Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Les affrontements au Natal

· Inprecor n° 257, 18 janvier 1988 · p. 25-27 · 2 742 mots

Afrique australe Syndicalisme

adversaires d'Inkatha, le mouvement réactionnaire zoulou de du COSATU. Ce qui tranche avec les affrontements du passé c'est le fait qu'ils se déroulent à une échelle sans précédent.

Pietermaritzburg, sont au bord d'une guerre civile dont l'enjeu est la survie même de l'opposition progressiste dans la région.

AFRIQUE DU SUD

Les affronte au Natal

DEPUIS LE DEBUT SEPTEMBRE au la mort au cours d'affrontements opposant partisans et

Mangosuthu Gatsha Buthelezi.

Ces heurts ne sont pas nouveaux, Buthelezi n'ayant jamais accepté le développement des forces progressistes les plus militantes contre l'apartheid, principalement le Front démocratique uni (UDF) et la confédération syndicale

Aujourd'hui le Natal, et particulièrement la région de

Nathan PALMER

N NE SAURAIT comprendre les raisons de cette tornade meurtrière sans analyser la son mouvement, la politique qu'il suit tant vis-à-vis des forces progressistes qu'à l'égard des partis blancs et sans évoquer les particularités du Natal, la province d'Afrique du Sud où se déroulent ces

Contrairement à certains autres potentats mis en place par Prétoria au cours de simulacres d'indépendance, le chef ministre du KwaZulu n'est pas une simple marionnette. Il est une carte qu'entendent jouer ceux qui, en Afrique du Sud et dans les pays occidentaux, s'inquiètent des menaces pour les intérêts capitalistes lorsque l'apartheid sera à l'agonie.

La trajectoire de Buthelezi

Mangosuthu Gatsha Buthelezi aura tout fait pour cela grâce à la complaisance de nombreux médias occidentaux. Ne se vante-t-il pas de son appartenance passée à l'ANC qui a maintenu des contacts quasi publics avec lui jusqu'en 1980, de son rejet total de l'apartheid, de son refus de aments moins 200 personnes ont trouvé voir le bantoustan qu'il dirige, le KwaZulu, accéder au type d'indépendance que Prétoria a prévu pour les réserves noires ?

Le revers de cette médaille, ou plutôt sa contrepartie, se trouve dans l'acharnement avec lequel Buthelezi s'oppose à toute politique de sanction à l'encontre de l'Afrique du Sud et se fait le champion du libéralisme économique.

Lorsque le gouvernement sud-africain crée l'"Etat national zoulou" en 1959, ce territoire se compose de 150 parcelles éparses. Ce chiffre sera ramené à 40 en 1980, puis à 25, l'ensemble représentant 38% de la superficie du Natal et regroupant 50% de sa population.

Des 6 millions de personnes rattachées à l'ethnie zoulou, seules 3,866 millions vivaient en 1984 sur ce qui constitue le KwaZulu. Drôle d'Etat "national" que ce territoire morcelé qu'habite à peine plus de la moitié de sa population théorique ! (1). Prétoria avait eu d'ailleurs l'intention de séparer l'une de ces parcelles, Ingwavu-

1) Les Zoulous représentent aussi le groupe ethnique dominant (20%) dans la région Prétoria-WitwtersrandVereeniging, dans le Transvaal, qui est à l'origine de la moitié de la production industrielle sud-africaine. Philip Smit, "Process of black urbanisation," dans H. Giliomee et Lawrence Schlemmer, Up against the fences, David Philip (1985).

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ma, pour la rattacher au Swaziland, pays indépendant, voisin de l'Afrique du Sud, ce qui ne fut. pas du goût de Buthelezi.

D'autres parties du territoire sud africain ont, par contre, été incorporées de force, contre la volonté de leurs résidents, au KwaZulu. Ces black spots (taches noires) que les autorités sud-africaines voulaient rayer de la carte ont pour nom KwaMashu (le deuxième township d'Afrique du Sud par le nombre de ses habitants), Umlazi, Lamontville et Chesterville. A chaque fois on retrouvera là des abcès de fixation et l'une des causes des affrontements entre résidents et hommes

Buthelezi s'est toujours peaufiné une image d'opposant résolu à l'apartheid et gouvernementaux pour son bantoustan. Ses biographes ne manquent pas de rappeler son expulsion, en 1950, de l'université de Fort Hare, époque où Buthelezi avait adhéré à la Ligue de la jeunesse de l'ANC, pépinière de cadres.

Gatsha Buthelezi va pourtant abandonner rapidement ce chemin radical pour venir succéder en 1953 à son père à la tête du clan Buthelezi, fort de 20 000 hommes. Les autorités sud-africaines mettront 5 ans ratifier son accession à la La création d'Inkatha

Au cours des années soixante-dix, après la création de l'Autorité territoriale du KwaZulu, Gatsha Buthelezi va gravir les échelons jusqu'à devenir, en 1976, Ministre-en-chef de ce bantoustan. C'est aussi la période où il réactive une organisation à vocation culturelle Inkatha ka Zulu, qui n'avait pas survécu aux années

Buthelezi la rebaptise Inkatha ye Nkululeko ye Sizwe (Liberté de la Nation) et la transforme en organisation politique. Ce sera son parti, son porte-voix, son moyen de contrôle sur la population du KwaZulu et son atout maître pour asseoir sa

Inkatha a vocation de parti unique au KwaZulu, Buthelezi "a souvent parlé du caractère inappropié d'une opposition organisée à l'intérieur du système politique du KwaZulu estimant que la politique traditionnelle était une politique de consensus et qu'en particulier les Zoulous devaient demeurer fidèles à leur passé. L'assemblée (du KwaZulu) tomba d'accord avec cette proposition en 1974, adoptant une motion demandant au ministre de l'Administration bantoue et du développement de donner pouvoir au KwaZulu de contrôler ou d'interdire des partis avant l'indépendance". (2)

Inkatha et la police du KwaZulu, la différence est parfois mince, n'auront de cesse de faire la chasse aux militants antiapartheid opposés à Buthelezi, ou refusant tout simplement son autorité. Ils s'en prendront aux étudiants contestataires, aux habitants d'une localité qui résistent à leur incorporation dans le KwaZulu, ou qui refusent l'adhésion en masse à Inkatha.

Le 5 mai 1984, les nervis d'Inkatha attaquent le meeting que l'UDF organisait pour célébrer le ler mai. Le 29 mars 1986 la deuxième conférence du Comité national de crise de l'enseignement (NECC) se tient à Durban pour débattre de la question du boycott scolaire, alors très activement suivi, quand les hommes de mains, d'Inkatha. l'attaquent après avoir incendié les

En décembre 1986, 200 amabuthos d'Inkatha pénètrent de nuit dans le township de Mphophomeni après une "panne d'électricité". Dans ce township se trouvaient des ouvriers et des responsables syndicaux du syndicat de la métallurgie, le MAWU, engagés dans la longue grève de BTR Sarmcol. Quatre personnes sont enlevées et assassinées, dont deux syndicalistes et la fille d'une troisième qui seront brûlés vifs (un pneu enflammé autour du

En février-mars 1987, près d'une dizaine de syndicalistes du COSATU sont tués au Natal. Le ler novembre dernier, Jay Naidoo, secrétaire général du COSATU, invité à la conférence sur l'investissement organisée par l'hebdomadaire économique Financial Mail, déclarait, à l'assistance composée d'hommes d'affaires : "Nombre de nos membres qui travaillent dans vos usines au Natal ont été tués ou blessés lors d'attaques de bandes itinérantes vouées à détruire toute activité étrangère à Inkatha". (Weekly Mail no-

Le ler mai 1986, Inkatha qui ne décolère pas de voir le COSATU piétiner ce qu'il considère comme une chasse gardée, avait franchi le pas de la guerre ouverte en lançant l'Union des travailleurs d'Afrique du Sud (UWUSA).

Non seulement cette organisation n'a pas débordé des sanctuaires d'Inkatha où elle se livre au recrutement forcé, sans succès notable, mais le moins que l'on puisse dire est qu'elle a plutôt prouvé son caractère anti-ouvrier que son caractère syndical. A preuve, jusqu'à sa démission courant 1987, l'UWUSA a eu pour secrétaire général Simon Conco, un homme d'affaires qui cumulait cette fonction avec celle de ministre du Travail du KwaZulu !

Le "nationalisme" zoulou

Inkatha s'appuye sur un réseau de branches locales qui se livrent à l'intimidation en utilisant des éléments déclassés, des jeunes désœuvrés. Mais ce sera aussi le lieu politique d'accueil des élites sociales zouloues tirant leur revenu de la canne à sucre ou d'autres récoltes et du commerce, ainsi que de l'appareil traditionnel des chefferies de clan et de l'appareil bureaucratique du bantoustan. Là se trouve concentrée ce que Shula Marks a appelé "la politique de l'ambiguïté" (3). Inkatha a des allures de parti unique comme on en rencontre en Afrique noire néocoloniale : embrigadement de la population au travers d'une bureaucratie et par le clientélisme, mobilisation des préjugés réactionnaires, emplois et logements liés à l'appar-

Buthelezi se trouve pris entre ses prétentions nationales, à l'échelle du pays, et son exaltation du "nationalisme" zoulou ; entre son adhésion au modernisme libéral et son attachement aux traditions ancestrales ; entre sa critique du régime et sa propre dépendance à son égard, à ses institutions.

Sur ce dernier point, Buthelezi aime à rappeler ses déclarations hostiles à l'apartheid et en faveur de la libération de Nelson Mandela. Cela ne l'empêchait pas, en 1979, de saluer le projet de formation d'une constellation d'Etats d'Afrique australe, cher à Botha, comme une preuve de l'abandon par ce dernier de la doctrine

De même, s'il prônait le suffrage universel dans un Etat unique durant les années soixante-dix, il se déclarait prêt à y renoncer en 1985.

Au début des années quatre-vingt, Buthelezi se trouve confronté à un double défi. D'une part les mobilisations antiapartheid ne cessent de se renforcer, l'ANC réapparaît de plus en plus à l'intérieur du pays, de l'autre P.W. Botha, qui a succédé en 1979 à J.B. Vorster, a entamé ou mis en chantier des réformes : commissions Wiehahn sur les syndicats, Riekert sur l'influx control (contrôle des mouvements de la population noire), conférence de la Bonne Espérance sur le développement industriel, etc.

L'option régionale

Le choix de l'option régionale, ce qui deviendra l'option du KwaNatal par la suite, sera la réponse de Buthelezi, et explique son refus réitéré de l"indépenpour le KwaZulu. Tout en restant proche des chefferies zouloues, Gatsha Buthelezi apparaîtra ouvert à des réaménagements constitutionnels dans le cadre d'un dialogue avec les représentants politiques et économiques du Natal blanc, une solution régionale intégrée en quelque

L'optique du gouvernement Botha quant à elle est une version adaptée de celle de Verwoerd, prédécesseur de Vorster et de Botha, qui fut, dans les années cinquante, le grand maître-d'œuvre de l'apartheid. La conférence de la Bonne Espérance tenue au Cap en 1981 confirmait l'objectif des "10 Etats noirs indépendants", à moitié atteint à ce jour puisque le Transkei, le Ciskei, le Venda et le BophutaTswana sont "indépendants" et que espère proclamer bientôt l"indépendance" du Lebowa et du KwaNdebele, malgré le rejet de cette perspective par l'assemblée de ce dernier en août 1986.

L'innovation de cette conférence et du plan de 1982 qui porte son nom, réside dans la reconnaissance de huit (plus tard neuf) régions de développement industriel dont une seule, la partie occidentale du Cap, n'inclut pas de bantoustan.

2) Jeffrey Butler, Robert I. Rotberg & John Adams The Black Homelands of South Africa, University of Califomia Press, 1977.

3) Shula Marks, "The Ambiguities of Dependance", dans South Africa, Ravan, 1986.

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Le plan donnait comme soubassement à ces régions les liens fonctionnels existant entre les zones blanches et les bantoustans voisins et proposait la mise sur pied de "Régional development advisory committees" (Commissions consultatives sur le développement régional). Le modèle de la CEE n'est pas très loin dans la tête des concepteurs de ce plan !

Un "réformisme autoritaire"

Une de ces "régions" comprend le Natal (zones blanches), le KwaZulu qu'une bande de territoire dans le nord du

Transkei. A l'exception près de cette portion du Transkei, on retrouve entité regroupant les blanches du Natal et le territoire dévolu à la population noire du KwaZulu. Cela voudrait-il dire que Botha est partisan de l'option du KwaNatal ? En vérité, il y a deux volets à la réponse ; l'un répond à la question "la réalité de cette entité est-elle incontournable ?" le second à celle

En ce qui concerne la seconde, il faut souligner que dans les projets conduits par

P.W. Botha depuis son accession au poste de Premier ministre, puis de Président de la

République, le trait dominant est celui d'un "réformisme au-

Les projets de développement industriel régional et de gouvernement local introduits par la suite avec les Régional Services Councils

(Conseils régionaux de services) renforcent les liens entre zones blanches et bantoustans pour un certain nombre de tâches au niveau régional. Mais dans le même temps, ils concentrent encore davantage d'autres tâches au niveau central et en particulier entre les mains de l'exécutif.

Botha ne s'est pas départi de sa politique visant à coopter des élites noires jusqu'aux termédiaires de l'appareil de gestion et d'administration - quitte à irriter l'extrême- droite afrikaner - afin de raffermir son contrôle sur le sommet de l'Etat. Reste la question du KwaNatal et des particularités socio-économiques de ses deux composantes. L'Indaba (débat) sur le KwaNatal est devenu le cheval de bataille tant de Buthelezi que de l'opposition parlementaire blanche qui est majoritaire au Natal. La province est devenue un laboratoire pour mettre au point et tester un système de représentation, d'administration et de plan économique, à un niveau intermédiaire de gouvernement dans le cadre d'un futur réaménagement constitutionnel (on a même assisté à une tentative d'Indaba pour le

Cap).

sera favorable ou mitigé de tous côtés.

l'idée d'une penheimer, ainsi que divers experts.

250 km

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RÉPUBLIQUE

ÉTAT LIBRE OWARWA

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PROVINCE

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niveaux in-l blié en 1982 et se l'association KwaZulu-Natal, en faveur d'une économie mixte, de mesures de redistribution économique entre les deux partenaires de l'association, et pour l'évolution vers le libre accès à la terre au Kwa-

Zulu (4). Le Parti national au pouvoir se montrera hostile à ce projet tandis que le

Parti de la nouvelle république (NRP), qui était encore à lépoque le parti blanc dominant au Natal, commence à prendre ses distances avec Inkatha et à se rapprocher des options gouvernementales.

siste (PFP), qui grignote les positions du

NRP, et Inkatha se rapprochent. En témoigne en 1984 l'accord d'Ulundi entre le gouvernement du KwaZulu et l'Exécutif de

En 1980, Jan Lombard remet au patronat de l'industrie sucrière le rapport qu'il lui a demandé sur l'avenir de la province et les propositions d'aménagement pour préserver les intérêts en place. L'accueil

A l'époque de la conférence de la

Bonne Espérance, se réunit la commission Buthelezi qui rassemble, outre les partenaires "métis" et "Indiens" d'Inkatha dans la South African Black Alliance

(SABA-Alliance noire sud-africaine), les groupes libéraux blancs, des représentants de l'industrie sucrière du Natal, des

Chambres nationales de commerce et d'industrie, des magnats comme Harry Op-

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Le rapport de la commission est puprononce pour

Par contre, le Parti fédéral progresla province du Natal, mettant sur pied des groupes de travail destinés à formuler des propositions concrètes au plan administratif et constitutionnel pour l'ensemble

En 1985 est créé le Comité de liaison du secteur privé. Il réunit la Chambre de commerce de la Zone métropolitaine de

Durban (DMA), la Chambre d'industrie du

Natal, l'Association sucrière d'Afrique du

Sud. Ces organisations sont de chauds

"KwaNatal" et vont partisans de l'option dès lors développer une politique de pression vis-à-vis du gouvernement.

Chris Saunders, l'un des grands barons du sucre, membre de l'Association du patronat sucrier d'Afrique du Sud, voit dans le modèle régional la seule alter-

"créerait l'Etat noir le plus puissant du monde et conduirait au marxisme, à une dictature de parti unique, à des révoetc." (5). Pourquoi cette adhésion du patronat local à l'option du KwaNatal ? Avant tout, il recherche la stabilité politique, condition absolue tissements, que le gouvernement est incapable d'assurer que ce soit par la réforme ou par les fusils. Le patronat local souhaite, dans la région, un marché de la main-d'œuvre qui soit débarrassé des lourdeurs qui en empêchent la libre circulation, et plus généralement, une rationalisation des infrastructures par la prolongation, vers le KwaZulu, des centres industriels de la région.

Le jeu de Botha

Pour ces raisons, les magnats du sucre ont tout intérêt à la stabilité d'un seul KwaZulu comme entité distincte du reste du Natal, d'autant que cette consolidation se ferait par le rachat de terres par l'Etat en vue de leur incorporation dans le bantoustan, au gré des redécoupages et des remembrements. Or, le seuil de rentabilité des usines de canne à sucre tourne autour de 70 à 75% et dépend étroitement d'un approvisionnement intensif, donc d'une grande surface cultivée ce qui rend précieuse toute terre cultivable.

Cependant, si c'est le patronat sucrier qui a été à l'avant-garde de l'option du

KwaNatal, il a réussi à entraîner sur sa voie d'autres secteurs patronaux. "Incapable de parvenir suffisamment rapidement à des résultats en faisant pression sur le Parti national (PN au pouvoir - ndlr), mais

4) The Buthelezi Commission, "The Requirements for Stability and Development" dans KwaZulu and Natal,

"Behind the Indaba : the making of the KwaNatal option", Transformation nº2, 1986.

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