent leur sembler plus sûr) (15).
La fin d'un pouvoir sans limites?
Le pouvoir de désignation a été un instrument crucial pour la construction des bases du pouvoir et l'accumulation de privilèges. Y renoncer ne sera pas facile. La résolution adoptée par le plénum de janvier, convoqué spécialement pour discuter et réformer l'encadrement politique, n'a pas mis à l'ordre du jour, sauf de façon très générale, les propositions de Gorbatchev pour l'élection des permanents du parti, qui incluait un vote à bulletin secret et la multiplicité des candidatures (Pravda, 28 janvier 1987). Pour le moment, on peut considérer cela comme équivalent à un rejet. (Des propositions similaires avaient joué un grand rôle dans la chute de Khroutchev) (16). Gorbatchev n'a pas caché que la préparation du plénum, repoussé par trois fois, avait été très difficile (Izvestia, 26 février 1987).
Le remplacement, au moins partiel, des nominations par le haut par des élections à la base et la liberté de critique publique des permanents, sans peur de représailles, signifient la fin de l'exercice sans limites du pouvoir, ce qui, entraîne une attaque inévitable contre les privilèges bureaucratiques. Il en est ainsi parce que ces privilèges dans des systèmes de type soviétique ne sont jamais ressentis comme légitimes (le marxisme soviétique, l'idéologie officielle, malgré son abâtar-dissement, conserve son caractère fondamental démocratique et égalitaire), et prennent la forme d'un abus de pouvoir. Ce thème est lui aussi devenu prédominant dans la presse. Le 17 février 1987, la Moskovskaia Pravda publiait un rapport probant
Если красное знамт рдеется, Если люди дорвались до света. Это дело красиоармейца Первой опоры Совета sur les écoles spéciales en langues étrangères de la capitale. Ces dernières, était-il écrit, servent presque exclusivement à l'élite de la bureaucratie. Cette dénonciation des "couveuses de la gentry", comme l'écrit un lecteur, ne peut que soulever le problème plus général des privilèges bureaucratiques. Parmi les dizaines de lettres reçues par le journal, un thème commun apparaît : "Un système s'est développé à travers des institutions inoffensives comme la santé, les loisirs, le commerce et les services qui sont (...) le domaine des 'happy few' - un système qui convient parfaitement aux fonctionnaires de haut rang eux-mêmes, et en particulier à leur entourage" (M.P. 13 mars 1987).
Remettre en question la bureaucratie Bien qu'il soit clair que cela n'est pas aujourd'hui dans les intentions de la direction, le problème potentiellement en jeu certainement ressenti comme tel par une bonne part de la bureaucratie - est l'existence même de cette dernière comme
14) Pour une analyse de ce rôle voir J. Hough, The Soviet Prefects, Cambridge: Harvard University Press, 1969, et A. Yanov, Détente after Brezhnev, Berkeley : I.I.S.-University of Califomia, 1977, ch.2.
15) On a demandé à 120 experts en chef et directeurs d'entreprises majeures de proposer des changements dans le système d'établissement des comptes d'entreprise. Ils se montrèrent tous très critiques envers le système existant, mais lorsqu'on leur demanda des propositions de remplacement, ils restaurèrent virtuellement l'ensemble des anciennes procédures. "Realnost nadezha" (La réalité des espoirs), Izvestia, 5 mai 1987.
16) Voir J. Medvedev et A. Medvedev, Khrushxhec : the Years in power, Londres: Oxford University Press, 1977, ch.13. Un analyste soviétique a récemment fait allusion au rôle joué par ces réformes pour évincer Khroutchev. Voir G. Smimov, "Revolutsionnaia sutobnovleniia" (L'essence révolutionnaire du renouveau), Pravda, 13 mars 1987.
"classe". C'est sûrement le but des partisans les plus radicaux de la perestroïka. Dans une interview qui mérite une longue citation à cause de son "trotskysme" implicite, A. Butenko, professeur d'économie à l'université de Moscou, déclarait à la Moskovskaia Pravda :
"Au cours de notre développement passé, un mécanisme à retardement s'est formé. Il trouve ses racines dans de sérieux défauts de nos institutions de démocratie socialiste et sont directement liés aux phénomènes des années 30 et 40 intervenus dans les conditions du culte de la personnalité de Staline.
La restructuration a, jusqu'ici, progressé lentement car les mêmes forces qui avaient bloqué la réalisation des décisions du 20e congrès du PCUS [celui de la déstalinisation] (...) ne veulent pas de changements et les empêchent également aujourd'hui.
Il s'agit ici de quelque chose dont Marx, Engels et Lénine étaient conscients mais que des interprétations ultérieures, ultra simplificatrices, de la construction du socialisme avaient laissé tomber. Pour la classe ouvrière qui a accédé au pouvoir, le bureaucratisme constitue un danger énorme (...)
"Tant qu'existera la division entre dirigeants et dirigés...
Tout comme Marx et Engels, Lénine croyait qu'aussi longtemps qu'existera la division du travail entre direction et exécution, et qu'il y aura des dirigeants et des dirigés, il y aura danger de bureaucratisation. Mais ces idées léninistes ont été mises aux oubliettes par Staline (...) Le pouvoir a été concentré entre les mains de l'appareil administratif-bureaucratique qu'il avait créé. Les procès et la répression des années 30 sont venus compléter la formation du régime stalinien, qui a détruit ceux qui défendaient un système de gestion (...) basé sur les idées et les traditions léninistes.
Le 20e congrès du PCUS porta un coup puissant à la bureaucratie mais, par la suite, des forces actives serrèrent les rangs et réussirent à arrêter le processus de purge de notre société du bureaucratisme (17).
Lors d'une table-ronde sur la réforme économique, l'écrivain Lisishkin était même plus brutal :
"De quoi notre société a-t-elle besoin par dessus tout aujourd'hui ? Je pense que nous devons modifier la division du travail qui s'est cristallisée, et qui implique qu'une partie de la population se consacre totalement à produire des biens et l'autre à le consommer Quelle est 'cette autre partie ? C'est cet appareil administratif démesuré à tous les niveaux et dans toutes les sphères
PEM
TO Автомобилист. de la société, non seulement dans le domaine de l'économie mais aussi dans celui de l'idéologie, de la culture de la science, des loisirs, de la santé etc. Toutes ces mains serrant le cou de ceux qui produisent les biens ! Pour clarifier les choses, quand je parle de sphère improductive, je pense, non pas à l'enseignant bien sûr, mais bien à ceux qui entravent l'enseignant dans sa mission d'enseigner ; non pas au médecin, mais aux bureaucrates superflus du ministère de la Santé ; non pas à l'artiste ou l'acteur, mais à ceux - nombreux - qui sont au-dessus d'eux." (18)
"Pas de troisième voie"
"La question se présente de la manière suivante - déclarait Gorbatchev lors du Congrès des syndicats en février 1987 -démocratisation ou inertie sociale et conservatisme. Il n'existe pas de troisième voie." (Izvestia, 26 février 1982).
En liant ainsi étroitement la réforme économique à la démocratisation, Gorbatchev semble avoir conclu que si le régime continue à reposer sur la bureaucratie comme base principale du pouvoir, la réforme est ruinée. Mais la seule base alternative qui ait intérêt et qui soit capable de s'opposer au conservatisme de l'appareil, c'est la classe ouvrière. Cette transformation de la base sociale du pouvoir est le seul véritable chemin de la démocratisation. Si cela se produisait, ce serait une
Les termes de "révolution" et de "changements révolutionnaires" ont été utilisés par Gorbatchev et d'autres porte- parole officiels pour caractériser la perestroïka. Un article théorique paru dans la Pravda du 13 mars 1987 et intitulé "l'essence révolutionnaire du renouveau" analyse les "les mécanismes de retard qui existent" dans la société soviétique, et notamment depuis le plénum du Comité central d'octobre 1964 (qui devait consacrer la chute de Khroutchev et la montée de Brejnev, lequel utilisait cette réunion pour annoncer la politique de "respect des caG. Smirnov, cherche à mettre à nu "la substance des contradictions qui sont apparues au grand jour et des antithèses qui affirmées.... (afin de) saisir l'essence révolutionnaire de ce qui se produit à l'heure actuelle". Développant, il explique que les causes du freinage étaient "subjectives", dire politiques : la politique antidémocratique et conservatrice de la direction après 1964, une politique bal'incompétence, et en partie sur l'égoïsme des individus groupes. Les tendances localistes, soutenues par des éléments technocratiques et bureaucratiques qui étaient guidés par leurs intérêts immédiats, firent beaucoup de dégâts. Existaient des pratiques et des formes et méthodes à leur
Réforme ou révolution ?
Jusque là, très bien. Mais ensuite, Smirnov essaie de résoudre la quadrature du
"Aujourd'hui il n'existe pas dans la société des classes antagoniques l'élimination et la destruction de leur idéologie, constitueraient un élément essentiel de révolution. La subtilité du problème réside dans le fait que nous ne parlons pas d'une révolution sociale et politique, par laquelle la base des relations du vieux système économique est détruite et un système politique fondamentalement nouveau est établi, exprimant les intérêts de la classe victorieuse. Nous ne parlons pas d'un démantèlement du pouvoir d'Etat, mais d'un renforcement de l'Etat socialiste de tout le peuple (...) en développant l'autogouvernement populaire socialiste".
Le système soviétique est hautement contradictoire et la bureaucratie, comme Trotsky et d'autres marxistes l'affirmèrent, n'est pas une classe dans le sens historique du terme. Mais si l'on accepte les conclusions de Smirnov, pourquoi alors parler de révolution plutôt que de réforme ?
Smirov, en publiant cet article dans
17) "Rozgovory o perestroïka", (Entretiens sur la restructuration); Moskovskaia Pravda, 7 mai 1987.
18) "Ekonomika na perepyte" (L'économie à la croisée des chemins", Literaturnaia gazeta, 3 juin 1987, p.10.
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l'organe central du parti, qui fait autorité, exprime la position officielle actuelle. Les mêmes ambiguités caractérisent souvent les déclarations mêmes de Gorbatchev sur cette question. Après avoir parlé pendant des heures au plénum de janvier sur l'absolue nécessité de la démocratie, il rassurait l'assemblée (une collection de figures dirigeantes de la bureaucratie) en disant : "Il n'est pas question bien évidemment, de casser notre système politique ou quoi que ce soit ce genre" (Pravda, 28 janvier 1987). On pourrait demander : parle-t-il du système politique tel qu'il est décrit officiellement ou bien du système politique tel qu'il fonctionne réellement ? Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut insuffler la vie au premier sans détruire le second.
Un pouvoir intact
Si l'on prend en considération son passé et les circonstances de sa montée au pouvoir, il faudrait être touché par la grâce pour voir en Gorbatchev un révolutionnaire. Nous verrons plus loin que la démocratisation qu'il préside est ambiguë et limitée. Elle vise à affaiblir la résistance bureaucratique par une mobilisation contrôlée de la pression populaire en faveur de la réforme et à réduire la dépendance des directeurs vis-à-vis de leurs supérieurs bureaucratiques grâce à une certaine dose de contrôle par le bas. Mais, une telle démocratisation laissera largement intact, même si affaibli, le pouvoir de la bureaucratie, et il est également improbable qu'elle puisse créer dans la classe ouvrière le nécessaire sentiment de responsabilité politique envers la réforme économique. C'est là l'autre versant du lien entre réforme économique et démocratisation, et nous devons mainte-nant examiner cette classe qui constitue aujourd'hui plus de 60% de la population soviétique. (19)
19) Par "classe ouvrière", j'entends les femmes et les hommes qui effectuent de façon prédominante un travail physique dans la fabrication, le transport et la construction. Il est évident que de larges éléments de l'intelligentsia (ceux qui occupent des postes, ou qui y aspirent, demandant une éducation post-secondaire) et des employés dans le secteur des services partagent de nombreux intérêts élémentaires avec ces ouvriers.
Il est clair, également, que les diverses couches qui composent la "classe ouvrière" telle qu elle définie ici, ne sont pas toutes de la même étoffe. Cependant, des conditions objectives de base partagées et une expérience historique commune des systèmes de type soviétique (pour la période la plus récente, la Pologne de 1980-81), tendent à venir appuyer la validité de cette définition.