LE PREMIER FEVRIER, LE GOUVERNEMENT POLONAIS a introduit une brutale hausse des prix des principaux biens et services, et cela malgré le désaveu de sa politique lors du référendum de les hausses des prix ne seraient pas brutales mais étalées dans
Les denrées alimentaires ont augmenté en moyenne de 40%, les cigarettes de 40%, les alcools de 46%, les transports publics, les tarifs postaux et les loyers de 50%, l'essence de 60% et le fuel de 100%. Par ailleurs, des hausses spectaculaires de l'électricité
(100%) et du charbon (200%) - principale source de chauffage domestique - sont annoncées pour le 1 avril. Enfin, le prix des crèches et des écoles maternelles doit augmenter à la même ils doivent se satisfaire d'une augmentation de leurs ressources une famille de 4 personnes vivant au niveau du minimum social.
La situation sociale s'est brusquement tendue dans le pays et a mobilisé sa police et son armée. Dans nombre d'entreprises travailleurs, nombre d'usines sont entourées par des bataillons
Le 2 février un comité de grève clandestin a été fondé dans la de Solidarité à Wroclaw. Des mouvements de mécontentement sont également signalés dans d'autres usines de la ville : Hydral, une proclamation, que nous publions ci-dessous. Elle nous a été communiquée au téléphone par Zuzanna Dabrowska, membre
POLOGNE
Six fois non aux hausses de prix !
Déclaration du Comité de grève des usines Dolmel novembre dernier et malgré la promesse faite alors, que le temps.
date. En compensation, le gouvernement autorise les entreprises à accorder aux salariés une augmentation de salaire de 6 000 zlotys ; quant aux retraités et pensionnés, de 3 200 zlotys alors que selon les calculs effectués par des militants ouvriers de Wroclaw, le manque à gagner pour les seules hausses du 1 février, sera de 22 000 zlotys pour s'attendant à des mouvements de grève, la bureaucratie la présence policière vise à empêcher tout contact entre armés des unités anti-émeute (ZOMO).
fabrique de machines électriques Dolmel,
ZNTK et Polar.
Le 4 février, ce comité de grève a rendu public du Comité exécutif central du Parti socialiste polonais (PPS), reconstitué en novembre dernier.
DOCUMENT
CETTE HAUSSE de prix ne garantit qu'une chose :
• de nouvelles hausses.
Le retour à l'équilibre du marché et de l'économie devait se faire grâce à la réforme économique dont la nécessaire augmentation des prix devait être le complément. Il s'avère qu'il n'y aura pas de réforme de l'économie mais seulement une hausse des prix. La société, se doutant du cours des événements, a exprimé sa méfiance envers les intentions du pouvoir, lors du référendum. L'absence d'une acceptation sociale de l'augmentation des prix ne pourra que provoquer un mouvement spontané de revendications salariales, elle bastion traditionnel l'a déjà provoqué. Nos camarades d'Archimedes à Wroclaw, d'Ursus à Varsovie et de Skogar à Lodz, ont obtenu des augmentations de salaires grâce à des protestations décidées. Nous savons d'expérience quelle sera la réaction du pouvoir : de nouvelles hausses des prix. Cela produira une inflation galopante et la baisse du salaire réel, la ruine du marché et la poursuite de leffondrement de l'économie.
2. Les hausses des prix ont plus touché les travailleurs que ceux pour qui nous travaillons - la nomenklatura, l'armée et la milice.
Notre travail, c'est la marchandise la moins chère dans la République populaire de Pologne. Le taux des coûts salariaux dans l'ensemble des coûts de production, nous place en queue de l'Europe. De plus la situation sociale des gens employés dans la sphère de la production est la pire qui soit : mauvaise qualité des marchandises, prix élevés, bas salaires, conditions de logement désastreuses, mauvais service de santé. Par contre, ceux pour qui nous travaillons se portent bien. Ils ont des privilèges, des magasins réservés avec leurs propres prix et qualités, de hauts salaires (ou plutôt, de hauts revenus, car c'est nous qui travaillons et eux qui prennent ce qu'on produit), des hôpitaux réservés et des logements obtenus sans attente dans nos coopératives. Nous sommes plusieurs fois perdants. D'abord, eux ne font rien d'utile. Ensuite ils prennent beaucoup d'argent et comme ils ne produisent rien pour le marché, ils accroissent l'inflation. Enfin, si seulement ils ne faisaient rien... Mais non, en plus ils pompent notre argent pour leur boulot : larmée a des jouets de plus en plus chers ; la milice des voitures de plus en plus performantes, des radio-émetteurs japonais et des matraques achetés en dollars. Eux vivent de mieux en mieux avec les hausses des prix. La milice et l'armée ont eu dès le 1 février des augmentations salariales dont le montant est inconnu. L'appareil du parti-Etat s'est octroyé une augmentation de salaires de 70%, et les membres de l'ORMO (1) -pourtant volontaires - reçoivent 15 000 zlotys depuis le 1 février. La sphère productive devra encore travailler davantage au profit du système, de la nomenklatura, des porteurs d'uniformes. Des tonnes d'acier et des milliers de mégawatts seront transformés en tanks. Le système laissera des miettes à ceux qui le nourrissent, juste de quoi survivre.
3. Le système de compensation de la hausse des prix réduit le peuple à l'état de misère, nous sommes le dos au mur.
La formule de compensation de la hausse des prix conduira à une nouvelle baisse du salaire réel. Premièrement c'est avec surprise que nous avons appris que nous devrons nous-mêmes financer la compensation. Nous avions espéré que le pouvoir ferait un petit geste et réduirait d'autant l'impôt incroyablement élevé versé par les entreprises au budget de l'Etat. Malheureusement, il s'avère que pour avoir une compensation salariale, nous devrons travailler plus, ce n'est qu'à cette condition que l'Etat déduira généreusement cette somme supplémentaire des impôts. C'est avec crainte que nous avons noté la proposition d'employer pour les compensations salariales, les fonds du salaire social : fond de logement et fond social d'entreprise. Deuxièmement, l'augmentation compensatoire égale pour tous ne tient absolument pas compte de la situation matérielle réelle des familles. Celui qui n'en peut mais, aura la même (Suite page 27, deuxième colonne)
(1) ORMO - "la réserve volontaire de la milice", est un corps de vigiles utilisé également pour la répression. Ses membres sont volontaires et ne percevaient jusque là que des avantages non monnayables.
(Suite de la page 28) somme que celui qui ne s'apercevra même pas en touchant son salaire qu'il a été augmenté. Troisièmement, ce que le pouvoir a fait avec les livrets d'épargne montre clairement qu'il ne poursuit qu'un but : vider les poches des citoyens et cela sans aucune gène. L'abandon de la revalorisation de l'épargne et la seule augmentation du taux de sa rémunération, (qui sera de toute façon plus faible que l'inflation attendue, de l'ordre de 50%) équivaut à un blocage de l'épargne pour les années à venir. Quatrièmement, la compensation ne tient compte que de la hausse des prix fixés d'office (2), et ce n'est que la moitié des dépenses que nous devrons faire pour survivre. L'autre moitié n'est pas compensée, alors même que ce sont les prix libres qui augmenterons le plus, et de manière incontrôlée et non Cette politique nous réduit à la misère. On ne peut vivre avec 22 produits. Nous
4. L'échelle des hausses des prix met gravement en danger les groupes les plus socialement défavorisés - les retraités, les pensionnés et les familles nombreuses.
Les travailleurs des grandes entreprises vont exercer une pression salariale efficace. Ils arriveront à limiter les dégats, mais l'idéal de solidarité nous impose de prendre la défense des plus faibles. Les pensionnés et les retraités ne constituent pas un milieu soudé. Atomisés par la solitude, le désintérêt social et des difficultés financières cauchemardesques, ils ne peuvent se défendre de manière efficace, alors que ce sont eux qui perdent le plus. Déjà, avant les hausses des prix, ils n'arrivaient que par miracle à joindre les deux bouts, souvent au prix d'immenses sacrifices, ne vivant qu'avec le proverbial petit pain, la semoule et le lait. Aujourd'hui, ce sont ces marchandises qui augmentent le Cela remet en question la possibilité de vivre leur vieillesse de gens qui ont versé près de la moitié de leur salaire dans des allocations futures. Prenons leur défense dans notre propre intérêt. Chacun d'entre nous espère atteindre l'âge de la retraite et la majorité d'entre nous - du fait des conditions de travail - risque chaque jour de devenir pensionné. La structure de la compensation des allocations familiales nous inquiète également. De nouveau la hausse durement les familles nombreuses et les mères seules, qui déjà
5. Ce n'est pas dans les poches des ouvriers qu'il faut chercher l'argent en trop sur le marché.
L'inflation - c'est trop d'argent et trop peu de marchandises. On peut y remédier en produisant plus et moins cher. Mais moins cher ne veut pas dire moins, comme davantage ne signifie pas augmenter notre temps de travail. Ce n'est pas sur nos salaires qu'on peut faire des économies. Il faut éliminer la surconsommation de l'énergie et des matériaux, améliorer l'organisation de la production et créer le marché, sans lequel il y a moins de marchandises. Il faut moins verser au budget qui dilapide et liquider la bureaucratie sur-développée. Alors on aura davantage et à moindre prix. Mais le pouvoir nous démontre par les hausses des prix, que dans le futur on aura moins de produits en payant plus, car avec le mécontentement croissant, des mouvements revendicatifs se développerons, qui se répercuteront sur les prix. L'économie à demiendormie va par contre tomber encore plus bas dans l'abime.
6. Les hausses des prix et les ac tions dites "de protection" ont été décidées sans une participation sociale authentique.
Les hausses des prix furent annoncées deux jours avant leur introduction. Elles furent discutées par le pouvoir avec des organisations privées de tout mandat repré sentatif par le boycott social. Les négociations avec l'OPZZ (3) tenaient de la farce mal arrangée. Les "néo-syndicats" ont proposé ce que le pouvoir avait auparavant accepté. Ici, on ne trompera personne. On peut, bien que ce soit de plus en plus difficile, tromper les Polonais sur des questions politiques. Mais personne ne pourra convaincre personne qu'il a assez jusqu'à la fin du mois quand ce n'est pas le cas. Le pouvoir crée lui même ses partenaires, ce qui l'a conduit au bord du gouffre. Le mécontentement social le conduira plus vite qu'il ne le croit à un compromis sur la représentation sociale. Nous avons une telle représentation : c'est Solidarité. Et sans Solidarité, il n'y a ni pain ni liberté. Ne nous berçons pas d'illusions en pensant que si nous acceptons les hausses des prix le pouvoir introduira en prime la réforme. Le temps a placé Solidarité devant le dilemme suivant : soit la lutte pour la défense du niveau de vie, soit les espoirs "foireux" sur un octroi de la cogestion dans le but de ne pas énerver le Rouge (4). Autrement dit, soit les prix, soit l'influence sur l'économie. Le temps apportera peut être bientôt la seule solution possible : ce n'est qu'en protestant fermement contre les prix que nous pourrons créer les conditions où le pouvoir sera obligé de faire des concessions réelles.
Le 4 février 1988
2) Dans le commerce étatisé et coopératif il y a plusieurs types de prix - des prix fixés d'office qui ne concernent qu'une petite partie de marchandises et des prix "libres", fixés par le revendeur en accord avec le producteur. Par ailleurs, existe le commerce privé où les prix n'ont pas grand chose de commun avec les deux catégories précédentes.
3) OPZZ. - la centrale "syndicale" mise en place par le régime après la dissolution de tous les syndicats sous couvert de l'état de guerre en automne 1982. Appelés communément "néo-syndicats" ses structures ont été boycottées à l'appel de Solidarité. Le président de cette centrale "syndicale", Alfred Miodowicz est membre du BP du POUP.
4) C'est sans doute le pire méfait du stalinisme que d'avoir réussi à rendre odieux et péjoratifs dans la bouche des travailleurs, des adjectifs comme "Communiste" ou "Rouge", que pour notre part, nous revendiquons. (Inprecor)