Le discours de MiKhail une nouvelle entreprise de mystification
- déclaration du Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale -
E DISCOURS PRONONCE le
2 novembre 1987 par Mikhail
Gorbatchev, à l'occasion du 70e anniversaire de la révolution d'Octobre contient de graves accusations à l'égard de Léon Trotsky, président du soviet de Petrograd au moment de cette révolution, président du Comité militaire révolutionnaire de ce soviet, chargé de l'organisation technique de l'insurrection d'Octobre, fondateur et dirigeant de l'Armée rouge, membre éminent de la direction du Parti communiste (bolchévik) de l'URSS et du Conseil des commissaires du peuple pendant de nombreuses années.
Nous ne contestons évidemment à personne le droit de formuler un jugement extrêmement critique à l'égard des conceptions théoriques, des opinions politiques et des comportements organisationnels de Léon Trotsky aux étapes successives de sa vie. Le débat, à cet égard, se déroule devant l'Histoire. C'est elle qui jugera. Personne - pas même
Staline avec toute sa répression sanglante - n'a pu l'empêcher.
Le jugement formulé par Gorbatchev sur Léon Trotsky relève cependant des procédés bien connus (citations tronquées, contre-vérités et accusations assénées sans l'ombre d'une preuve, etc.) de l'école de falsification historique fondée par Staline.
Ces procédés deviennent manifestes dès que les affirmations sont confrontées avec les documents afférents.
Gorbatchev dit : "Trotsky manifesta des prétentions exagérées au leadership dans le parti, confirmant pleinement ce que Lénine pensait de lui, le jugeant comme un politicien excessivement sûr de lui, toujours louvoyant et sans scrupules".
Il y a là une référence évidente, bien que non explicite et pour cause, aux lettres de Lénine au congrès
XIle du
PC(b)URSS, considérées comme étant le Testament du fondateur du bolchévisme. C'est à ce même document que Gorbatchev se réfère dans son jugement sur Boukharine.
Or, le Testament de
Lénine (1), s'il reproche effectivement à Trotsky un excès d'assurance et un intérêt exagéré pour les questions administratives, ne contient aucun des autres jugements évoqués par Gorbatchev. Si un membre de la direction du Parti a pu être accusé par Lénine d'avoir des "prétentions exagérées au leadership" et de "manque de scrupules," c'est bien Joseph Staline que le Testament propose d'ailleurs au Congrès de démettre de son poste de Secrétaire général.
Non seulement, Gorbatchev occultet-il cette vérité incontestable - lui qui considère, et c'est tout dire, que le léninisme a triomphé dans le Parti, sous la direction de Staline - mais il passe sous silence le jugement principal du Testament sur Trotsky ("l'homme le plus capable du Comité central"') et rend totalement incompréhensibles les propositions faites par Lénine à Trotsky de combat politique commun au Xe Congrès des soviets et au XIIe Congrès, telles qu'exprimées dans ses dernières lettres (2).
Gorbatchev ajoute : "Le trotskysme est un courant politique dont les idéologues, sous le couvert d'une phraséologie pseudo-révolutionnaire de gauche, occupaient au fond, une position capitularde"
L'anathème est lancé, sans le moindre exemple de position "capitularde" de Trotsky et des trotskystes. La raison en est bien simple : il n'en existe pas. Etait-ce "capitulard" de proposer dès 1923 un cours nouveau de démocratisation du parti et de l'Etat, en des termes dans lesquels Gorbatchev lui-même semble puiser dans sa campagne actuelle de "démocratisation" et de glasnost en URSS ?
Etait-ce "capitulard" de proposer, dès 1923 un cours d'industrialisation progressive de l'Union soviétique, qui aurait permis d'étendre sur dix ans l'effort "d'accumulation socialiste" que le pays a dû effectuer de manière précipitée et sanglante (la collectivisation forcée) entre 1928 et 1933, au prix d'immenses sacrifices infligés à la population et de terribles tensions sociales et politiques ?
Etait-ce "capitulard" de sonner, dès 1930 le tocsin face au danger mortel que représentait la montée du nazisme en Allemagne, à la fois pour la classe ouvrière allemande, pour l'URSS et pour le prolétariat mondial ; d'appeler inlassablement le PC allemand, l'Internationale communiste et les travailleurs à empêcher Hitler de prendre le pouvoir 1) Œuvres complètes, Editions de Moscou, Tome 36. 2) Œuvres complètes, Editions de Moscou, Tome 45, pages 621-628.
par une politique correcte de front unique ouvrier au sommet et à la base, entre le Parti communiste allemand (KPD), le Parti social-démocrate allemand (SPD) et les syndicats ?
Etait-ce "capitulard" de dénoncer les terribles conséquences des purges de 1937 pour la capacité d'action de l'Armée rouge et de mettre en garde contre la confiance criminelle de Staline dans le Pacte de non-agression signé en 1939 avec l'Allemagne hitlérienne, qui explique l'impréparation politique et militaire de l'URSS lors de son invasion par la Wehrmarcht, le 22 juin
Gorbatchev conclut : "il était indispensable que le trotskysme soit démasqué aux yeux de tout le peuple, que sa nature anti-socialiste soit mise à nu".
Encore l'anathème, sans être en mesure de citer une seule thèse ou un seul acte "anti-socialiste" de Léon Trotsky. Et pour cause : celui-ci est resté, jusqu'au dernier jour de sa vie, envers et contre tout, fidèle à ses convictions marxistes révolutionnaires, communistes, comme envers et contre tout, il a maintenu sa position de défense militaire inconditionnelle de l'URSS contre l'impérialisme.
Au sujet de la répression stalinienne, Gorbatchev affirme : "Nous nous heurtons à des tentatives d'éluder les questions douloureuses de notre histoire, de les passer sous silence, de faire semblant que rien d'extraordinaire ne s'est passé. Nous ne pouvons pas l'admettre. Ce serait mépriser la vérité historique, manquer de respect à la mémoire des victimes innocentes de l'arbitraire et de l'illégalité"
Or, tout en jetant l'anathème sur les positions politiques de Léon Trotsky, le Secrétaire général garde le silence sur les accusations calomniatrices inventées de toutes pièces qui ont été déversées pendant trente ans, en URSS et ailleurs, contre le fondateur de l'Armée rouge, ses partisans et ses alliés, accusations dont des échos résonnent encore aujourd'hui en URSS : qu'il aurait été un agent de Hitler et du Mikado ; qu'il aurait rencontré Rudolf Hess ; qu'il aurait comploté avec des puissances étrangères pour le démembrement territorial de l'URSS. Trotsky aurait intrigué et organisé des attentats terroristes contre des dirigeants du parti et de l'Etat soviétiques, etc. Ces calomnies les tribunaux soviétiques, notamment ceux des trois infâmes "procès de Moscou" (1936-1938), les ont jugées "prouvées". Chacun sait maintenant ce que valaient ces "preuves". Par contre, ce qui est bel et bien prouvé c'est que l'assassinat de Léon Trotsky, le 20 août 1940 à Mexico a été perpétré par un agent du Guépéou. Les accusations des
"procès de Moscou" étaient un tissu de mensonges et l'assassinat de Léon Trotsky un crime immonde : telle est la seule et unique "vérité historique"
Gorbatchev a annoncé dans son discours, la constitution d'une commission "pour examiner sous tous les aspects, les faits et les documents nouveaux et déjà connus sur cette question"' la question de la répression stalinienne. Mais pourquoi faut-il une "commission" pour la recherche de "la vérité historique" ?
L'ensemble du peuple soviétique n'a-t-il pas le droit d'avoir accès aux mêmes documents ? N'a-t-il pas le droit de juger sur pièces, et non sur la base de 'vérités" révélées par une commission officielle ? N'a-t-il pas droit à la connaissance de tous les documents historiques qui étayent les différents jugements sur Trotsky, sur Staline, et les autres dirigeants du parti pendant toute la période concernée ? Si Gorbatchev et la direction du PC de l'URSS, sont si sûrs de la justesse de leurs positions, qu'ils permettent la publication à grande échelle des œuvres et travaux des dirigeants du parti bolchévique tels que Trotsky, Boukharine, Préobrajensky, etc. ! Qu'ils permettent le libre accès des citoyens de l'URSS aux archives de leur propre histoire ! Qu'ils aient le courage d'accepter que se tienne un débat public, en URSS, entre historiens de la révolution d'Octobre et de l'Etat soviétique du monde entier ! Qu'ils portent à la connaissance de tous leurs concitoyens le rapport de Krouchtchev au XXe congrès de leur parti, rapport demeuré "secret" à ce jour en URSS.
Comme le déclare l'historien soviétique Youri Afanassiev, "nous dépendons entièrement du passé, car c'est sur ce passé que se sont formés notre société, toutes ses structures et nous-mêmes"
Alors, sans glasnost sur le passé, pas de glasnost véritable sur le présent !