stupéfié beaucoup de gens. Le massacre le plus meurtrier eut lieu frapper l'opinion, d'affirmer leur détermination à la face du monde
HAITI
Les élections macoutes
LE 29 NOVEMBRE, jour des élections générales, les duvaliéristes et l'armée ont agi avec une violence et une force qui ont dans un bureau de vote de Port-au-Prince. Le commando, composé de militaires habillés en civil, avait semble-t-il, choisi à dessein ce bureau à cause du grand nombre de journalistes étrangers qui s'y trouvaient. Il s'agissait pour les tueurs de entier. Des attaques se sont déroulées dans tout le pays. Les habitants du village de Verrettes ont dû se réfugier dans la montagne tandis que l'armée tirait sur le presbytère à coups de mitrailleuse lourde.
Arthur MAHON
ES REACTIONS internationales ne se sont pas fait attendre. Les
Etats-Unis ont coupé leur aide économique et militaire. Mais ils semblent rechercher un modus vivendi avec les militaires au pouvoir qui ont déjà annoncé que de nouvelles élections seraient organisées, sous leur contrôle. Cependant, des députés démocrates demandent l'envoi d'une "force inter-américaine de paix". Ottawa et Bonn se disent également partisans de la constitution, dans le cadre de l'Organisation des Nations unies
(ONU), d'une "force chargée d'assurer la sécurité et la liberté lors des prochaines élections". Déjà au mois de septembre,
Arthur Schlesinger, ancien conseiller de
John Fitzgerald Kennedy, osait proposer
"une mission de sauvetage internationale"
et "une forme de tutelle internationale désintéressée (sic)".
Organisation de l'autodéfense
En Haïti même, la situation très complexe, va sans doute connaître beaucoup de rebondissements. Un facteur déterminant va être l'évolution de la combativité des masses.
Les événements de la semaine précédant les élections ont montré qu'au moins dans la capitale, le mouvement de masse avait beaucoup mûri depuis les mobilisations de cet été. Après l'incendie criminel d'un marché populaire de Port-au-Prince, plusieurs quartiers décidèrent de prendre eux-mêmes en charge leur protection.
Dans certains d'entre-eux, des milliers de personnes ont été associées aux tâches d'autodéfense. Il s'agit là d'une expérience considérable qui peut permettre à la gauche haitienne de poser en termes nouveaux le problème de la violence.
L'armée a aussitôt interdit la formation de ces brigades de défense. Elle a fait chèrement payer au quartier de CarrefourFeuilles le rôle exemplaire qu'il a joué dans ce mouvement d'autodéfense. Le 26 novembre, 46 habitants de ce quartier furent massacrés à Fort Dimanche et d'autres exécutions auraient eu lieu le lendemain. La semaine suivante, l'armée procéda à de nouvelles arrestations dans le même quar-
Pour leur part, loin de suivre une orientation en faveur de l'auto-organisation et de l'autodéfense, les dirigeants réformistes ont expliqué pendant des mois que la solution à tous les problèmes passait par les élections du 29 novembre. S'ajoutant aux effets des actions terroristes et des échecs passés, les conséquences de cette politique risquent de pe-
"Arracher le manioc et rendre la terre blanche", c'est-à-dire extirper le Conseil national du gouvernement (CNG) jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, tel était le mot d'ordre lancé par l'évêque de Jérémie, Mgr Romélus, en juin 1987. Mais grèves et manifestations ne suffirent pas à faire partir le CNG. Bénéficiant du soutien de l'impérialisme, le fusil bien en mains, le CNG tint tête à ses adversaires.
Il avait en face de lui un mouvement puissant mais désarmé et peu structuré, groupe des "57 organisations" contentés de canaliser. Au début septembre, Mgr Romélus formula un nouveau
"arracher le manioc" par les élections. Ainsi étaient exaucés les vœux du Conseil électoral provisoire (CEP) qui avait lancé un vibrant appel pour que les Haïtiens prennent le chemin des urnes. "Partons, peuple du pays haïtien, la liberté dans la conscience, la détermination au cœur, la carte électorale en main, vers la conquête paisible de notre seule raison de vivre : déraciner à tout jamais la dictature..." lançait-il au début du mois de septembre. Allait-il être entendu ? Le 5 sep tembre, le journal Le Matin constatait encore : "Le mépris de la population pour le CEP est manifeste" et déplorait sa "solitude dangereuse". Et le 10 septembre, il diagnostiquait : "Maintenant, seule une mobilisation des organisations démocratiques pourra modifier la position du peuple", encore hostile à des élections tenues sous le règne du CNG.
Sans analyser les raisons de l'échec de la première "opération manioc" , les organisations petites-bourgeoises se rallièrent les unes après les autres au nouveau slogan de Mgr Romélus et à l'étendard du CEP. Après l'assassinat d'un des candidats à l'élection présidentielle, elles avaient pourtant conclu, avec réalisme, à l'impossibilité de tenir des élections tant que le CNG serait en place.
Faire céder le CNG par le bulletin de vote Participer ou non aux élections n'était pas pour elles une simple question tactique. Leur objectif avoué était bien que le CNG cède la place sous une pluie de bulletins de vote. Pour rendre cette perspective crédible, encore fallait-il présenter le CNG sous un nouveau jour. Ainsi, le 17 septembre, le Front national de concertation, constitué par le "groupe des 57", la autonome des travailleurs haitiens (CATH) et quelques autres associations, proposait-il un "pacte de sécurité" au CNG. Les dirigeants de ce Front qui voilà peu, traitaient le CNG de "junte fasciste" lui demandaient maintenant de manifester "sa volonté d'instaurer dans le pays un climat de paix et de sécurité". Ils laissaient croire qu'il pourrait, comme ils le lui demandaient, désarmer les macoutes, mettre fin aux actions répressives exécudes groupes militaires ou paramilitaires, garantir ainsi la sécurité des candidats afin "d'encourager le peuple à participer aux élections", toutes les leçons des massacres de cet été étaient-elles oubliées? Le CNG avait démontré que le texte de la Constitution n'était pour lui qu'un chiffon de papier.
Qu'importe, "nous avons aujourd'hui", affirmait une déclaration du Front, arme capitale : la Constitution de 1987." Avant et pendant la campagne électorale, enlèvements et assassinats n'ont pour ainsi dire pas cessé. Leur but, terroriser la population. Ces actions s'inscrivaient dans la lignée des massacres perpétrés dans les bidonvilles et lors de manifestations cet été.
Leurs auteurs, des commandos composés de militaires et de tontons macoutes, se livraient parallèlement à des cambriolages. Le propre chauffeur du général Namphy trouva la mort lors de ces activités nocturnes : il fut exécuté par les habitants d'un village où il s'apprêtait à commettre des méfaits. Comment mettre ces commandos hors d'état de nuire ? Comment extirper complètement les racines du duvaliérisme ? Et que faire de l'armée ?
Ces problèmes fondamentaux, aucun candidat ne les aborda sérieusement. Et lorsqu'à nouveau, l'un d'eux, Yves Vovel, fut assassiné par des policiers en civil, devant le quartier général des Recherches criminelles, la riposte fut très timide. Expliquer qu'il était impossible d'aller à la démocratie avec l'armée actuelle eût été reconnaître pour les candidats à l'élection présidentielle, qu'ils seraient prisonniers des généraux s'ils étaient victorieux. C'était admettre que toutes leurs belles promesses sur la réforme agraire ou la défense des droits de l'Homme n'étaient que paroles au vent.
"Revoir" le rôle de l'armée
Le juriste Gérard Gourgue, candidat du Front national de concertation assurait qu'"'un grand souffle de démocratie" trerait l'armée, du simple soldat jusqu'au gradé le plus haut. René Théodore, candidat du Parti unifié haïtiens (PUCH) qui, pourtant, affirmait que les problèmes du pays ne pouvaient pas être résolus par un simple bulletin de vote, ne préconisait guère plus que la "soumission au Parlement d'un projet de règlement relatif aux forces armées qui met en évidence leur mission constitutionnellement établie, qui élimine désormais la notion "d'ennemi intérieur", qui met l'accent sur le sens de l'honneur, établit le respect de la dignité du militaire dès le premier jour de son recrutement".
Faute d'alternative, les Haïtiens ont pris au mot le slogan "arracher le manioc par les élections". Ils seront nombreux à se présenter aux bureaux de vote le 29 novembre. Et lorsque le CEP aura annulé le scrutin trois heures après son ouverture, la désorientation et le sentiment de se trouver dans une impasse seront très grands. Les dirigeants politiques et les Eglises ont trompés les Haïtiens comme ils l'avaient fait au mois de mars lors du référendum sur la Constitution. Ils les avaient trompés sur son contenu. Elle avait été vendue comme "libérale" et même "populaire". Notons simplement que tout candidat aux élections présidentielles doit être "propriétaire d'un immeuble" et que "les militaires ne peuvent être l'objet d'aucune révocation, mise en disponibilité, à la réforme, à la retraite anticipée qu'avec son consentement". René Théodore et Mgr Romélus furent les premiers à tromper les Haïtiens sur le sens du référendum. l'adoption de la Constitution devait, selon les dirigeants réformistes, permettre que la page du duvaliérisme soit définitivement tournée. Dès le lendemain du ré férendum, des militaires intervenaient contre des paysans qui avaient envahi des terres appartenant à une congrégation canadienne, faisant plusieurs victimes. Leurs officiers se réclamèrent de l'article de la nouvelle Constitution qui prévoit la défense de la propriété privée. Et, au mois de juin, c'est également au nom d'un article de la Constitution concernant le domaine d'activité des syndicats, que le CNG a interdit la CATH.
Sans doute la bourgeoisie haitienne a- t-elle surestimé ses forces lorsque fut introduit, au dernier moment, un article 291, selon lequel sont exclus pour dix ans de toute charge publique, plusieurs catégories de personnes, notamment celles "notoirement connues pour avoir été par leur excès de zèle artisans de la dictature et de son maintien durant les vingt neuf dernières années". Cet article était une bombe à retardement qui allait éclater le 2 novembre. Ce jour-là, le CEP publia la liste des candidats à l'élection présidentielle qui avaient surmonté l'épreuve de "T'article 291". Sur 35 candidats déclarés, 12 d'entre eux, barons du duvaliérisme avaient été éliminés par le CEP. Des anciens collaborateurs de la dictature, tels les ex-ministres et secrétaires d'Etat Marc Bazin, Hubert de Ronceray et Lamartinière Honorat, restaient en piste. Par contre, les figures les plus sinistres du duvaliérisme étaient éjectées de la course électorale. L'ancien général Claude Raymond déclarait alors : "Nous avons la force derrière nous, nous l'emporterons coûte que coûte". Le soir même, le local du CEP était incendié au lance-flammes. Les jours suivants, bureaux électoraux, sièges de partis, résidences de candidats sont attaqués. La capitale vit sous le couvre-feu de fait à partir de 21 heures et on parle chaque jour de coup d'Etat.
Ce que l'on a appelé "le secteur démocratique" avait largement sous-estimé la force des duvaliéristes et leur place au sein de l'armée. ils possèdent une assise importante au sein des administrations et parmi les notables de la campagne, notamment parmi les chefs de garnison. Les bataillons tactiques des casernes Dessalines sont entièrement acquis à leur chef, Jean-Claude Paul. Dur parmi les durs, celui-ci, est lié aux réseaux internationaux de la drogue. Son épouse a d'ailleurs été arrêtée à Miami et lui-même est recherché par la justice nord-américaine. il est très hostile aux Etats-Unis et a menacé de faire fusiller Marc Bazin, le candidat qu'ils soutiennent dans l'élection présidentielle. Ses bataillons, comme celui de Fort Dimanche, ont intégré nombre de tontons macoutes dans leurs rangs depuis le 7 février 1986, et ils ont joué un rôle clé dans toutes les actions de répression qui ont été menées cet été et depuis, que ce soit à Port-au-Prince ou en province. Avec le département des Recherches criminelles, ils ont fourni une grande partie, pour ne pas
Un même projet Au mois de juillet, il fallut des heures de discussion pour que les officiers de ce secteur signent le document par lequel l'armée réitérait son soutien au CNG. Cependant, non seulement celui-ci les laisse faire, mais il couvre entièrement leurs activités. Car ils partagent fondamentalement le même projet, porter un coup d'arrêt au mouvement de masse. Ils estiment que pour atteindre cet objectif, l'alliance de l'armée et des duvaliéristes est indispensable et que, par contre, la bourgeoisie traditionnelle ne possède pas les ressources internes nécessaires. les Etats-Unis n'ont pas réussi à construire en Haïti une force à même de porter ses projets politiques et économiques, alors que les duvaliéristes plongent leurs racines au sein de la société haïtienne et constituent une grande partie de son encadrement.
Considérant à tort, que les duvalié ristes n'étaient qu'un résidu du passé, le "secteur démocratique" s'est mépris sur le sens des actions menées après que le CEP ait éliminé leurs candidats. Elles furent perçues comme le dernier soubresaut d'un mouvement condamné à mort par la marche de l'Histoire.
Durant la semaine précédant les élections, après la publication des candidats admis pour les élections législatives et sénatoriales, les d'intensité. Pourtant les membres du CEP et les dirigeants du "secteur démocratique" préféraient se boucher les oreilles et affirmer leur certitude que les tontons macoutes reculeraient devant la masse des deux millions d'Haïtiens inscrits sur les listes électorales. pouvons pas laisser une petite poignée de gens empêcher que les élections ne se fassent. Alors à bon entendeur salut !" affirmait le président du CEP, tandis que Mgr Romélus adjurait les tontons macoutes : "Cherchez plutôt à faire ce qui est bien, ce qui est beau, faites-vous petits, changez votre comportement, faites-vous oublier, ce sera meilleur pour vous".
Les prérogatives de Namphy
Les dirigeants réformistes refusaient d'entendre lorsque les duvaliéristes disaient "sans nous, les élections n'auront pas lieu" et parlaient même de guerre civile. Ils refusaient de voir ce qui se passait au sein de l'armée. Le nombre de généraux, de 2 passait à 5, et devait prochainement être porté à 16, ce qui permettra au tandem Namphy-Regala, grâce à des centaines de promotions en cascade, de verrouiller leur contrôle sur l'armée. Parallèlement, les soldes étaient considérablement augmentées. Et le 6 novembre, le général Namphy, s'arrogeant les attributions d'un président de la République, s'auto-désignait "commandant en chef des forces armées d'Haïti". Il rappelait qu'en conséquence, aux termes de la Constitution, il en serait le chef effectif, et le président, seulement le chef nominal. Presque personne ne dénonça ce véritable coup
En fait, à ce moment là, les dirigeants n'étaient pas seulement dans l'avenir, ils étaient quasiment euphoriques. Car ils étaient persuadés que Gérard Gourgue, allait remporter les élections, peut-être même dès le premier tour. Ils ne comprenaient pas que ce facteur allait justement balayer les dernières hésitations qui pouvaient encore exister au sein de l'armée. •
5 décembre 1987