LE DIMANCHE 29 NOVEMBRE, le régime du régime Jaruzelski a subi un grave Les Polonais qui devaient se prononcer par référendun en faveur du programme gouvernemental dit de "la seconde étape de la réforme économique et politique", T'ont rejeté et ont donc refusé de légitimer l'équipe actuellement au pouvoir. Le régime a officiellement reconnu sa défaite dès le lendemain soir. Arthur WILKINS
ES CITOYENS devaient se prononcer sur deux questions. La première était ainsi rédigée : "Etes-vous en faveur de la pleine réalisation du programme d'assainissement radical de l'économie, présenté à la Diète, qui vise à une amélioration manifeste des conditions de vie de la société, sachant que cela requerra une période difficile de changements rapides sur deux à trois
Selon les données officielles, seuls 44,8% des inscrits ont répondu
La seconde question était la suivante : "Vous prononcez-vous en faveur d'un modèle polonais de démocratisation profonde de la vie politique, ayant pour objectif le renforcement de l'autogestion, l'élargissement des droits des citoyens et l'accroissement de leur participation à la gestion du pays ?". Seuls 46,26% des inscrits ont répondu "oui" à cette question.
Le reste des électeurs a répondu "non" ou s'est abstenu (notons qu'il y a eu une large abstention de 32%). Aucune des deux questions n'a recueilli les 51% de calculés en fonction du nombre des inscrits et nécessaires à l'adoption des propositions, selon la récente loi sur le
Il s'agissait du premier référendum, depuis celui de 1946 qui avait légitimé l'instauration de la dictature bureaucratique. La situation est aujourd'hui très différente de celle d'alors. Le référendum de 1946 avait été un succès pour le stalinisme grâce à la gigantesque falsification des résultats et à la terreur policière, mais pas
POLOGNE
Echec
à Jaruzelski
seulement pour ces raisons-là. La régime bureaucratique d'alors était sur sa pente ascendante. Il bénéficiait des transformations anti-capitalistes qui avaient eu le soutien des masses. Le régime bureaucratique actuel système de domination sur la classe ouvrière et la société et de gestion de l'économie nationale, affaibli et déchiré par les contradictions, se décompose.
Un coup pour la bureaucratie
Six ans après l'écrasement de la révolution polonaise de 1980-1981 et après six ans de normalisation du régime, ce dernier s'est avéré incapable d'obtenir ne serait-ce qu'une acceptation passive de sa politique par une majorité des Polonais, et ce, malgré l'absence d'organisations indépendantes de masse et d'une opposition politique légale, et malgré une atomisation et une dépolitisation considéra-
Le résultat négatif du référendum est non seulement un coup pour la bureaucratie polonaise en général et pour son aile représentée par l'équipe "éclairée" de Jaruzelski, elle est aussi un coup pour ses protecteurs du Kremlin, l'équipe Gorbatchev, dont Jaruzelski est un des principaux alliés dans les pays sa-
"camp socialiste". experts de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), ils espéraient que grâce à la réforme économique et à la libéralisation politique, Jaruzelski pourrait créer les conditions permettant d'arracher à la classe ouvrière les sommes gigantesques indispensables au paiement de la dette envers les banques occidentales. La Banque mondiale s'est activement inscrite dans la campagne en faveur du "oui" à ce référendum. Son directeur, Eugenio Lari, a transmis, par l'intermédiaire de l'agence de presse polonaise (PAP) le message suivant : "Les Polonais devraient soutenir le programme de réformes présenté par le gouvernement, c'est pour le peuple polonais une chance historique" (Politika, numéro 45 du 7 no-
Par ailleurs, avant le référendum, Jaruzelski a rencontré le cardinal Glemp et lui a soumis le programme de la "deuxième étape de la réforme". Il semble qu'il ait obtenu, sinon une approbation cieuse, du moins une neutralité bienveillante de la hiérarchie écclésiastique.
L'échec subi par le régime bureaucratique dans un vote populaire, et surtout, la reconnaissance de cet échec, événement sans précédent dans le "camp socialiste". Pourquoi Jaruzelski a-t-il admis son échec, lorsqu'on sait qu'il aurait pu falsifier les résultats du référendum en ajoutant ne serait-ce que quelques pourcents de plus de réponses positives ? Il y a eu trois raisons à cela. D'abord, ce faisant, il aurait été obligé de prétendre que la majorité des Polonais acceptent la perspective d'une baisse brutale de son niveau de vie. Une grossière falsification des résultats aurait alors conduit à l'augmentation des tensions sociales et accru les dangers d'une explosion de masse. Ensuite, les secteurs conservateurs, toujours influents au sein de l'appareil bureaucratique, qui voient dans les projets de transformation du système économique un danger pour leur position et qui sont également opposés à la libéralisation politique de la dictature, auraient pu s'opposer à une telle
Enfin, une victoire factice dans le référendum aurait mis Jaruzelski dans une situation difficile face à la Banque mondiale et au FMI qui se seraient alors trouvés en meilleure position pour accroître leurs exigences en se fondant sur une prétendue approbation de la société
En somme, la falsification des résultats du référendum aurait confrontée le régime à des menaces conjuguées, venant de divers horizons.
Les raisons du rejet
Le programme gouvernemental de réformes a été rejeté par les travailleurs pour trois raisons. conscients que toute réforme réalisée par ce régime ne peut que signifier une attaque brutale contre leur niveau de vie. C'est-àdire que le soutien au "programme d'assail'acceptation de la plus forte hausse des prix qu'ait connue la Pologne populaire (en moyenne 110% en ce qui concerne les produits de première nécessité, comme il a été annoncé par le gouvernement) et qui aurait plongé dans la misère, que subit déjà un quart de la population, des masses encore plus nombreuses.
Deuxièmement, ils ne font aucune confiance au régime bureaucratique pour la réalisation d'une quelconque réforme ou promesse et donc ils ne pouvaient prendre au sérieux le "modèle polonais de démocratisation". D'un côté Jaruzelski courtise les citoyens avec l'idée "du pluralisme so-
Get de l'autre il exclue, non seulement le droit de fonder des partis politiques indépendants, mais même le pluralisme syndical. Jaruzelski déclare qu'il est prêt à prendre en considération la possibilité d'existence d'une "opposition socialiste" légale, mais en même temps il annonce d'emblée qu'il est exclu de légaliser "l'opposition anti-socialiste", c'est-à-dire Solidarité et, plus généralement, toute opposition authentique.
L'annonce du projet de hausse des prix a été accompagnée de celle d'une réunion du Comité de défense du pays (KOK). Depuis 1981, date de mise en place de cette
sinistre institution, non prévue par la Constitution, chaque Polonais connaît la signification d'une réunion du KOK : la menace d'instauration de l'état de guerre au cas où les masses réagiraient trop vivement à la hausse des prix.
Troisièmement, de larges couches de travailleurs sentent, instinctivement que l'introduction dans l'économie polonaise d'une réforme marchande radicale constituerait une grande menace sur tout ce qui reste des conquêtes sociales, qu'elle annonce une plus grande misère, un travail plus dur, des inégalités sociales accentuées et une insécurité accrue.
Igor Lewy, rédacteur du journal et l'un des fondateurs du Parti socialiste polonais (PPS), récemment créé, écrivait il y a quelques mois : "Il semble que la version polonaise de la pérestroïka comblera les rêves de certains par son caractère libéral et l'ampleur des reprivatisations. On aura donc un communisme éclairé et marchand dans lequel, sous la protection des chars, du rôle dirigeant du parti et des alliances internationales, vont croître, comme des champignons après la pluie, les sociétés anonymes à responsabilité limité et autres corporations, et où la protection sociale des plus défavorisés sera considérée comme une "erreur" de plus du passé. C'est dans un tel cadre qu'il nous faudra vivre et agir (...) Le coût de la voie polonaise au capitalisme que comptent emprunter Jaruzelski et son équipe pour sauver le "camp socialiste" de la banqueroute doit être calculé et pesé avant qu'il ne soit trop tard". (Robotnik, numéro 123 de mai 1987.)
La position de la KKW
Face au référendum, la Commission exécutive nationale (KKW) du syndicat Solidarité, déclarait le 25 octobre dernier : "Tous voudraient que le pays se démocratise, que l'économie soit fondée sur des bases saines de marché, que la réussite des individus ne dépende que de leur travail et de leur capacité. (...)
Hélas nous ne pouvons oublier que les hommes qui nous gouvernent sont les mêmes que ceux qui, il y a six ans, avaient promulgué l'état de siège pour écraser les aspirations démocratiques de la société polonaise. (...)
Plus personne ne croit les gouvernants que parole. Il nous faut de véritables garanties politiques, sociales et économiques. Le référendum sera-t-il accompa-
La réponse est claire : non !" (Bulletin d'Information Solidarnosc, numéro 178,
La KKW n'a pas appelé au boycott du
"non", mais elle s'est limitée à appeler à l'abstention passive, conformément à l'idée exprimée par Lech Walesa : "C'est l'Ouest qui s'intéresse au référendum. Nous Polonais, nous l'ignorons" (Libération du ler décembre 1987.) Solidarité peut estimer, à juste titre, que le résultat du référendum représente pour elle un succès, mais en ce qui concerne spécifiquement sa direction, ce succès est très ambigu.
Dans son premier commentaire sur le jugé utile de parler de l'échec du régime, mais s'est borné à constater qu'il témoigne du fait que "la société polonaise est profondément divisée". Il jugea qu'il est "impératif" que Solidarité et le pouvoir s'adressent "en commun" au peuple pour l'inviter à "sauver la Pologne", car "le temps presse". Son principal conseiller politique, le professeur Bronislaw Geremak, estimait : "C'est un échec pour tout le monde, car les autorités ont compromis l'idée du référendum et celle de réforme" (Le Monde du 2 décembre 1987). D'autres dirigeants de l'opposition - Adam Michnik, Jan Litynski, Zbigniew Bujak,
"se trouver sous le choc" être incapables de "comprendre ce qui s'est passé", ou demandaient du temps pour expliquer la situation "totalement inespérée" et "très grave" (Libération du 2 décembre 1987.)
Le programme de Solidarité
Il ne pouvait en être autrement dans la mesure où le programme actuel de réforme économique de la direction de Solidarité est proche de celui que Jaruzelski veut mettre en pratique. Il s'agit là d'une modification radicale du programme adopté lors du ler Congrès national de Solidarité en septembre 1981, et qui exigeait "l'introduction, à tous les niveaux de gestion, d'une réforme autogestionnaire et démocratique et d'un nouvel ordre socioéconomique qui combinera le plan, l'autogestion et le marché", et déclarait que "la réforme doit socialiser la planifi-
"le plan central doit refléter les aspirations de la société et être librement
Le programme actuel de la direction de Solidarité est celui d'une "réforme économique radicale de caractère marchand", qui "doit conduire au rétablissement d'une véritable économie multisectorielle", "assurer l'égalité de tous les secteurs de propriété, et limiter le rôle et la fonction de l'Etat dans l'économie, en restituant aux mécanismes de marché le rôle fondamental". (Widnokrag numéro 6/7, 1987). Aucune planification centrale n'est plus envisagée, la crise de plus en plus profonde et de plus en plus irréversible de la planification bureaucratique en Pologne, en URSS et dans les autres pays du lisme réel" témoigne, de l'avis de la direction de Solidarité, de l'effondrement historique de l'économie planifiée.
Mais, plus la situation sociale des masses s'aggrave, plus le gouvernement cherche à imposer sa réforme économique, et plus un sentiment d'opposition à l'orientation suivie par la direction de Solidarité se développe chez une partie des dirigeants syndicaux. La première attaque ouverte est venue, dès le printemps 1986, d'Andrzej Slowik, président de Solidarité de Lodz. En septembre dernier, ses thèses critiques ont été reprises par 22 membres de la Commission nationale qui fut élue lors du congrès de 1981.
Dans une lettre ouverte à Walesa, ils écrivaient : "Le syndicat n'a aucun proclair qui serait commun l'ensemble des membres et il réserve bien peu de place dans ses proclamations aux problèmes sociaux et matériels. Cela risque (...) de couper les instances dirigeantes du syndicat de leur base dans les entreprises. Tout le monde comprend bien que Solidarité doit être un mouvement social mais il commettrait une grave erreur s'il renonçait à être perçu également comme un syndicat.
Un mouvement social (...) négligeant les tâches syndicales classiques, perdrait une grande partie de son assise sociale à l'intérieur du pays et du soutien apporté par les syndicats et les centrales syndicales étangères. Solidarité ne pourrait donc plus être considéré comme le représentant des intérêts des travailleurs et il cesserait d'être un facteur important de l'évolution des affaires polonaises." (Bulletin d'Information Solidarnosc, numéro 178, 1987).
Cette lettre a été signée, outre Slowik, par d'autres leaders historiques de Solidarité de plusieurs régions industrielles, dont Andrzej Gwiazda (voir interview page...) et Anna Walentynowicz de Gdansk, Marian Jurczyk de Szczecin, Severyn Jaworski et Zbigniew Romaszewski de Varsovie, Mieczyslaw Gil de Nowa-Huta, Lech
Jozef Pinior, dirigeant de Solidarité de Basse-Silésie - également fondateur du Parti socialiste Polonais (voir page...) demandait en septembre dernier l'adoption de l'orientation suivante "Solidarité retourne dans les usines. Il est avec les sans-nom, avec ceux qui sont attachés à la chaîne, avec ceux qui sont au fin fond de l'oppression et de la misère. La défense des opprimés, c'est sa vocation. On ne renonce pas à sa vocation en échange d'une chaude place dans la sacristie ou du marché libre." (Robotnik numéro 129, septembre "Une agitation sociale accrue"
La question qui se pose est de savoir si tous les dirigeants de Solidarité prononcent pour une telle position seront capables d'unifier leurs forces et de convaincre les autres, actuellement éblouis par l'éclat fallacieux de l'économie de mar-
Le régime de Jaruzelski continuera certainement la mise en œuvre de son programme de réforme économique, comme le confirme la décision prise par la Diète au lendemain du référendum. La valse des étiquettes sera étalée dans le temps, et ceci, bien sûr, en fonction de la résistance sociale que rencontrera le régime. Mais en même temps, la crise de ce régime ira s'approfondissant, ce qui risque de permetre aux travailleurs polonais à reprendre confiance dans leur force et dans l'efficacité de leur résistance. "Il faut s'attendre à une agitation sociale accrue", pronostique Jacek Kuron (Le Matin de Paris, 2 décembre 1987).
11 décembre 1987