a suscité de nombreuses réactions d'indignation dans et hors
MOYEN-ORIENT
Un saut qualitatif dans la lutte palestinienne
LA VIOLENCE MEURTRIERE des forces armées sionistes dans les territoires occupés, qui a fait plusieurs dizaines de morts, de l'Etat d'Israël.
Inprecor a interviewé Mahmoud Hawari, membre de la Ligue communiste révolutionnaire, section de la IVe
Internationale dans l'Etat d'Israël qui exprime le point de vue de son organisation sur le soulèvement palestinien et les réactions en Israël.
NPRECOR: Les autorités israéliennes prétendent qu'elles viennent d'adopter des mesures "non meurtrières"
pour contrôler les manifestations palestiniennes ?
Mahmud HAWARI : Cette politique a été dictée par Itzhak Rabin, le ministre de la Défense pour réprimer toutes les manifestations, grèves, soulèvements populaires en passant les gens à tabac au lieu de leur tirer dessus. Après une semaine de mise en pratique de cette politique, Rabin est loin d'avoir arrêté le soulèvement, d'arrêter les manifestations dans les territoires occupés. Je crois qu'il s'agit d'une stupidité car si les jeunes Palestiniens qui manifestent ne sont pas arrêtés par des balles, ils le seront encore moins par des matraques.
Rabin a déclaré aux médias qu'on enregistrait une relative accalmie la semaine passée. Mais en Cisjordanie comme à Gaza, le calme est loin d'être revenu. Bien que les autorités israéliennes essayent de briser les manifestations et de stopper par la force la grève des commerçants, cette dernière se poursuit. Il y a moins de manifestations, mais la situation est loin d'être calme.
• Assiste-t-on à une baisse notable de l'utilisation des armes à feu ?
Les soldats israéliens ont-ils vraiment la gâchette moins facile ?
- Je ne le pense pas et je dirais même le contraire. Je ne crois pas que les soldats israéliens aient cessé de tirer. Ce qu'ils font maintenant, c'est que non contents d'utiliser les munititions, ils utilisent aussi les matraques. Ils n'ont pas reçu l'ordre de ne plus tirer. Nous entendons partout qu'en plus de faire un usage systématique du passage à tabac dans les villages, les camps de réfugiés, les villes, ils continuent à tirer avec des vraies balles et des balles en caoutchouc, etc.
Je pense que cette politique est une sorte de revanche, non seulement contre les manifestants mais aussi contre tous les badauds pacifiques qui ont le malheur d'être Palestiniens. C'est aussi un moyen de réduire les frustrations des soldats israéliens qui ont très mal pris les semaines de soulèvement.
• Que se passe-t-il exactement, s'agit-il de passages à tabac délibérés ou bien les soldats se contentent-ils de disperser à la matraque les manifestations?
- Les deux. C'est la punition de ceux qui sont pris dans les manifestations, mais c'est aussi pour faire des exemples. Les soldats arrêtent des gens dans la rue et les frappent, qu'ils s'agissent de jeunes, de personnes âgées - hommes ou femmes - ou même d'enfants.
• Quel est le nombre actuel de prisonniers?
- Le nombre de prisonniers est controversé. Les sources israéliennes parlent d'environ 1500 personnes arrêtées ; les Palestiniens et des sources étrangères parlent de plusieurs milliers de personnes interpellées dans les six ou sept dernières semaines.
• Existe-t-il une politique d'arrestations systématiques, indépendamment des arrestations lors des manifestations ou celle des militants politiques les plus connus ? Y-a-t-il des "descentes" systématiques dans les communautés palestiniennes ?
- Lors des manifestations, l'armée ne se contente pas d'arrêter les manifestants, mais fait irruption dans les maisons les plus proches et arrête les jeunes qui s'y trouvent. C'est un des volets de cette politique. L'autre est plus planifié. Ils ont des listes de gens, souvent des militants, qui sont arrêtés parce qu'ils figurent sur cette liste, qu'ils aient ou pas participé aux manifestations ou au soulèvement.
• Les manifestations récentes du mouvement Shalom Archav, (La Paix maintenant) et de Yesh Gvul (Il y a une limite) ont-elles modifié la situation ? Que représentent ces mouvements?
- Depuis le début du soulèvement palestinien, la société israélienne est profondément divisée, de nombreuses controverses sont apparues parmi les Israéliens, dans l'opinion publique en général, comme à l'intérieur des partis politiques. Ces divisions et ces controverses symbolisent la polarisation de la société israélienne qui a commencé voilà longtemps, notamment depuis la guerre du Liban, en 1982. Dans une large mesure, le consensus national israélien a été brisé. Le récent soulèvement palestinien a renforcé cette polarisation.
Shalom Archav est connu comme un groupe de pression sur le Parti travailliste. Il a été paralysé ces dernières années, plus exactement depuis la formation du gouvernement d'unité nationale quand le Parti travailliste s'est joint au Likoud pour former le gouvernement en 1984. Le soulèvement palestinien a obligé la direction de Shalom Archav à réagir. Mais il n'a pas pris une position semblable à celle qu'il avait eue pendant la guerre du Liban quand le mot d'ordre de
retrait des troupes israéliennes avait été avancé. La Cisjordanie et Gaza, c'est différent du Liban ou du Sud-Liban, c'est beaucoup plus important pour l'Etat is-
Après plusieurs semaines de soulèvement, Shalom Archav s'est finalement décidé à bouger. Mais les mots d'ordre avancés dans les manifestations qu'il a organisées - deux petites à Jerusalem et Tel-Aviv et une massive la semaine passée à Tel-Aviv, qui a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de personnes appelé au retrait des forces israéliennes de l'ensemble des territoires occupés ou même de Gaza, le plus peuplé de ces derniers. Les mots d'ordre exprimaient glo-
"nous voulons une solution politique" et "Nous n'aimons pas ce qui se pratique dans les territoires occupés". Aucun mot d'ordre de solidarité avec les Palestiniens, ou exigeant le droit à l'autodétermination pour les Palestiniens,
Shalom Archav est très soucieux du caractère juif, sioniste de l'Etat d'Israël, et sa position, c'est qu'Israël doit trouver une solution politique pacifique, partie prenante d'un accord politique plus large. En d'autres mots, il se fait l'avocat d'une solution très proche de celle proposée par le Parti travailliste qui veut négocier avec le roi Hussein de Jordanie, une solution qui comprendrait des concessions territoriales à la Jordanie.
• Dans le passé, le Yesh Gvul était plus radical que Shalom Archav. Qu'en-est-il aujourd'hui ?
- Ce mouvement de soldats réservistes qui a vu le jour au début de l'invasion du Liban, a eu ces dernières années une activité très réduite. Peu de temps avant le soulèvement, une discussion a commencé à l'intérieur de ce mouvement sur le refus de servir dans les territoires occupés. La question n'est pas résolue. Certains disaient qu'il faut refuser de servir en Cisjordanie et Gaza parce que ce sont des territoires occupés, d'autres n'avaient aucune opinion, d'autres encore pensaient qu'il fallait refuser collectivement de servir, etc.
Maintenant, avec le soulèvement et surtout depuis que l'armée israélienne a été envoyée réprimer le soulèvement, les voix appelant à refuser de servir dans les fortes. Beaucoup de gens se sont également tournés vers le mouvement, des militants, des soldats qui n'approuvaient pas ce qui se passait dans les territoires
Naturellement, le mouvement s'est renforcé. L'une de ses premières activités de protestation contre la terreur et la répression dans les territoires occupés fut l'organisation d'une manifestation à la frontière entre Israël et la bande de Gaza près d'un poste de l'armée. Les manifestants criaient des mots d'ordre contre la répression et appelaient les autres soldats à désobéir aux ordres qu'ils recevaient de passer les gens à tabac. Cette manifestation a rassemblé plusieurs centaines de personnes.
Je pense que ce mouvement va gagner plus d'influence à cause même de la répression dans les territoires occupés et au fur et à mesure que les atrocités commises par les soldats israéliens vont se savoir dans la société israélienne.
• Quelle attitude le Parti communiste et le Front démocratique pour la paix et l'égalité tée face au soulèvement ?
- Le Front démocratique et le Parti communiste, sa composante la plus importante, ont été surpris par le soulèvement. Ces partis et organisations, notamment le Parti communiste, surtout occupés à trouver un soutien à leur appel à "une conférence internationale de paix au Proche-Orient". Ils ont négligé l'organisation des Palestiniens et des Israéliens contre la politique du gouvernement. Alors le soulèvement n'était pas dans leurs priorités.
Ce partis, et plus particulièrement le Parti communiste, ont dû bien évidemment apporter leur soutien au soulèvement. Mais ils sont bien loin d'y participer et loin d'en bénéficier. Le Parti communiste en Israël a finalement été d'accord pour appeler à une grève générale de l'ensemble de la population à l'intérieur d'Israël même, à l'intérieur de la "Ligne verte" (qui sépare les territoires occupés d'Israël d'avant 1967, ndlr) la troisième semaine de décembre, en solidarité avec le soulèvement. C'était le produit de la pression des masses sur ce parti, des masses palestiniennes à l'intérieur d'Israël, qui sentaient la nécessité de soutenir leurs frères et sœurs des territoires occupés. Aujourd'hui, le Parti communiste est complètement passif centralement, même si ses sections locales essayent d'être actives dans le soutien au soulèvement.
• Que se passe-t-il avec la Liste progressiste pour la paix ? (coalition d'Israéliens de gauche, y compris de sionistes de gauche, tels Uri Avnery et Matti Peled et divers courants palestiniens, ndir.)
- La Liste progressiste est encore en plus piteux état. Elle vient de connaître un certain nombre de scissions. Voilà un mois ou deux, un groupe de militants s'est retiré de la Liste progressiste explid'un plutôt défaillante.
• Ce sont des Palestiniens ou des Israéliens ?
- Beaucoup de Palestiniens. Ils ont aussi perdu beaucoup d'illusions sur la partie israélienne de la liste. Ils disent que le mouvement est largement composé de Palestiniens mais que la direction donne un poids trop important aux Israé-
| liens dans le Parti. Ils disent également que cette organisation ne faisant pas grand chose, elle ne peut se développer. Environ trente militants se sont collectivement retirés du mouvement. Et maintenant, la Liste progressiste se rend compte que les choses ne vont pas très bien et qu'elle pourrait bien ne retrouver aucun siège aux prochaines élections législatives.
• A l'intérieur des territoires occupés, des organisations unitaires se sont-elles développées ?
- Le soulèvement en lui-même était spontané. Il est le produit de la colère et de la frustration de ces vingt dernières années d'occupation. Il n'y a pas de raison particulière à l'éclatement du soulèvement. Je pense qu'il existait juste le sentiment que l'occupation ne pouvait se poursuivre comme ça et que si Israël ne s'arrêtait pas maintenant, la situation allait encore empirer. La population s'est rendu compte que seules la résistance et la lutte pouvaient arrêter les Israéliens.
Aussi, dans les premières semaines du soulèvement, nous assistons à des vagues successives de manifestations, de grèves et d'actes de résistance, qui éclatent de façon sporadique, qu'ensuite des militants vont essayer de diriger et d'organiser. Dans les quatre ou cinq dernières semaines, nous voyons que le soulèvement devient très bien organisé, notamment sur la bande de Gaza. Des comités populaires se forment qui organisent le soulèvement. Ils sont généralement basés sur la coordination des mili-tants des différentes fractions palestiniennes. Dans les camps palestiniens, en particulier, les comités populaires sont composés de représentants de toutes les fractions palestiniennes présentes dans le camp. Nous ne pouvons pas dire que ces comités soient très représentatifs de toute la population, mais tous les militants de toutes les fractions palestiniennes y sont présents.
• Quelles sont ces fractions ?
- L'ensemble des fractions de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), c'est-à-dire le Fath, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) de Georges Habache, le Front démocratique de libération de la Palestine (FDPLP) de Nayef Hawatmeh, les communistes, la fraction d'Abou Moussa, et dans certains endroits, comme à Gaza, les intégristes islamiques.
• Les intégristes n'ont participé aux Comités que dans la seule bande de Gaza ?
- Surtout à Gaza. Dans les autres camps de réfugiés de Cisjordanie, il y a une sorte de 'cessez-le-feu" entre intégristes et nationalistes. Tous les efforts sont concentrés contre les forces d'occupation. Mais nous ne pouvons pas dire non plus qu'il y avait une sorte de front
unique avec les intégristes. Je pense que du fait de la force des intégristes sur la Bande de Gaza, les nationalistes ont été contraints de passer ce pacte avec eux.
• Sur le reste des territoires, ce sont les nationalistes qui sont opposés à travailler en commun avec les intégristes ?
- Je ne dirais pas qu'ils s'y sont opposés. Comme les nationalistes sont les plus forts, ils se contentent d'ignorer les intégristes. Ces derniers participent au soulèvement en tant qu'individu ou en tant qu'organisation.
• Les intégristes sont la force dominante dans la Bande de Gaza ?
- Non, mais les médias à l'échelle internationale et plus particulièrement en Israël ont essayé de faire croire que les intégristes dirigeaient le soulèvement. Ce n'est pas vrai. Qui plus est, je dirais que le soulèvement à Gaza était dirigé non seulement par des militants et dirigeants dans la mouvance de l'OLP, comme ceux du Fath, mais aussi par la gauche de Gaza. C'est-à-dire, par le FPLP et le FDLP et même les communistes. Certains des dirigeants, comme Haydar Abdul Shasi, sont identifiés à la gauche. C'est une figure importante sur toute la bande de Gaza et plus particulièrement de ce soulèvement.
• Les forces conservatrices, qui soutiennent le régime de Jordanie par exemple, sont-elles impliquées dans le soulèvement ?
- Le soulèvement dans les territoires occupés a démontré que le courant jordanien ou les autres courants réactionnaires qui peuvent exister n'ont pas de soutien populaire. Ils n'ont même pas participé à ce soulèvement, attitude qui contraste avec celle qui était la leur avant ces événements quand ils essayaient de gagner certaines forces et un certain appui. A travers le clientélisme, en offrant de l'argent et des emplois, il y avait une sorte de renouveau de ce type de courants, particulièrement des pro-jordaniens et des partisans d'Abou Zaïm, (Atallah Atallah), le courant qui est parti de l'OLP et qui soutient la Jordanie. Les organisations de villages qui étaient soutenues par les Israéliens sont également inexistantes à l'heure actuelle. Aussi, tous les courants pro-jordaniens ont été balayés pendant ce soulèvement. Ce sont les grands perdants.
• Des différences de classe el d'âge sont-elles apparues à la faveur du soulèvement ?
- L'une des caractéristiques de ce soulèvement c'est qu'il a unifié toutes les composantes de la communauté palestinienne, les jeunes et les vieux, les habitants des camps de réfugiés et ceux des villes et des villages, les travailleurs, les étudiants, les lycéens, les commerçants, etc. Ce mouvement est différent de ceux du passé parce qu'il englobe toute la population palestinienne. On n'assiste même pas à des fractures de classes, même les bourgeois et les petits-bourgeois palestiniens ont été entraînés dans le soulèvement.
Les mouvements précédents étaient surtout le fait des jeunes, ceux que les Israéliens appellent les chebab. Mais celui-ci est loin d'être dirigé et organisé par les seuls shebab. Si vous avez vu des reportages sur les camps de réfugiés de la bande de Gaza, vous pouvez voir que parmi ceux qui se battent avec les soldats israéliens, les jeunes côtoient les vieux, les femmes, les enfants. Ils forment un tout.
• Quelles sont les perspectives pour ce mouvement ?
- Le soulèvement représente un saut qualitatif dans le rapport des forces entre les sionistes d'une part, et la lutte nationale des Palestiniens de l'autre. Il représente également le début d'une nouvelle époque pour la lutte anti-sioniste. Le soulèvement a également montré qu'après les défaites subies par l'OLP et le mouvement national palestinien pendant et après la guerre du Liban, le centre de gravité de la lutte palestinienne s'est déplacé de l'extérieur du pays, du Liban, vers la Palestine elle-même, vers les territoires occupés.
Le soulèvement a également montré que les masses palestiniennes de ces territoires jouent un rôle décisif dans la lutte palestinienne. Le mouvement national palestinien doit se réorganiser autour de cette réalité. Il doit se baser sur les Palestiniens qui vivent en Palestine. En conséquence, le mouvement national palestinien doit essayer de formuler une nouvelle stratégie afin d'organiser et de mobiliser les masses palestiniennes de
Jusqu'à présent, la population palestinienne était amenée à penser que sa libération viendrait de l'extérieur du pays. Par ses actions et sa stratégie, l'OLP a toujours mis l'accent sur le fait que la libération viendrait de l'extérieur du pays. Au début, c'était des régimes arabes. Puis, c'était de la guérilla aux frontières. Ensuite, et c'est la phase dans laquelle nous nous trouvons, des initiatives diplomatiques comme le montre l'appel récent à une conférence de paix internationale.
Ce soulèvement a montré que les masses palestiniennes sont mille fois en avant de la direction qui s'occupe de ces manœuvres diplomatiques. Le mouvement palestinien doit baser sa stratégie sur les masses de Palestine afin de modifier les rapports de forces à l'intérieur du pays lui-même. Cette stratégie doit prendre en considération que la Ligne verte a, de fait, maintenant disparu. Les politiques oppressives mises en place par les autorités israéliennes ne se limitent pas aux territoires occupés mais s'exercent dans la société israélienne elle-même.
Aujourd'hui, la nécessité d'unifier la lutte des Palestiniens et des Israéliens progressistes contre l'ennemi commun est pressante.
• Quelles sont vos revendications concrètes à cet égard ?
- Ces revendications figurent sur la couverture de notre journal en hébreu. Elles comprennent la libération de tous les prisonniers, l'arrêt des déportations, l'arrêt de toutes les mesures répressives dans les territoires occupés, les droits politiques pour les Palestiniens, le droit d'organisation, le droit de manifestation, le droit d'élire leurs propres organes municipaux, l'égalité devant l'impôt.
Nous pensons que ce soulèvement a montré que de telles revendications immédiates peuvent être satisfaites. Nous pensons qu'après vingt ans d'occupation, il est plus raisonnable, plus réaliste de commencer à mettre en avant des revendications contre le système anti-démocratique, religieusement sectaire imposé sur le territoire, des revendications sur lesquelles toute la population dans l'ensemble du territoire peut se mobiliser, que d'appeler à un Etat palestinien à côté d'Israël.
Propos recueillis au téléphone par Gerry Foley : 27 janvier 1987