1987 RESTERA dans les mémoires comme l'année qui a révélé si crûment le caractère structurel de la crise du système que tout espoir de solution partielle aux maux dont souffre le pays a été enterré pour de bon. Michèle LEE
ES DEBATS sur la distribution du pouvoir entre les républiques et les régions autonomes qui se sont déroulés au cours des années précédentes, pour préparer d'éventuelles modifications de la Constitution de 1974, n'ont pas réussi à masquer le véritable problème : la légitimité gravement érodée de l'appareil du parti/Etat aux yeux de la population dans son ensemble, et surtout à ceux de la classe ouvrière (1).
La grève de Labin
La presse yougoslave a mis ce problème en lumière, en particulier, par la couverture détaillée de la grève des mineurs de Labin, d'avril dernier, dans le nord-ouest de la Croatie (voir article précédent). Les mineurs ont bravé un barrage concerté d'hostilité de la part de l'encadrement, du syndicat et des fonctionnaires du parti/Etat au niveau régional, se débattant pour continuer à procurer à leur famille les biens de première nécessité (des tentatives des mineurs slovènes d'organiser une collecte pour leur venir en aide,
Abandonnés par leur propre conseil ouvrier, les mineurs de Labin ont démontré que l'auto-organisation, la discipline et la solidarité pouvaient empêcher qu'une solution hâtive ne soit imposée aux dé-
La longueur même de la grève et l'unanimité de l'attitude des organismes officiels (malgré la couverture de presse largement favorable au mouvement, les reporters ayant été visiblement choqués par les conditions de vie et de travail supportées par les mineurs et par le gouffre existant entre les mineurs et les bureaucrates locaux) attira l'attention sur l'incapacité du système existant d'autogestion à représenter et défendre les intérêts de ses autogestionnaires. Le système s'est trouvé remis en cause à tous les niveaux : le pouvoir des travailleurs concernant leurs propres conditions de vie et de travail; la politique d'investissement ; le contrôle par l'encadrement, les fonctionnaires et les organes du parti ou du
A la lumière de cette grève, l'autogestion, toujours présentée comme exprimant l'essence socialiste de l'Etat yougoslave, est apparue, tout au contraire, comme un instrument d'exploitation des travailleurs. Cela ne veut pas dire, bien évidemment, qu'on ne puisse lui donner, un contenu différent.
Mais dans une situation globale où l'accent est mis de façon croissante sur les droits du marché à déterminer le mode d'opération, et donc la viabilité, d'une entreprise, la question se pose automatiquement de savoir si les travailleurs, eux aussi, ne devraient pas être libres de déterminer le prix de leur force de travail sur le marché, par leur auto-organisation et en utilisant tous les moyens traditionnels de
Srdja Vrcan, sociologue de réputation nationale, l'a parfaitement exprimé : "Je dois admettre que j'ai toujours eu des doutes sur l'idée qu'une véritable autogestion, qui devrait signifier plus que la totale autonomie de la gestion économique, pouvait s'harmoniser avec un système qui traite les travailleurs comme une force de travail salariée, comme une marchandise Il me semble aujourd'hui (i.e après la grève), que le refus de reconnaître le statut des ouvriers comme force de travail s'est bien trop facilement traduit par la négation de leur droit d'influer de façon indépendante sur le prix de leur travail."
Les mineurs de Labin ne se plaignaient pas seulement du niveau incroyablement bas de leurs salaires ou de la dureté de leurs conditions de vie et de travail, mais aussi de ce que les investissements récents effectués par le gouverement de la République dans deux nouveaux puits avaient été largement payés de leur poche.
1) Les effectifs ouvriers de la LCY continuent à décliner. Le parti a perdu à Belgrade 4 389 membres l'an dernier, la plupart étant des ouvriers. Le taux auquel les ouvriers quittent le parti a triplé l'an demier. Il y a auss moins de paysans. De plus, l'organisation de jeunesse de Belgrade à enregistré une perte de 10 601 membres pendant la même période. (Politika, 15 octobre 1987). Il n'y a qu'en Macédoine, au Montenegro et au Kosovo que les ef fectifs du parti ont crû l'an demier
2) Depuis 1980, le nombre des grèves en Yougoslavie a doublé chaque année. Rien qu'au cours de l'année 1987. il y a eu plus de 900 grèves, impliquant 150 000 ouvriers De plus en plus les grèves touchent les entreprises dans leur ensemble; bien que la plupart d'entre elles visent à obtenir des hausses de salaires, un nombre encore plus rand revendique le remplacement des directeurs et de fonctionnaires, et aborde des problèmes plus larges tou chant à l'économie politique et au déclin du niveau de vie.
La République fédérative de Yougoslavie comprend six républiques fédérées : Slovénie. Croatie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Macédoine, et deux régions autonomes : la Voivodine, peuplée surtout de Yougoslaves d'origine hongroise, et le Kosovo, peuplé d'Albanais. Les deux régions autonomes se
AUTRICHE
HON
SLOVENIE
"Lubijana 982 000 hab, CROATE 804 601 000 hab BOSNIE HERZEGOVINE 4124 000 hab. MER - Limite des Républiques
--- Limite des territoires autonomes
Serbes Monténégrins Croates Hongrois
ME Bosniaques & Turcs ADRIATIQUE
(E) Slovènes Slovaques
1 Albanais * Bulgares
Macédoniens Roumains trouvent sur le territoire de la République serbe. La répartition inégale de ce lourd fardeau fut enregistrée et largement répercutée par les médias, qui soulignèrent le contraste entre le confortable style de vie des fonctionnaires locaux et la pauvreté affreuse des ouvriers dont l'un d'eux a dit à un journaliste : "Je travaille dans un puits et je vis dans taudis". Beaucoup des mineurs de Herzégovine et ne sont absolument pas intégrés dans la communauté locale, axée sur le tourisme, et où la vie est organisée de façon à tirer le plus gros profit possible de cet échange privilégié avec le riche
Les travailleurs n'ont aucune difficulté à calculer la différence entre leurs salaires et le prix atteint par le charbon sur le marché; mais aucun politicien n'est venu leur expliquer comment le bénéfice a été utilisé. Les prix de l'énergie sont un objet de conflit de plus en plus ouvert entre producteurs et consommateurs, et l'accord final est laissé à la puissante Chambre des républiques et des régions au sein l'Assemblée fédérale. La grève a mis en évidence, de façon aiguë, la distance qui existe entre le gouvernement de la république et les hommes qui extraient le charbon eux-mêmes. Les mineurs ont d'ailleurs demandé à un membre du gouvernement fédéral de venir à Labin pour voir comment ils vivent.
En 1986, on a, en fait, autorisé une augmentation de tous les salaires, après quatre ans de baisse, cela étant dû à la tenue du XIIIe Congrès cette année là. Cependant, en 1987, l'augmentation de l'inflation fut utilisée comme prétexte pour arracher une partie de cet avantage (c'est la dévalorisation de leurs postes de travail qui a été la cause immédiate de la grève des
ROUM NIE BELGRADE SER BIE 9 313 000 hab. o Nich MONTENEGRO 584 000 hab. Prichtina,
KOSOVO M.A CÉ DOBNE 2 016 000 hab:, s
150km
GRÈCE mineurs de Labin) et le gouvernement fédéral imposa une réduction générale des sauf pour les administratifs. Dans tout le pays, les ouvriers de l'industrie ripostèrent par la grève, et le pays connut alors la vague de grève la plus étendue de son histoire d'après-guerre (Voir Inprecor numéro 239 du 30 mars 1987).
Le Parti briseur de grève
Les gouverements, fédéral et républicain, choisirent de traiter les grèves comme de simples problèmes locaux de l'autogestion. A ce niveau, le total désengagement du parti fut particulièrement remarquable. En fait, dans le cas de la grève de Labin, le parti essaya tout simplement de la briser, en appelant à la reprise du travail, provoquant de nombreux commentaires amers sur le nouveau rôle du parti comme briseur de grèves. Des menaces de licenciement des mineurs grévistes poussa la presse à citer Brecht : "puisque le peuple ne fait pas confiance au gouvernement, le peuple devrait être licencié".
Les mineurs bosniaques qui extraient le charbon en Croatie n'avaient pas l'impression que leur problème était lié à leur origine nationale, car ils savaient que la bureaucratie locale avait utilisé les mêmes méthodes pour briser la grève des dockers, en majorité croates, sur le port voisin de Rijeka, à la suite de quoi tous les dirigeants grévistes avaient été licenciés.
Les mineurs de Labin ont insisté sur la démocratie totale et la participation de tous à la direction de la grève pour essayer que cela ne leur arrive pas. De même, lors de la seconde vague de grèves qui s'est produite pendant l'été, les travailleurs Serbes et Albanais du Kosovo ont fait grève ensemble, démasquant ainsi la propagande mensongère, quotidiennement étalée, dans la presse de Belgrade sur le fossé supposé infranchissable créé par les tensions ethniques dans cette province autonome.
C'est la durée même de la grève de Labin qui a permis une couverture journalistique suffisamment dense pour donner au public yougoslave un aperçu de l'organisation du pouvoir au niveau local.
L'affaire De Vevcani
Un énorme scandale, mettant en cause les organes locaux de gouvernement est venu illustrer cet aspect des choses au début du mois d'août, dans le village macédonien de Vevcani, dans la commune de Struga.
La cause du conflit qui a éclaté dans ce village fut la décision des autorités communales d'utiliser le système d'adduction d'eau de Vevcani, installé par les efforts des villageois eux-mêmes, afin de fournir de l'eau à un lotissement de datchas nouvellement construites pour des bureaucrates de l'Etat de Macédoine. Inquiets à la perspective de risquer de manquer d'eau pour arroser leurs champs, les villageois organisèrent une véritable résistance civile et empêchèrent le passage des nouvelles conduites d'eau à travers leurs terres.
Les autorités répliquèrent en envoyant un escadron de la police anti-émeutes spécialement entraînée. Avec des chiens et munis d'aiguillons électriques destinés au bétail, les policiers attaquèrent les habitants, y compris de jeunes enfants dans les bras de leur mère. Plusieurs personnes se retrouvèrent à l'hôpital.
Au moment de l'installation des nouvelles conduites d'eau, les jeunes de Vevcani commencèrent une grève de la faim. Grâce à la presse des autres républiques, l'énormité de ce qui se passait là fut connue publiquement, et l'intervention d'un délégué slovène de l'Assemblée fédérale obligea le gouvernement central à prendre ses responsabilités.
En outre, des écrivains slovènes qui assistaient au festival annuel de poésie de Struga, utilisèrent cette tribune pour faire connaître leur vigoureuse condamnation des brutalités policières de Vevcani, ils furent rejoints dans ce mouvement par leurs homologues serbes. Mais l'absence totale d'une protestation comparable en Macédoine même, permit aux autorités locales de dépeindre la protestation des écrivains comme un pure et simple exemple d' "intolérance vis-à-vis de la nation macédonnienne", venant justifier les accusations de nombreux intellectuels de gauche qui pensent que le principal pourvoyeur du nationalisme en Yougoslavie est la bureaucratie.
Dans une interview publiée par Danas, un hebdomadaire de Zagreb, Vladimir Milcin, l'un des plus appréciés parmi les jeunes directeurs de théâtre macédoniens a commenté le silence gardé par la plupart des intellectuels macédoniens, après
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ARI
Du temps de Brejnev et Tito (DR) l'attaque lancée par la police contre les habitants de Vevcani : "L'intelligentsia croit que la répression est dirigée contre des individus en particulier et qu'elle s'en tiendra là, mais la répression ne s'arrête jamais là, elle s'aggrave à la fois en terme du nombre de personnes visées et en terme d'éventail des mesures employées. Plus il y a silence et collaboration, plus son rythme s'accélère.
Le silence des intellectuels macédoniens dans le cas de Vevcani donne à l'establishment politique, à la bureaucratie, le droit d'utiliser de la même façon des mesures draconiennes contre toutes les formes de protestation, dans toutes les régions du pays... Cela a été si loin que les gens ont été jusqu'à faire des déclarations pour dire que personne n'avait été blessé, et que les femmes n'étaient allées à l'hôpital que pour se payer du bon temps. Les participants macédoniens au festival de poésie de Struga n'ont jamais même songé à le boycotter. Ils se sont tous alignés sur le mensonge officiel. Les membres de l'intelligentsia de Macédoine furent d'accord pour applaudir ceux qui mentaient, persistant dans leur idée que tout allait s'arrêter là ; qu'eux-mêmes ne seraient pas victimes de la répression.
"C'est terriblement important ce qui s'est passé à Vevcani. Ces événements ont surtout montré que la bureaucratie macédonienne peut impunément lever sa matraque sur le peuple macédonien. Les gens de Vevcani lui ont ôté le droit de parler au nom de la nation macédonienne. Nous sommes dans une situation telle que tout le monde essaie de sauver sa propre âme... Je veux dire que chacun d'entre nous doit trouver des réponses individuelles, bien que l'espace libre pour une telle expression soit assez étroit. Il nous reste donc la nécessité de prendre des risques en tant qu'individu, de réagir à titre personnel, ce qui est plus difficile et plus dangereux que de se faire entendre à travers une collectivité. Mais il semble bien qu'il n'y ait pas d'autre moyen" (3).
Les paroles de Milein ne reflètent pas seulement la pensée propre d'un intellectuel macédonien, elles expriment aussi le besoin général des intellectuels yougoslaves de transcender les bornes de leurs cultures nationales et de mettre un terme à la collaboration avec les bureaucraties ré publicaines et régionales qui essaient de présenter leurs intérêts particuliers comme des "intérêts nationaux".
Une nouvelle conscience L'apparition d'une nouvelle conscience de solidarité yougoslave face à la menace commune de la réaction bureaucratique a été l'un des apports importants de cette année de troubles.
A cet égard, la réaction au conflit politique au sein du parti serbe, qui a éclaté au grand jour, d'une façon dramatique à la fin septembre, a été instructive. Fait sans précédent, Dragisa Pavlovic, à la tête du parti à Belgrade, la plus grosse organisation du parti du pays, avec un effectif de près d'un million de membres, a été destitué en une nuit. Cela s'est produit à la suite d'une discussion qu'il avait eue avec les éditeurs de journaux et de revues publiés par la maison d'édition Politika. Au cours de cette entrevue il avait critiqué le ton nationaliste présent dans plusieurs publications (entre autres, Politika, Politika Ekspres, Duga et Intervju) et avait souligné le danger représenté par le renforcement du nationalisme serbe.
Il existe des divergences entre les deux ailes du parti serbe, celle qui est dirigée par le Premier ministre de Serbie, Ivan Stambulic, à laquelle Pavlovic ap partenait et dont l'organe principal, a été dans la période récente l'hebdomadaire NIN, et celle dirigée par le leader du parti serbe Slobodan Milosevic, dont le porte-parole au cours des derniers mois a été le quotidien Politika. Il est clair que le centre du débat est leur approche différente des problèmes nationaux de la province autonome du Kosovo : ces problèmes doivent-ils, ou non, être traités avec la collaboration des dirigeants de la région du Kosovo ; au consensus ou avec des moyens plus drastiques, y compris en s'appuyant sur le nationalisme serbe ?
Le tirage des publications critiquées par Pavlovic, qui se sont de plus en plus spécialisées dans la dénonciation d'exemples supposés de nationalisme et d'irrédentisme albanais (souvent sous la plume d'anciens membres de la police de l'ère Rankovic ministère de l'Intérieur limogé en 1965, et qui semblent être en possession de bien des dossiers secrets concernant le parti et l'administration), sont montés de façon vertigineuse, les transformant en instruments politiques puissants et indépendants de la ligne de conduite vis-à-vis du problème du Kosovo.
Violences anti-albanaises Au début de septembre une jeune recrue albanaise Aziz Kelmendi est devenu fou furieux dans une caserne de la ville serbe de Paracin, tuant cinq de ses camarades de régiment (un Serbe, un Croate, deux Bosniaques musulmans et un Slovène), et blessant une douzaine d'autres personnes. La porte fut alors ouverte à une attaque démentielle de la part de secteurs de la presse de Belgrade contre la population albanaise dans son ensemble. Cette attaque déborda en violences concrètes (et semble-t-il, coordonnées par endroits) contre
3) Danas, 22 septembre 1987. Milein aurait pu soulever la question de l'attitude de la république de Macé doine envers sa minorité albanaise. Dans une lettre à Mladina, du 9 septembre 1987, un certain nombre d'intellectuels albanais ont attiré l'attention sur les tentatives des autorités macédoniennes de réduire l'infrastructure éducative destinée à la population albanaise. Il semble que la commune de Struga s'est mise une fois de plus à "l'avant-garde". Dans les demières années le nombre d'enfants albanais admis dans les écoles secondaires a décrû constamment, de même que le nombre d'enfants recevant un enseignement dans leur propre langue.
plusieurs villes de Serbie (des incidents semblables se sont également produits en Macédoine et au Monténégro). Un lien dangereux fut créé entre le nationalisme militant et l'idéologie de la fer" associée à la période de Rankovic : la politique insensée du "non" systématique des autorités de cette époque est de plus en plus souvent opposée à la prétendue politique "douce" d'aujourd'hui à l'égard de la population albanaise du Kosovo. Le nationalisme serbe résurgent charrie donc dans son sillage le danger d'un glissement des méthodes politiques antidémocratiques.
Il semble probable que les divergences entre les deux ailes du parti serbe vont en fait bien au-delà de la question du Kosovo.
Une économie précaire
Cependant, il est caractéristique du climat actuel que le Kosovo ait servi de prétexte pour établir ces divergences de vue. Car Pavlovic, en attirant l'attention sur le danger du nationalisme serbe n'a, en fait, rien dit qui soit contraire à la position déclarée du parti yougoslave. Quant aux méthodes utilisées pour le démettre ainsi qu'un certain nombre de ses partisans (y compris deux fonctionnaires à la tête de la maison d'éditions Politika) elles ont été ouvertement anti-démocratiques : à la fin d'un débat public de deux jours, le Comité central du parti de Serbie a voté les exclusions à une écrasante majorité, en pleine connaissance du fait que ce n'était là que la première étape d'une purge extensive. Il n'y a qu'une poignée de votes qui se sont prononcés contre, et un petit nombre de délégués, surtout des provinces, s'est
En réalité Milosevic a obtenu sa victoire massive car il symbolisait la promesse d'une direction forte à un moment de difficultés économiques croissantes et d'agitation sociale. L'état précaire de l'économie en Serbie, dont on admet officiellement qu'elle est au bord de la faillite, a créé une peur des manifestations populaires dans une ville qui concentre un quart de l'industrie de la république. Milosevic n'a offert aucun programme de rechange pour résoudre le problème national au Kosovo, ou améliorer l'état précaire de léconomie serbe, il n'a rien offert d'autre que son insistance sur l"unité" et le respect inconditionnel de l'autorité de la direction du parti. Il a aujourd'hui acquis la réputation d'être le chef de file des néo-staliniens du pays (un honneur autrefois convoité par le politicien croate Stipe Suvar).
Le gros de la presse yougoslave publiée dans le nord du pays a fait état de son inquiétude concernant les événements de Serbie avec une rare unanimité. L'hebdomadaire slovène des jeunesses communistes, Mladina (4), a dénoncé le mariage très particulier de nationalisme et de néostalinisme qui apporta la victoire à des accents plus mesurés, l'hebdomadaire de Zagreb, Danas, a exprimé des inquiétudes similaires. A Belgrade, l'hebdomadaire NIN, qui a été l'un des premiers dans la capitale à attirer l'attention sur l'importance croissante prise par les aspects inacceptables du nationalisme serbe, et dont les éditeurs seront, pour cette raison, bientôt licenciés, a, de même que Danas, fourni la meilleure couverture du nouveau cours du parti serbe.
Les dirigeants du parti d'autres républiques sont cependant restés, pour leur part, silencieux. Des remarques publiques auraient permis de briser la norme implicitement acceptée selon laquelle la politique au sein de chaque république est la prérogative des dirigeants locaux du parti.
Mais peut-être plus important, ils n'avaient rien à dire sur le problème clé : l'état de l'économie serbe, les conditions de vie du peuple et la peur des manifestations de masse dans la capitale. Leur silence même accuse le vide qui existe au centre de la vie politique du pays : le Comité central de la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY) et son "exécutif". L'autorité dont jouissait autrefois Tito (5) n'a jamais pu être transférée aux organes fédéraux du parti et on peut trouver là une des raisons principales du désarroi politique actuel que connaît le pays.
L'économie serbe n'est pas, bien sûr, la seule à se trouver dans un état critique. Récemment, la précarité globale de l'économie du pays tout entier a été massive-
La faillite d'Agrokomerc
L'entreprise Agrokomerc située à Velika Kladusa dans le nord-ouest de la Bosnie, était considérée, jusqu'au mois d'août 1987, comme l'une des entreprises les plus performantes du pays. Elle était passée d'une simple ferme d'élevage de poulets à une entreprise agro-industrielle employant 13 000 personnes.
Cependant, au mois d'août, il commença à apparaître qu'une grande partie de sa phénoménale expansion était due à l'émission, sur une large échelle, de billets à ordre sans valeur, ce qui a coûté 500 millions de dollars à ses créanciers abusés dans tout le pays. La montée et la chute d'Agrokomerc ne peuvent pas s'expliquer simplement en termes de crime économique, même si c'était ça aussi.
A beaucoup d'égards cela donne une image en miniature de la Yougoslavie, avec la combinaison de plusieurs éléments : manque de liquidités qui étrangle l'économie ; désir d'échapper à l'arriération et au sous-développement ; intégration des dirigeants du parti, des fonctionnaires d'Etat et des directeurs dans une forme de concentration du pouvoir spécifique au système yougoslave décentralisé ; réussite économique considérée comme un tremplin vers des postes publics prestigieux ; stalinisme local, au sens à la fois du contrôle total sur l'économie et les hommes et de la loyauté d'une population émergeant de son état d'arriération traditionnelle ; aussi bien qu'un certain degré de fierté nationale, dans ce cas précis liée à la nation musulmane bosniaque forte de deux millions de personnes.
L'un des résultats dramatiques de cette affaire a été la démission du vice-président fédéral Hamdija Pozderac, tactique de limitation des dégâts, dans la mesure où les hauts fonctionnaires de Bosnie-Herzégovine étaient tous concernés.
Les gros trous qui sont apparus dans le capital de beaucoup de banques et d'entreprises (dont certaines n'ont pas pu payer leurs employés en août ou septembre) ont causé la consternation dans tout le pays, et l'on a tenté de présenter Agrokomerc comme relevant de la seule responsabilité du gouvernement de la république de
Mais il est clair, en fait, que la responsabilité de ce scandale financier majeur de l'après-guerre repose sur l'ensemble de la classe politique yougoslave, car Agrokomerc s'est simplement conduit d'une façon qui était devenue la norme de fonctionnement pour l'ensemble du pays.
Fikret Abdic (directeur d'Agrokomerc) n'a commis qu'une seule erreur : il a trop présumé de ses forces. En d'autres termes, l'innovation de Fikret n'est pas nouvelle dans l'économie yougoslave : chaque fois que quelqu'un émet un faux billet à ordre, les fonctionnaires de la Commune, de la République ou de la Fédération, selon l'importance accordée à ce village accourent à son aide et couvrent les pertes. Cette fois-ci personne ne pouvait couvrir la dette, tout simplement parce c'est la Yougoslavie tout entière qu'Abdic avait gagée sur son billet à ordre. Qu'Agrokomerc ait été une mascarade mensongère était connu de tous. Ceux qui n'étaient pas au courant, c'est qu'ils ne voulaient pas l'être (6).
La faillite d'Agrokomere dévoila une vérité fondamentale de la situation et de l'organisation économiques yougoslaves. Dans l'interview citée ci-dessus, Milcin parle de l'ouverture d'une période de barbarie. Pour la population de Velika Kladusa, la banqueroute d'Agrokomerc a amené la barbarie à sa porte.
Comme les créanciers cherchaient à se refaire de leurs pertes, c'est toute l'économie régionale qui s'est simplement éteinte. Les coffres des banques locales étant vides, ce sont les 13 000 ouvriers d'Agrokomerc, ainsi que bien d'autres dans la région, qui n'ont pu être payés. Les boutiques ont fermé : n'ayant plus d'argent pour acheter leur stock de marchandises, elles n'avaient plus rien à vendre.
Quant aux batteries d'élevage d'Agrokomerc, des millions de dindes et de poulets, laissés sans nourriture, étaient deve-
4) L'Alliance des jeunesses socialistes constitue le secteur jeune de l'Alliance socialiste du peuple travailleur de Yougoslavie, front de masse de la Ligue des communistes de Yougoslavie (LCY) au pouvoir depuis 1945. L'organisation de la jeunesse est organisée, comme c'est la règle en Yougoslavic, de manière fédérative.
5) Josip Broz, dit Tito, (né en 1892 en Croatie, mort en 1980). Secrétaire général du Parti communiste depuis 1937. Dirigea la lutte des partisans contre l'occupation allemande et après-guerre se trouva à la tête de l'Etat Yougoslave jusqu'à sa mort. Il rompit avec l'URSS en 1948.
6) Alexander Singer, dans une interview à NIN, 4 oc-
L'armée, sensible à la situation (DR) lets, laissés sans nourriture, étaient devenus cannibales. Les rivières de la région étaient pleines de cadavres de volatiles et l'armée a été appelée à la rescousse pour creuser un kilomètre carré de terrain afin
Soixante mille habitants de Velika Kladusa et des environs ont tous soudain été arrachés du reste du pays et transportés en dehors de l'espace et du temps. Les autorités de la République ont accordé un peu d'argent pour prévenir une véritable famine de masse, mais elles n'ont osé envoyer aucun représentant pour parler à la population locale.
Finalement personne n'a pris sur lui de proposer des mesures pour remédier à la catastrophe qui a frappé cette région. Pratiquement en une nuit, une grande partie du nord-ouest de la Bosnie s'est trouvée rame -née en arrière à son ancienne existence de pauvreté et de chômage. L'exode traditionnel des hommes de la région vers les centres industriels du nord a recommencé.
La détérioration rapide de la situation économique et politique d'ensemble est devenu un sujet public d'inquiétude pour yougoslave. Déjà l'armée avait été appelée pour faire cesser des manifestations de masse au Kosovo; et il était clairement apparu qu'elle n'appréciait guère ce genre de tâches.
Le ministre de la Défense, Branko Mamaula avertit en septembre que étaient de plus en plus soucieux car "les problèmes de notre pays s'aggravent de façon débridée, et atteignent un niveau qui excède toute possibilité de contrôle par la direction". Il avait critiqué la Ligue des communistes qui restait en dehors des réalités sociales, sans l'unité indispensable sur les questions fondamentales de savoir comment affronter la crise, et sans aucune base assurée lui permettant éventuellement de réformer et réorganiser.
L'armée a décliné tout rôle autonome dans la solution des problèmes du pays. Mais cependant on ne peut exclure la possibilité qu'elle en arrive à se sentir obligée de jouer un tel rôle, même si c'est au nom d'un parti totalement acculé. Certains signes indiquent que l'armée commence tranquillement à organiser l'infrastructure nécessaire, au sein de la société civile, pour faciliter l'imposition de la loi et de l'ordre, quand elle sentira que c'est devenu un impératif.
L'un des canaux de la présence de l'armée dans la société civile est fourni par la structure particulière des Comités de défense générale du peuple et d'Autodéfense sociale. Ils ont été organisés, de par la décision du XIe congrès du parti en 1978, lorsqu'il était déjà devenu clair que la crise s'était installée pour un long mo-
Ces comités existent dans toutes les entreprises et à tous les niveaux de l'administration étatique. Ils sont composés de dirigeants du parti et des syndicats, de représentants de l'administration d'Etat, d'officiers de l'armée et de la police. Ils concentrent donc un pouvoir politique et étatique importants aux différents niveaux de la société, bien qu'on ne sache pas clairement devant qui ils sont responsa-
En septembre dernier, Nenad Bucin, membre de la direction fédérale de l'AIliance socialiste, a appelé à la suppression totale des Comités expliquant que non seulement ils agissent en dehors des normes du système, mais qu'ils sont profondément anti-constitutionnels. seulement il n'existe aucun lien organique entre eux et l'Etat, c'est-à-dire le mécanissocio-politique autogestionnaire, mais leurs membres se sentent eux-mêmes libres, sans aucune obligation de s'intégrer ou d'agir dans le cadre de ce système. A l'exception des plus hautes instances du parti, les organisations socio-politiques (c'est-à-dire les organes du parti et de l'Etat) ont pratiquement cessé de suivre et d'analyser en profondeur la situation politique, pour ne pas parler de ce qui devrait découler d'une telle analyse, par exemple, action, influence, direction... On peut toujours discuter pour savoir si ces Comités ont assumé des droits et des obligations non aliénables : personnellement je crois qu'ils l'ont fait. Ce qui est important c'est que l'Etat, l'entreprise, les corps politiques et sociaux ne prennent plus en charge ces tâches délicates et importantes". (Danas, 6 octobre 1987).
L'éditeur de Danas, a fait ce commentaire pertinent : "la vérité essentielle contenue dans cette proposition (de Bucin) commence à éclater une fois qu'on a com pris que toute une série de points noirs de la réalité yougoslave ne sont pas dus à des activités néfastes de quelque ennemi intérieur, mais à la suspension des institutions légitimes du système et à l'exercice du pouvoir politique au moyen de méthodes détournées, au travers desquelles un nombre croissant de décisions politiques sont prises avec un degré toujours décroissant de responsabilité."
La bureaucratie est de plus en plus engagée dans une sorte de double langage : ce que les dirigeants du parti et de l'Etat ne peuvent plus faire en public, car cela serait impopulaire ou soulèverait des questions, ils le font, sous un autre chapeau, avec les Comités, qui ne sont susceptibles d'aucun contrôle extérieur.
Cette question, et d'autres, sera probablement discutée lors du prochain congrès du parti, prévu en 1988. Ce congrès sera-t-il productif ou non ? Cela reste à voir. •
Labour Focus on Eastern Europe, Volume 3 numero : Octobre 1987