Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

La stabilité et l'ordre règnent

· Inprecor n° 258, 1er février 1988 · p. 3-6 · 4 370 mots

Grèce et Turquie Syndicalisme

qu'une seule question épineuse à régler pour que le cadre du totalement fixé : la question du président de la République qui

TURQUIE

La stabilité et l'ordre règnent

AVEC LES ELECTIONS LEGISLATIVES DU 29 NOVEMBRE 1987, le processus de transition qui avait suivi le coup d'Etat militaire de 1980 touche à sa fin. Tous les partis bourgeois et les politiciens qui avaient été bannis par les généraux ont en effet pu participer à ces élections. Il ne reste plus nouveau régime mis en place par les militaires, soit devra prendre la relève du général Evren, chef des putschistes. C'est en 1989, date prévue pour les élections présidentielles que va s'effectuer cette dernière transition.

Fuat ORÇUN

LUS DE 7 ANS après le coup

P d'Etat, on peut affirmer que l'opération politique des militaires a réussi dans ses grandes lignes

Le mouvement de masse et l'opposition sociale ont été vaincus. Les organisations révolutionnaires, les syndicats de gauche, les associations professionnelles et les organisations démocratiques ont été démantelées. Elles ont été privées de tout droit de faire de la politique, toute une série de restrictions ayant été inscrites tant dans les lois que dans la Constitution.

Les masses ont été dépossédées de leurs moyens de pression extra-parlementaires et toute activité politique a été enfermée dans le seul cadre du parlement bourgeois. La stabilité a pu être assurée grâce à la constitution de gouvernements forts et durables de "centre-droit". La dépolitisation de la société se poursuit et s'approfondit. Au terme de ce processus de

"normalisation", tous les partis bourgeois ont été intégrés au sein d'un système parlementaire autoritaire et musclé.

Le référendum et la bourgeoisie

La transition s'est opérée en douceur, sans accrocs notables entre l'armée et les partis politiques, sans débordement de l'opposition sociale ni contradiction majeure au sein du régime. Comparé à ce qui s'est passé dans nombre de pays du Tiersmonde, la bourgeoisie turque a donc pu obtenir la stabilité qu'elle souhaitait à un moindre prix. L'opposition sociale s'est montrée extrêmement faible et la gauche est entrée en crise, au niveau de son identité comme de sa survie pure et simple.

C'est la première fois depuis les années 50 que la bourgeoisie turque dispose d'une si longue période de calme pour pouvoir réaliser ses plans. Il est clair qu'une telle période prolongée de stabilité et d'ordre bourgeois va laisser des traces profondes et a apporté des changements notables dans les structures sociales.

La décision du premier ministre Turgut Ozal de soumettre les interdictions politiques contre les dirigeants bourgeois de la période antérieure à 1980 à un référendum a accéléré l'activité politique (1). Ozal et son gouvernement se sont appliqués durant cette campagne à noircir le bi-

"anciens dirigeants". Ils ont abondamment puisé dans les arguments qu'avaient utilisés les militaires pour justifier leur coup d'Etat. Demirel, le rival d'Ozal, à sa droite, s'est défendu en rappelant les "mérites" de son gouvernement renversé par les militaires. Quant à la social-démocratie, elle n'a pas profité de ce référendum pour remettre en cause la légitimité du système des militaires ni pour mettre en avant des revendications significatives sur les libertés démocratiques en général. Pour le Parti populiste socialdémocrate (SHP) d'Erdal Inönü, ce référendum était une simple étape transitoire pour atteindre une "vraie démocratie parlementaire"

La participation au référendum était obligatoire, mais, près d'un million d'électeurs sur les 24 millions d'inscrits ont voté blanc ou nul. Certains courants socialistes avaient d'ailleurs lancé un appel au vote blanc ou nul pour souligner l'absurdité du contenu d'un tel vote. Mais on ne peut pas comptabiliser l'ensemble des votes nuls comme étant des votes de protestation.

Les "oui" l'ont finalement emporté avec 50,16% contre 49,84% de "non". L'écart entre les deux étant seulement de 75 000 voix. Grâce à cette "victoire à la Pyrrhus", les anciens cadres bourgeois ont donc été rétablis dans leurs droits politiques et ont pu prendre la tête de leurs partis. Dans le nombre très élevé de "non", il faut comptabiliser, outre les voix des partisans d'Ozal, celles d'une frange importante de l'électorat socialdémocrate. Beaucoup de partisans du SHP ont en effet voté contre la levée des sanctions contre leur ancien leader Bülent Ecevit qui était accusé de "diviser la gauche". S'étant séparé de ses anciens cadres, Ecevit s'était mis à la tête d'une formation rivale, le Parti de la gauche démocratique (DSP) et avait mené campagne contre le SHP. Ce qu'il faut aussi ajouter, c'est que nombre d'électeurs n'étaient même pas au courant des enjeux exacts de ce référendum.

Des élections anticipées

Avant même la proclamation des résultats de ce scrutin, Ozal a annoncé sa décision d'aller à des élections anticipées. Une telle décision, alors qu'Ozal et son Parti de la mère patrie (ANAP) disposaient d'une confortable majorité au Parlement, et en l'absence de toute opposition sérieuse, s'explique de la façon suivante :

d'une part, prendre l'opposition de vitesse ; forcer les partis d'opposition à une épreuve électorale avant que ceux-ci n'aient le temps de se réorganiser avec l'arrivée des anciens politiciens qui venaient ainsi d'être "amnisties"

d'autre part, répondre aux nécessités d'une "réorganisation" de l'économie avec de nouvelles mesures d'austérité qui auraient été impopulaires avant une échéance électorale.

En effet, 1988 s'annonçait comme une année très difficile du point de vue du rem-

1) Dans notre article, "à la veille du référendum" (voir Inprecor numéro 248 du 7 septembre 1987) nous avions résumé les développements politiques qui ont conduit à ce référendum, dans lequel lé gouvernement préconisait le vote "non" à la question qu'il posait lui-même. Cet article présentait également la situation des différents partis politiques et prévoyait la possibilité d'élections anticipées et le triomphe de la droite lors de ces élections. Nous nous contenterons donc ici d'analyser les résultats et les développements ultérieurs probables.

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boursement de la dette extérieure. Satisfaire aux exigences des institutions financières internationales afin de trouver de nouveaux crédits à la veille d'une élection, aurait été suicidaire pour un parti parlementariste. C'est donc au lendemain des élections que le gouvernement a annoncé des hausses de prix atteignant en moyenne 40% sur presque tous les produits de consommation courante, alors que l'inflation était déjà de 50% pour l'année en cours.

Un résultat sans surprise

En avançant les élections d'un an, Ozal a également fait voter une nouvelle loi électorale accordant des avantages inouïs au parti qui arriverait en tête des élections. A la barre nationale des 10%, la nouvelle loi ajoutait un barrage régional plus élevé et accordait un député de plus au parti arrivant en tête dans chaque circonscription. Malgré quelques timides menaces de "boycott" de la part des partis de Demirel et d'Ecevit, les élections ont pu se faire conformément aux souhaits d'Ozal. Le principal parti d'opposition, le SHP d'Inönü s'est en effet rangé à la thèse gouvernementale, d'une part pour ne pas créer une crise menaçant le jeu parlementaire et d'autre part, pour éliminer son rival Ecevit qui avait peu de chances de dépasser le barrage des 10%.

C'est donc sans surprise que l'ANAP a remporté les élections avec 36,3% des voix, malgré une perte de 9% par rapport à celles de 1983. Avec un tiers des voix, Ozal a rafflé 2/3 des sièges au Parlement grâce à sa loi électorale (aux élections de 1977, Demirel n'avait eu que 189 députés sur 450 avec le même pourcentage de voix, alors qu'Ozal en a obtenu 292 !).

Le SHP est resté à 99 députés avec 24,9% des voix et Demirel a pu retourner au Parlement avec 59 députés de son Parti de la juste voix (DYP) qui a obtenu 19,5% des suffrages. Aucun autre parti n'a pu dépasser la barre des 10%. Ecevit, qu'arrivé en tête de sa circonscription, a donc été écarté, son parti, le DSP n'ayant obtenu que 8,5%. Le Parti islamiste (RP) d'Erbakan et le parti fasciste du colonel Türkes (MÇP) ont eux aussi été écartés du Parlement avec respectivement 7,1% et 2,9% des voix. L'ensemble de ces résultats est conforme aux souhaits tant de la bourgeoisie turque que des centres internationaux, y compris Moscou.

Les partis bourgeois après les

La campagne électorale a été assez terne. Aucun parti n'a remis en cause fondamentalement le système des généraux et la légitimité du coup d'Etat. Aucun parti n'a d'ailleurs pu présenter une alternative globale à la politique du gouvernement. Ni l'opposition ni les électeurs n'espéraient vraiment pouvoir changer le pouvoir politique.

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Le SHP a certes repris certains mots d'ordre démocratiques, mais d'une façon très prudente et timide et sans dépasser le cadre fixé par la Constitution des militaires. Le SHP s'était d'avance résigné à un rôle d'opposition docile. Son concurrent, le DSP d'Ecevit a mené une campagne qui a heurté l'ensemble des forces de gauche. Ecevit a d'abord prétendu vouloir créer un "vrai parti social-démocrate" issu de la base contre "l'élite intellectualiste" il a commencé par récupérer les députés les plus réactionnaires du Parlement des généraux et a axé sa campagne contre le SHP devenu, d'après lui, un obstacle au pouvoir des sociaux-démocrates. Pour ce faire il n'a pas hésité à flirter avec l'ANAP au pouvoir. Reposant totalement sur le charisme d'Ecevit, le DSP a tout de même obtenu 8,5% des voix, beaucoup plus que n'en prévoyaient les sondages. Mais hors du Parlement, l'avenir de ce parti reste un point d'interrogation. Cette lutte fratricide au sein du centre-gauche a poussé les hési-

Le parti de Demirel a capté une partie des voix des mécontents, surtout dans les régions rurales. On peut dire que 19,5% sont un score satisfaisant pour le DYP qui a été pris au dépourvu par ces élections anticipées. C'était la première fois dans l'histoire politique du pays qu'un parti de droite était candidat à la relève d'un gouvernement de droite. La conjoncture n'était pas favorable pour Demirel qui venait à peine de retrouver ses droits politiques. Son but était de faire un retour suffisamment significatif pour lui permettre de tenir le coup jusqu'aux prochaines élections, il a obtenu ce qu'il voulait.

Les 7,1% du Parti islamiste prouvent qu'il va falloir compter avec lui. Le courant islamiste a en effet pu se stabiliser et traverser la période de la dictature militaire sans subir de perte, au contraire. En effet, les islamistes avaient obtenu 8% lors des élections de 1977. Lors des dernières élections, une partie de son électorat a préféré le vote utile en faveur de l'ANAP qui abrite un puissant courant islamiste. La barre des 10% a joué également

Men défaveur des islamistes. Il faut aussi tenir compte du fait que les liens de ce parti avec l'électorat sont beaucoup plus organiques et que sa force extra-parlementaire n'est pas négligeable. Les islamistes ont d'ailleurs obtenu près de 15% des voix au Kurdistan, où ils jouent un rôle de frein évident dans la lutte nationale du peuple kurde. Même si les islamistes ne peuvent plus jouer un rôle de trouble fête comme petit partenaire dans des gouvernements de coalition, ils garderont une influence certaine grâce aux positions qu'ils ont acquises dans la société. Les fascistes ont perdu en pourcentage la moitié de leur électorat par rapport à 1977. L'aile modérée de ce courant est aujourd'hui dans l'ANAP. Les divisions internes des fascistes, les pertes subies lors du coup d'Etat et la dépolitisation générale sont des facteurs qui peuvent expliquer ce recul relatif. Ceci dit, le parti fasciste est revenu au même pourcentage de voix qu'en 1973, début de sa progression. De plus, en chiffre absolu, il a doublé le nombre de ses électeurs par rapport à 1973. Il constitue donc encore une menace sérieuse pour les travailleurs. Les 2,9% du MÇP peuvent être un tremplin pour le courant fasciste lors d'une future radicalisation de masse. Les fascistes sont particulièrement présents dans des points "chauds" comme l'Anatolie centrale et les bordures du Kurdistan, là où les affrontements ethnico-religieux sont présents. La gauche socialiste face aux échéances électorales

Ces élections ont, en tout cas, confirmé une constante en Turquie : 2/3 de l'électorat vote à droite. La socialdémocratie a perdu l'influence qu'elle avait en 1973 et elle est loin d'atteindre les sommets historiques de 41%, score qu'elle avait obtenu en 1977. Sa division actuelle ne lui permet pas d'espérer de renverser la vapeur à court terme, malgré le soutien d'une partie de la gauche socialiste. Même une partie importante de l'électorat ouvrier dans les centres urbains a préféré voter pour l'ANAP.

Devant le manque d'alternative crédible, le discours démagogique de l'ANAP au pouvoir a été payant. Ses promesses de 'sauter un siècle en avant", d'expansion économique, de consommation de luxe ont eu la préférence des électeurs. Finalement, les efforts de "restructuration idéologique" de la société par les militaires ont eu des effets : ce sont l'ordre et la stabilité qui sont sortis des urnes.

Le processus de réorganisation/recomposition de la gauche socialiste n'en est encore qu'à ses débuts. Ces échéances électorales ont donc été un test important pour vérifier les capacités de cette gauche à élaborer une ligne politique au niveau national.

Lors du référendum, la quasi totalité

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des revues marxistes se sont prononcées pour une campagne en faveur du "oui". Elles estimaient que ce référendum était une occasion, bien que limitée et insuffisante, de s'opposer aux restrictions imposées par les militaires. Par contre, 5 courants d'origines diverses mais dominés par les socialistes révolutionnaires se sont réunis avec une plate-forme commune et ont publié une déclaration conjointe pour dénoncer cette farce électorale. Quatre de ces revues appelaient à un vote blanc ou nul, la cinquième à un "oui" de protestation.

La gauche communiste

Get révolutionnaire

Lors de ces élections, ces groupes qui avaient décidé dans leur plate-forme de privilégier avant tout l'indépendance de classe des travailleurs, face aux partis bourgeois, ont présenté des candidats ouvriers et socialistes indépendants en commun. Si l'on se souvient des traditions de sectarisme outrancier de la gauche turque et kurde, le fait même qu'une telle initiative unitaire existe est, en soi, un grand pas en avant. Le contenu de la plate-forme commune est aussi un progrès notable : il s'agit avant tout d'un programme d'action axé sur des revendications démocratiques et économiques immédiates, allant des restrictions politiques et syndicales à la question nationale ou à l'oppression de la femme. Le manifeste des candidats socialistes, intitulé "Vive le socialisme" a été saisi lors de la campagne et les éditeurs sont poursuivis pour "propagande subver-

. Les candidats socialistes ont pu obtenir quelques milliers de voix à Istanbul. La plate-forme commune de ces 5 peut constituer un levier modeste, mais néanmoins important, pour une action unitaire prolongée et peut jouer un rôle positif dans le processus de recomposition de la gauche socialiste.

Par contre presque tous les courants

DEIEZO qui avaient appelé à voter "oui" lors du référendum ont apporté leur soutien total au SHP, "au nom de la lutte pour la démo-

A la veille des élections, le PC turc et le Parti ouvrier de Turquie (TIP) ont annoncé leur fusion en exil et les secrétaires généraux du nouveau PC unifié de Turquie (TBKP) ont également annoncé leur décision de rentrer d'exil pour former légalement leur parti en Turquie. Ce retour tapageur accompagné de certains députés et journalistes communistes européens a été un fiasco et les deux dirigeants du PC ont été immédiatement arrêtés à leur descente d'avion. Lors du processus de fusion, le PC a abandonné spectaculairement sa ligne et son programme précédent. Du jour au lendemain, ce PC ultra pro-soviétique a décidé de laisser tomber la "dictature du prolétariat", a renoncé à exiger la sortie de la Turquie de l'OTAN, a lancé quelques fleurs posthumes à l'Eurocommunisme,

Un autre courant a connu une évolution et des changements radicaux dans son identité programmatique, c'est le courant maoïste traditionnel de l'ancien Parti ouvrier et paysan (TIKP). Ayant poursuivi jusqu'au bout leur logique des trois mondes et du social-impérialisme soviétique, les cadres du parti en étaient arrivés à soutenir des formulations du genre "Etat fort/ Etat national". Aujourd'hui après des tentatives infructueuses pour former un parti socialiste légal, de masse, regroupant plusieurs courants de gauche, les dirigeants de ce parti ont sérieusement raboté leur discours radical et s'orientent vers la fondation d'un parti légal qui se donne pour mission d'être un parti socialiste de caractère national, et qui serait l'aile gau-

Les groupes révolutionnaires comme Dev-Yol (La voie révolutionnaire), Kurtulus (Libération), Halkin kurtulusu (La libération du peuple), etc., se sont en grande partie effondrés après le coup d'Etat.

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Les courants qui se réclament aujourd'hui de l'héritage révolutionnaire semblent vouloir se tourner vers une recomposition plus large et plus unitaire. Mais on est encore loin de la constitution d'un pôle révolutionnaire un tant soit peu crédible.

Ozal est de nouveau en place pour cinq ans. Il est clair qu'il va poursuivre la même politique d'austérité. Il ne faut donc pas s'attendre à une amélioration sur le plan socio-économique. Par contre, les années à venir peuvent nous réserver quelques surprises inattendues de la part d'un gouvernement "progressiste-conser-

(comme le dénomme Ozal lui-même) sur le terrain des restructurations

Par exemple sans supprimer la peine de mort ouvertement, l'ANAP pense faire voter une loi d'après laquelle, toute peine de mort non ratifiée par le Parlement dans les 6 mois suivant la condamnation, serait automatiquement transformée en prison à perpétuité. Une telle législation permettrait donc "d'amnistier" les 160 condamnés à mort dont l'exécution ne dépend plus que de la ratification du Parlement. Ainsi, sans modifier fondamentalement les lois répressives, on aurait trouvé une solution pour ces exécutions en sursis qui sont devenues politiquement inappli-

La CEE en perspective

Il faut en effet voir tout cela à la lumière de la demande d'adhésion de la Turquie à la CEE. Si la bourgeoisie turque veut s'intégrer à la Communauté européenne, elle doit, au moins sur le plan formel, adapter sa législation aux "normes" européennes. Il n'est donc pas exclu que le gouvernement d'Ozal procède à de telles modifications juridiques dans le sens d'une certaine "libéralisation" mais toutefois sans modifier l'esprit autoritaire et répressif des lois existantes. La pierre d'achopement de tout cela est la question des libertés politiques et syndicales.

Le gouvernement doit trouver une formule lui permettant de continuer à surveiller et réprimer les courants "commu-

"séparatistes" qui sont jugés dangereux, tout en maintenant une existence légale à certaines organisations "modérées". Le général Evren lui-même a d'ailleurs déclaré qu'il pourrait être possible, à l'avenir, d'autoriser un parti qui accepterait par exemple l'eurocommunisme, qui renoncerait à la dictature du prolétariat et qui ne "recevrait pas des ordres

Un parti socialiste qui se contente de se présenter aux élections sans toutefois avoir une chance de passer la barre des 10% pourrait être très utile au régime pour se donner une façade démocratique et libé-

Quelques brèches ont tout de même pu s'ouvrir dans cette stabilité générale. Passé le choc des premières années de répression sous la dictature militaire, les étudiants et les ouvriers des entreprises ayant une forte tradition de luttes ont commencé à faire reculer le gouvernement sur son

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projet de loi visant à uniformiser les cercles d'étudiants. Malgré des conditions très dures et la répression policière, cette victoire, même si elle est modeste, a été la première depuis de longues années.

Avec les nouvelles lois syndicales sur le droit de grève, tout le monde avait fini par se dire que, vu le nombre et l'ampleur des restrictions, il était désormais impossible de faire grève. Le gouvernement avait d'ailleurs fort habilement aidé à propagé cette idée afin de décourager les grévistes éventuels. Pourtant des grèves fort combatives ont pu être menées dans les secteurs des télécommunications, de la métallurgie, de la tannerie et dans les services.

Le nombre d'heures de grève a été supérieur en 1987 à celui de 1979, avant le coup d'Etat ! Il faut ajouter que ces grèves ont également mobilisé de larges campagnes de solidarité. Mais les travailleurs sont privés d'une organisation syndicale combative comme l'était la DISK. Cela met à l'ordre du jour du mouvement ouvrier une réorganisation syndicale puissante et indépendante. De larges discussions sont en cours sur les solutions alternatives : continuer à mener la lutte au sein de la Türk-Is, ou s'orienter vers une nouvelle restructuration via les syndicats indépendants (2).

La question Kurde

La question nationale Kurde a connu également un développement assez paradoxal : cette question, hier encore taboue, est aujourd'hui ouvertement discutée même dans la grande presse bourgeoise. Cette question a la sympathie d'une frange de l'opinion publique beaucoup plus large qu'auparavant.

Certes, seules les revues parlent en terme voilés du droit à l'autodétermination des Kurdes. Mais le fait que l'on souligne, même dans les journaux bourgeois, que certains droits de l'Homme valables pour les Kurdes (comme par exemple parler sa propre langue) est un progrès assez remarquable en Turquie ! Il faut savoir qu'il y a peu, le fait même de dire que l'on était Kurde ou qu'il y avait aussi des Kurdes était un crime en Turquie (sous la dictature, un ancien ministre avait été condamné à la prison pour avoir osé affirmer cela). Aujourd'hui, le SHP a revendiqué dans sa campagne électorale le droit pour les Kurdes de parler leur langue. Demirel a reconnu que les Kurdes sont des citoyens comme les autres. L'ANAP au pouvoir a intégré et fait élire sur ses listes un ancien député social-démocrate kurde, réputé pour ses options "séparatistes" et qui avait fait de la prison sous la dictature. Le SHP a aussi fait élire un ancien député kurde qui était en prison et jugé pour "séparatisme". Même les représentants, parmi les plus chauvins de la presse bourgeoise, reconnaissent que la question ne pourra pas être résolue par des moyens militaires. Le chef d'état-major a d'ailleurs déclaré que la question kurde était de même nature que les questions irlandaise, basque ou corse et qu'il fallait s'habituer à vivre avec.

Tout cela est arrivé à un moment où la lutte de guérilla au Kurdistan battait son plein. C'est le PKK (Parti ouvrier du Kurdistan) qui a lancé cette guérilla en août 1984. Cette lutte a déjà fait globalement près de 1 000 morts. En fait, avant le coup d'Etat, le PKK n'était que l'une des

OZAL OTOKRITIK (özeleştiri) nombreuses organisations kurdes et était loin d'être hégémonique. Aujourd'hui il est le seul sur le terrain. Le PKK a habilement profité de la conjoncture et du vide frontalier créés par la guerre Iran-Irak Basé tantôt en Irak, tantôt en Syrie, il a commencé par lancer de petites expéditions, voir même des commandos suicides du "côté turc" du Kurdistan. Ces actions ont pris davantage d'ampleur aujourd'hui et on peut parler d'une certaine implantation à l'intérieur. Cela dit, les méthodes du PKK, qui est une organisation ultra-sectaire, sont très controversées : il n'hésite pas à recourir à la violence et même à l'assassinat contre les organisations turques ou kurdes rivales. Les mêmes méthodes ont cours pour régler les conflits et les divergences l'organisation. De tels règlements de comptes sanglants ont eu lieu même en exil ou dans l'immigration en Europe. Par ailleurs, sous prétexte que lors guerre les femmes et les enfants meurent aussi, le PKK n'a pas hésité à organiser et à revendiquer des massacres de villages entiers qui lui étaient hostiles, tuant de sang froid des enfants sans défense.

Signes avant-coureurs

Une autre nouveauté est l'émergence d'un mouvement autonome des femmes qui n'existait pas avant 1980. Apparu d'abord au niveau de publications féministes, ce mouvement a commencé à se structurer et à agir avec notamment une campagne et une manifestation contre la violence conjugale et le viol.

Une campagne démocratique d'assez grande ampleur pour la libération des détenus politiques est également en cours.

Limitée d'abord aux familles des détenus, ce mouvement a abouti à la fondation d'une Ligue des droits de l'Homme qui a ramassé 130 000 signatures pour une pétition réclamant une amnistie générale.

Toutes ces luttes n'ont pas encore trouvé d'issue politique claire mais sont des signes avant-coureurs des dynamiques à venir. Le mouvement socialiste devra donc se réorganiser pour être capable d'intégrer ces nouvelles dynamiques et de proposer une alternative socialiste où chaque secteur de l'opposition sociale pourrait se reconnaître et trouver Une volonté réelle de se réorganiser de façon différente existe dans les milieux socialistes révolutionnaires. Mais malgré leur relative puissance d'avant le coup d'Etat, l'impact des révolutionnaires est limité aujourd'hui aux quelques lecteurs de diverses revues Une réorganisation/restructuration/recomposition du mouvement socialiste révolutionaire est indispensable. Ce mouvement existe depuis 20 ans en Turquie, il a connu deux coups d'Etat et une situation pré-révolutionnaire, presque tous les courants du socialisme mondial s'y sont retrouvés. Aujourd'hui des discussions nouvelles sur la démocratie socialiste, l'internationalisme, le féminisme, la question nationale, les organisations autonomes de masse, etc., sont à l'ordre du jour.

Une période de calme relatif peut être utilisée pour une préparation sérieuse avant une nouvelle montée des luttes. L'opposition sociale en Turquie est certes encore très faible mais elle a connu une expérience importante, en partant de zéro, durant ces 20 dernières années : une expérience syndicale, de travail de quartier, des militants endurcis qui ont connu la prison par milliers, qui ont vu tomber des milliers de camarades et qui poursuivent la lutte malgré la terreur et la répression.

Tous ces acquis et cette expérience doivent maintenant être remodelés. Certes non seulement nous ne sommes pas à la de la révolution mais, même des victoires partielles seront très difficiles à obtenir. Cependant, une restructuration saine permettrait au mouvement révolutionnaire de Turquie de repartir sur une base beaucoup plus solide qu'au-

2) Disk : Confédération syndicale moins importante numériquement mais plus à gauche que la Türk-Is. En son sein coexistaient tous les courants de gauche et d'extrême-gauche. Elle fut interdite par la junte. Elle comptait alors environ 300 000 membres.

Türk-Is : Premier syndicat ayant existé en Turquie. créé avec l'aide des syndicats américains. Avec un million d'adhérents, principalement dans le secteur public, c'est aujourd'hui là seule confédération syndicale autorisée, et son secrétaire général était ministre de la Sécurité sociale pendant le gouvernement militaire mis en place par le coup d'Etat de 1980.

Dans quelques secteurs tels que l'automobile, les cuirs et peaux, des services comme la banque, etc., il existait des syndicats indépendants auxquels se sont affiliés les membres de la Disk après son interdiction et qui sont devenus très puissants. Ainsi le syndicat de la métallurgie, qui comprend l'automobile, compte aujourd'hui enviro 30-000 membres

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