Inprecor 1974–2004

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YOUGOSLAVIE

La vague de grèves s'amplifie

· Inprecor n° 255, 14 décembre 1987 · p. 5-6 · 1 520 mots

Syndicalisme Europe de l'Est

LA GRAVE CRISE économique, sociale et politique que traverse la Yougoslavie depuis plusieurs années, s'est considérablement aggravée au cours des derniers mois. Michèle LEE

E 17 NOVEMBRE, les sidérurgistes macédoniens ont fait dans les rues de leur capitale, Skopje, la grande démonstration colère ouvrière qu'on ait vu dans cette République depuis la dernière guerre. Ils avaient été informés, la veille, par le conseil ouvrier que leurs salaires allaient être réduits car l'entreprise enregistrait des pertes (ceci en accord avec la loi fédérale sur les entreprises non rentables). Au lieu d'élire une délégation pour exprimer leur mécontentement auprès de la direction, comme on leur avait suggéré de le faire, ils sont allés manifester devant les bâtiments officiels de la municipalité et du gouvernement fédéral. Les chiffres varient entre 3 000 et 10 000 manifestants, car des ouvriers de la verrerie locale et des employés municipaux ont rejoint le cortège, ainsi d'ailleurs que des travailleurs d'un grand nombre d'autres entreprises et beaucoup d'habitants de Skopje. La manifestation était conduite par les ouvriers des hauts-fourneaux, récemment fermés, laissant 1 500 hommes en attente de reconversion.

Lancer de fruits et légumes

Les sidérurgistes de Skopje expliquent qu'ils ne sont pas responsables du déficit de leur entreprise : la récente décision du gouvernement d'augmenter les prix des produits de la sidérurgie de 60% (alors que l'inflation est d'environ 180%), tout en augmentant le prix de l'électricité de 69% (1), devant entraîner la fermeture de l'entreprise et priver 12 000 ouvriers d'emploi. Ils voulaient que le gouvernement fédéral autorise l'augmentation du prix de l'acier jusqu'à 113% et les salaires des ouvriers directement impliqués dans la production, de 100%. Ils criaient : "Nous voulons un salaire, pas la charité" ; "Ceux qui vivent sur notre travail, doivent partager notres destin ! "; "A bas le mouvement !"; "Dehors les dirigeants incompétents" et ils réclamaient aussi la démission de la direction de l'entreprise.

Après bien des hésitations les présidents du comité local du parti et du conseil municipal apparurent à la porte, mais, en l'absence de sonorisation, la discussion engagée avec les premiers rangs de la manifestation ne fit qu'augmenter les protestations et les cris. Les manifestants réclamaient un équipement de haut-parleurs permettant à tous de participer à la discussion et ils commencèrent à envoyer des fruits et légumes pourris à la tête des autorités. Deux heures plus tard, une sonorisation adéquate ayant été installée, un débat public s'instaura et les manifestants refusèrent de se disperser, même à la nuit tombée, d'avoir obtenu les revendications. Le gouvernement de Macédoine tint une session extraordinaire et les revendications furent en partie satisfaites : les salaires seraient réajustés sur la moyenne nationale de ceux de l'industrie, les bas revenus verraient leur salaire doubler et la valeur du point de travail serait augmentée de 50%. C'est alors seulement que la place se vida. Les ouvriers se plaignirent à la presse du manque d'autodes hauts salaires des fonctionnaires et de leur bas niveau de vie à eux.

Deux jours après, ce sont les ouvriers de l'aluminium qui manifestèrent dans les rues de Skopje; venant de l'entreprise Alumina ils criaient au passage devant les bâtiments officiels qu'ils n'étaient pas responsables de l'état de leur entreprise, que c'était la direction, les dirigeants de la commune et le gouvernement fédéral actuel. Ils demandaient également que leur entreprise soit assainie financièrement et leurs salaires doublés, et ils obtinrent largement gain de cause.

Le 22 novembre, les travailleurs de la raffinerie de pétrole, de la laiterie industrielle, de la verrerie et de l'entreprise de bois locales, de même que les électriciens, se mirent en grève, mais comme ils sont restés dans leur entreprise ont sait peu de choses de leurs revendications.

Dans une autre ville de Macédoine, 2 500 ouvriers du complexe mine-centrale thermique de Bitola ont refusé leur salaire d'octobre car la direction avait trahi l'accord conclu : en dépit d'une production accrue, les salaires avaient baissé. Une commission a été mise sur pied pour examiner leurs revendications.

Intimider les travailleurs

Mais l'agitation sociale n'est pas limitée à la Macédoine. Le 20 novembre, des mineurs de la commune de Tuzla, en Bosnie, se sont mis en grève. Deux puits, employant 3 200 travailleurs sont concernés. Les demandes portent sur une hausse de 100% des salaires, 5 tonnes de charbon gratuit par an, et la même paye pour les mineurs en incapacité de travail. Au bout de cinq jours la grève continuait toujours, la direction n'ayant accordé que 30% d'augmentation. Les grévistes quittèrent la mine, arrêtèrent les cars amenant les nouvelles équipes et les jaunes potentiels, et leur demandèrent de les rejoindre. Les commentaires des bureaucrates locaux vont bon train : "Ce n'est pas une action sociale, mais une action ennemie. Cela n'a rien à voir avec l'auto-gestion", etc. Selon Politika du 25 novembre, la direction menace de fermer les puits si la grève

Les exemples d'intimidation des travailleurs par les autorités se multiplient, comme avec la menace de fermeture d'Agrokomerc (voir ci-dessous). Le ministre bosniaque de l'agriculture ayant, dit-on, déclaré que les travailleurs étaient eux aussi à blâmer pour la faillite scandaleuse de leur entreprise.

La vindicte bureaucratique à l'encontre des ouvriers qui font grève est lièrement claire dans le cas des mineurs de Labin en Croatie. Les travailleurs de surface du puits Ripinda qui ont l'origine de l'éclatement de la grève avaient, à l'époque, dénoncé les mauvais investissements; un des résultats de leur action fut cependant la fermeture de ce puits, comme non rentable et la mise à pied de 320 mineurs toujours en attente d'un transfert, car la direction prend ainsi sa revanche sur les dirigeants de la grève.

Le chômage accru

C'est ainsi que Ahmed Kavgic fut immédiatement suspendu de son poste à la fin de la grève et l'un des directeurs a déclaré à NIN : "Pourquoi employer ce fauteur de trouble plutôt que quelqu'un qui descend quand on le lui dit?" Kavgic n'est même pas à même de se plaindre au conseil ouvrier ou au tribunal du travail de son licenciement illégal. Les mineurs de Labin exténués après deux mois de grève et qui craignent à présent le licenciement, sont incapables de tenir une autre grève dans le proche avenir, même pour protéger des ouvriers menacés.

Le chômage, c'est-à-dire la politique de fermeture des entreprises "non rentables" (1,5 million de travailleurs seraient menacés) est une arme puissante contre les travailleurs en général et contre les militants en particulier. La Jadranska Zeljezara, entreprise sidérurgique près du port de Split (Croatie), a été fermée, uniquement dans le but d'exclure des ouvriers qui avaient organisé des grèves et des assemblées. Elle a récemment été réouverte, sous un autre nom, mais 400 ouvriers restent sur le sable.

1) Le lait, la farine, l'huile, le sucre ont augmenté

20% fan prochain. 50e goLemement pient doptrer u dévaluation de 25% du dinar qui s'échangeait contre 20 dollars, en 1980, et contre 1 300 aujourd'hui.

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Ces récents événements montrent qu'il s'agit d'un réel mouvement de grève qui va prendre ampleur et vigueur. travailleurs tirent de nouvelles leçons de cette phase de guerre de classe ouverte contre la bureaucratie, cette dernière apprend aussi. En fait c'est une guerre d'usure dans laquelle les victoires d'aujourd'hui ne peuvent que trop facilement devenir les défaites de demain. Les travailleurs devront donc apprendre de nouvelles techniques et de nouvelles formes d'auto-organisation : leur faiblesse d'aujourd'hui réside dans leur incapacité à créer des structures plus permanentes, capable de veiller à l'application des accords ou de consolider les gains de l'action commune.

L'économie et l'appareil politique décentralisée de la Yougoslavie sont un obstacle réel à un type d'intégration verticale/ horizontale des branches d'industrie, le modèle polonais. Il faut trouver des formes d'organisation et des types d'actions plus appropriés au système yougos-

Contrôler les entreprises et les villes

Le plus vraisemblable, c'est que les travailleurs devront créer leurs propres conseils ouvriers et assemblées locales d'Etat, c'est-à-dire à gagner simultanément le contrôle sur les entreprises et les organes d'administration locaux, en étendant leur activité à toute la région qui en-

Un des problèmes majeurs est celui de l'intelligentsia qui montre très peu d'intérêt pour les luttes souvent désespérées menées par les ouvriers, tournée qu'elle est vers la perspective de libéralisation du marché. Les travailleurs devront donc, pour l'instant, agir seuls, jusqu'à ce qu'ils puissent au moins prendre le contrôle d'une grande ville industrielle et la diriger eux-mêmes. Alors seulement l'attitude de myopes des intellectuels pourra changer.

Aujourd'hui les travailleurs bénéficient d'une presse relativement ouverte qui fait grève, avec souvent une grande sympathie, les empêchant d'être immédiatement étouffés par les organes locaux de répression. Ils sont donc grandement intéressés par la lutte atuelle qui se livrent dans le parti entre les libéraux et les tenants d'une ligne dure, car, bien sûr, en dernier ressort, c'est le parti qui tient les médias. Formellement, le système yougoslave repose toujours sur l'alliance parti-travailleurs, et ses médias continueront à mettre en lumière le nombre croissant de points sur lesquels cette alliance ne fonctionne plus, pourvu que les "durs" ne réussissent pas à les en empêcher.

4 décembre 1987

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