Alors, contrecoup des mouvements féministes occidentaux ?
Amérique latine depuis 1975 ? Un peu tout cela, mais surtout, femmes ne se présente pas du tout comme dans les pays qui virent naître les mouvements de libération des femmes de ces
BOLIVIE
Le féminisme
DEPUIS LA REVOLUTION DE 1952, les femmes boliviennes ont participé à tous les combats en créant le plus souvent leurs propres organisations, et ces dernières années ont vu se multiplier ces organisations dans tous les secteurs, des paysannes aux employées de maison.
De l'argent qui a coulé - presque - à flot pour les femmes en conséquence de la crise économique sans précédent qui écrase l'Amérique latine et dont les femmes sont naturellement les victimes les plus durement touchées, et enfin réaction d'une société où la situation et le rôle des vingt dernières années.
Cécile MARQUET
E N'EST PAS parce que nous sommes des femmes que nous sommes toutes égales" (1).
"En Bolivie il existe trois classes de femmes : celles de la classe supérieure, celles de la classe moyenne et celles de la classe inférieure. La paysanne se situe dans la classe inférieure.
Les femmes de la classe supérieure vivent dans des maisons luxueuses et elles ont leurs bonnes, leurs nourrices, leurs cuisinières, des servantes pour laver leurs planchers et même leurs toilettes. Ces femmes dépensent leur argent dans les salons de beauté. Elles se teignent les cheveux et se peignent les ongles, la bouche et même les yeux. On dirait des clowns.
Les femmes de la classe moyenne vivent également dans de belles maisons et elles vont chez le coiffeur mais un peu moins souvent que les autres ; certaines travaillent hors de chez elles. Mais ce en quoi elles se ressemblent et sont d'accord, c'est dans leur mépris pour les paysannes ;
elles les traitent toutes comme si elles étaient leurs bonnes..." (2).
Soupeser les idées
C'est une campesina qui parle, c'est-àdire une "paysanne", mot en réalité synonyme d'Indienne dans les pays andins et employé le plus souvent pour éviter ce dernier et les connotations péjoratives qu'il a prises dans ces pays. Elle explique, on ne peut plus clairement, comment se pose, dans un pays comme la Bolivie, question des femmes"
Les thèses féministes radicales, n'ont pas réussi à franchir les contreforts des
Andes et on imagine l'accueil qu'aurait rencontré, à la belle époque du Women's Lib, quelque gringa ingénue, venue prêcher la "sororité" sur les hauts plateaux boliviens. C'est peut-être à cause de l'altitude, mais on est obligé, en Bolivie, de soupeser un certain nombre d'idées en se demandant si cela vaut la peine de les emporter jusqu'en haut. Difficile de prétendre, dans ce pays, que les femmes sont toutes sœurs, délicat d'évoquer la double journée de travail dans des assemblées où une partie de la salle évite précisément à l'autre cette double journée (en lavant ses planchers et même ses toilettes) lui permettant de consacrer son temps à... la lutte pour leur commune libération, risqué de remonter aux origines parce qu'on rencontre toujours, tout le long de la route, dans leur histoire et leur mythologie, des hommes et des femmes, indissociables, le masculin et le féminin, vécus comme intimement liés depuis la création du
Rien d'étonnant donc si la Bolivie présente, entre autres caractéristiques et différences, celle d'être un des rares pays d'Amérique latine qui n'ait pas vu naître, au cours des quinze dernières années, ne serait-ce que l'amorce d'un mouvement des femmes de style européen ou nord-américain. Malgré la multiplication des groupes et institutions qui "s'occupent" femmes, le mot féminisme a continué à être, jusqu'à une date récente, soigneusement évité dans les réunions, et si certaines "personnalités" se déclaraient féministes, c'était toujours à titre individuel et plus par référence à une évolution personnelle qu'aux analyses des mouvements de libération des pays "développés".
En effet ce sur quoi "toutes se rassemblent et sont d'accord", c'est sur le rejet de ces mêmes analyses et le sentiment qui
s'exprime qu'elles ne correspondent pas à la réalité bolivienne.
"Le féminisme en Bolivie devra reformuler des revendications sans plagier ni copier celles de mouvements féministes étrangers" (3).
Reformuler des revendications
En fait c'est seulement le 8 août 1986 que la Coordination des femmes convoque, pour la première fois, une réunion publique sur le thème du féminisme mais les femmes de ce pays n'ont bien évidemment pas attendu cette date pour se lancer dans la lutte. Le livre de Domitila (4) a fait connaître au monde entier le courage des femmes boliviennes mais ce qu'on ignore généralement c'est qu'il existe dans ce pays une longue tradition d'organisations autonomes de femmes que l'on trouve aussi bien dans les années 20 avec la Fédération ouvrière féminine qu'au moment de la Révolution de 1952 et, de nos jours, avec les organisations de femmes au foyer, de femmes des mines, de pay-
1) Las Hijas de Bartolina Sisa, Hisbol, La Paz, 1984.
2) Las Hijas..., op. cit.
3) Feminismo y politica, Coordinadora de la Mujer,
4) Si on me donne la parole ; Domitila, Paris 1975.
sannes, d'employées de maison, etc.
La Bolivie apparaît ainsi à la fois comme un pays où il n'existe toujours pas de mouvement féministe à proprement parler et où les mouvements de femmes sont sans doute les plus nombreux et les plus actifs. C'est la contradiction que soulignait l'une des participantes à la journée du 8 août :
"Je soutiens qu'en Bolivie il y a eu et il y a un mouvement important de femmes, il y a un mouvement massif, ce qui nous différencie de tous les pays d'Amérique latine, mais ces mouvements massifs n'ont jamais revendiqué les aspects spécifiques de la subordinal'oppression des tion de et femmes" (5).
"Entre femmes nous discutons bien"
Le problème c'est qu'il n'existe pas à l'heure actuelle d'analyse
"mouvements féministe de ces massifs" pour la bonne raison qu'ils se composent uniquement de
"classe inférieure"
femmes de la comme dirait la paysanne déjà citée plus haut, alors que les femmes qui se revendiquent du féminisme et pourraient élaborer ce type d'analyses appartiennent à la classe moyenne et sont de ce fait complètement extérieures à ces
Il est donc extrêmement difficile d'apprécier ce qui se passe à l'intérieur de organisations populaires et dans quelle mesure elles permettent une prise de conscience des femmes.
Certains témoignages qui en parviennent laissent cependant supposer que les choses s'y déroulent à peu près comme dans n'importe quelle organisation autonome de femmes, qu'elle se déclare ou non féministe. Voici ce que dit par exemple - non pas une gringa féministe des années
70 - mais bien une femme bolivienne de la Fédération des femmes paysannes Bar-
"Dans une réunion avec les hommes, nous ne pouvons pas bien parler, nous les femmes ; les hommes sont toujours les plus forts ; dans ces réunions avec eux nous avons peur de parler. Mais quand nous sommes réunies entre femmes nous discutons bien, nous n'avons pas peur de lancer des idées, nous comprenons plus vite, sans tant de discours, et nous parlons aussi de problèmes de femmes que l'on ne peut pas discuter quand il y a des hommes. Maintenant nous savons ce que nous perdrions si on nous remettait avec les hommes, aussi nous allons lutter pour garder cette conquête" (6).
La situation, en Bolivie pourrait donc se résumer ainsi : d'une part des organisations populaires nombreuses et combatives, d'autre part des institutions où travaillent des femmes de la classe moyenne qui "appuient"
ces organisations. Les pre-
II CONGRESO DE LA FEDERACION NACIONAL
DE MUJERES CAMPESINAS DE BOLIVIA
"BARTOLINA SISA" Afiliada a la C.S.U.T.C.B. - COB - 16 al 18 de Noviembre de 1983 ¡LA LIBERACIÓN SERÁ OBRA DE TODOS LOS OPRIMIDOS Y EXPLOTADOS DE BOLIVIA Y AMERICA! mières sont généralement anti-féministes et les secondes posent les problèmes en des termes tout différent des premières. On ne voit donc pas très bien comment les unes et les autres auraient pu se retrouver dans un mouvement semblable à ceux qui naquirent il y a 20 ans. D'autant plus que le fossé entre les deux semble très difficile à combler ainsi que le montre, dans sa lucidité et sa violence cette déclaration d'une autre femme de la Fédération paysanne :
"On nous a invitées à un séminaire sur la femme, organisé par des dames de la bourgeoisie. Je n'ai pas vu de "femmes au foyer" (de la Fédération du même nom des quartiers populaires de La Paz) ni de femmes travaillant dans les mines et encore moins d'ouvrières. (...) Le troisième jour un monsieur a parlé de la problématique de la femme en milieu rural. Il n'a fait que dire une bêtise après l'autre (...) Il faut que vous sachiez que nous n'espérons rien des institutions qui ne font que prendre notre nom et gagner de largent sur notre dos. Parce que si ce n'était pas grâce à nous, comment vivriez-vous ? Quel argent gagneriez-vous ? Comment feriezvous pour aller dans les congrès de la femme, pour parler à la télévision ? Est-ce que ce n'est pas de nous que vous tirez tout cela ? De notre plus-value politique ? Est-ce que par hasard vous produisez ? Vous ne produisez même pas intellectuellement. Nous, nous produisons, nous vous nourrissons, vous vivez de nous et vous ne voulez pas reconnaître que nous sommes égales, que nous avons les mêmes droits, que nous sommes des per-
Si vous voulez travailler avec nous, solidarisez-vous avec les paysannes, venez travailler à la campagne. Nous ne vous repousserons pas mais nous n'irons plus vous chercher comme avant (...)
Nous ne sommes plus les paysannes de 1952, nous sommes les paysannes de 1980" (7).
"Dans cette vie tout va par paire "
(proverbe aymara)
Le fait politique le plus nouveau et le plus marquant dans les pays andins est certainement le réveil indien particulièrement évident en Bolivie où, le jour du ler mai, le rouge éclatant des polleras
(jupes) et des ponchos reconquiert provisoirement les rues. La discussion rebondit, de séminaires en réunions, et il devient difficile désormais de contourner la réalité culturelle des Andes. Chez les femmes le débat est ouvert. Les femmes indiennes rejettent le féminisme avec l'argumentation suivante :
"En ce qui concerne le modèle andin, nous croyons que la position féministe occidentale n'est pas applicable. En Europe et aux
Etats-Unis, les femmes sont en compétition avec les hommes dans le travail salarié alors qu'ici, l'immense majorité de la population n'est pas salariée. De plus, en milieu andin, la tradition culturelle n'est pas celle de la concurrence mais de la réciprocité. En Occident il ne peut y avoir qu'un seul système de valeurs, en l'occurrence celui des hommes, et les femmes, pour se libérer essaient de faire ce que faisaient les hommes dans un système basé sur la compétition, où il doit toujours y en avoir un qui est au-
Dans le monde andin la répartition des rôles fait que l'homme et la femme bénéficient d'un respect égal" (...) (8).
Complémentarité : le maître-mot du monde aymara qui exclut la posibilité d'une oppression des femmes par les hommes puisqu'ils ne peuvent ni exister, ni exercer un rôle dans la communauté l'un sans l'autre. (Pour être considéré comme une "personne" et se voir confier des responsabilités, par exemple, il faut être marié). Les féministes de la classe moyenne, non indiennes, contestent évidemment cette analyse de la situation des femmes dans le monde andin. La discussion commence à peine.
10 janvier 1988
5) Feminismo... op. cit.
6) Las Hijas... op. cit.
7) Las Hijas... op. cit.
8) La Mujer en el Mundo Andino, Ediciones Chitakolla, La Paz, 1986.