AU DEBUT DE L'AUTOMNE DERNIER, les patrons de la sidérurgie allemande avaient conclu un accord, avec le gouvernement et les syndicats, qui prévoyait la suppression de 35 000 emplois, dans suspens, formellement, la question des licenciements massifs.
Deux mois après, le 26 novembre, un autre accord intervenait,
Thyssen qui planifiaient entre eux les réductions de production de la zone de Duisbourg, le cœur de la Ruhr. Dans cette région
Krupp Rheinhausen, les plus directement touchés, se sont mis
ALLEMAGNE DE L'OUEST
Les hauts-fourneaux s'échauffent le secteur de l'acier d'ici la fin 1989, laissant toutefois en cette fois entre les Maîtres de forges Krupp, Mannesmann et où le taux de chômage atteint déjà 15%, une autre activité importante, le charbon, va d'ailleurs voir ses capacités de production diminuer de 13 000 tonnes par an, ce qui entraînera la suppression de 30 000 emplois sur 157 000.
Dans ce cadre du véritable naufrage organisé de toute une région, les sidérurgistes de la Ruhr ont décidé de lancer une contre-offensive massive. Dès le 27 novembre, ceux de en grève avec occupation. Le 10 décembre, plus de 200 000 sidérurgistes ont manifesté à Duisbourg, Essen, Bochum, etc.
[ EST LA SOCIETE KRUPP qui a mené les attaques contre l'emploi dans la si-
1982, elle dérurgie. En avait annoncé la fermeture de son secteur de production d'acier de Duisbourg-Rheinhausen, prévoyant de supprimer 4 000 emplois. Pour la première longtemps une forte résistance s'était développée. Depuis lors, les travailleurs de chez Krupp ont pris de plus en plus souvent la direction des mobilisations dans la sidérurgie. Entre 1983 plans de réduction d'effectifs ont été liés à un certain nombre de propositions de fusions qui n'ont pas abouti.
L'accord du 10 septembre
Le 21 mai 1987, Krupp a annoncé qu'il licencierait 6 000 ouvriers dans l'ensemble de la compagnie avant 1988, dont
2 000 à Rheinhausen. Le 16 juillet, le patron de Krupp, Cromme, déclara que la suppression de 30 000 emplois dans la sidérurgie dans les régions du Rhin et de la Rhur était "inévitable". Les ouvriers et une partie du conseil d'usine (organisme créé dans le cadre de la loi de co-gestion et élu par l'ensemble du personnel) se dressèrent contre ce projet. Mais sous la menace "soit d'une rationalisation, soit de la fermeture totale des laminoirs" et à cause de l'impréparation à la lutte de l'IG Metall
(syndicat des métallurgistes), le conseil d'usine se trouva finalement obligé de signer un accord avec la direction le 10 septembre 1987, ouvrant la voie aux suppressions d'emplois, mais, cependant, sans les accepter définitivement.
La suppression des emplois n'était possible que si les travailleurs étaient prêts à accepter les mesures de compensation sociale offertes et à démissionner de leur plein gré. Les principaux points de l'accord signé le 10 septembre étaient les
- maintien de toutes les usines sidérurgiques de Krupp (Rheinhausen, Bochum, Siegen-Geisweid) ;
- investissements destinés à soutenir ces entreprises ;
- plan social assurant 90% du dernier salaire net jusqu'à la retraite à 60 ans ;
- pas d'autre réduction du personnel jusqu'en 1991 ;
- introduction de "congés de convenance personnelle" de deux à trois ans pour les travailleurs les plus jeunes.
Ces derniers pouvaient également quitter leur travail avec la garantie de 90% du dernier salaire net pour suivre une formation avec assurance de réembauche. Il existait aussi une clause extensive concernant les possibilités de formation ;
- un accord sur le maintien et la création d'emplois (nouveaux produits, etc.).
Mais, l'encre des signatures était à peine sèche qu'une "fuite" venait porter à la connaissance du conseil d'usine que la direction de Krupp avait fomenté un accord de coopération à large échelle avec Thyssen et Mannesmann (dont les principaux centres de production sont aussi à Duisbourg), prévoyant la fermeture totale de Rheinhausen. La fonderie Mannesmann de Duisbourg-Huckingen devait reprendre toute la production de base de l'acier, et Thyssen tout le travail des trains de laminoir, en particulier la fabrication des rails, avant la mi-1988.
Une majorité de gauche Ce fut la goutte d'eau. Ceux qui voulaient défendre l'emploi s'étaient déjà organisés à Rheinhausen et en 1983, un Comité de citoyens avait été formé. Lors des élections au conseil d'usine de 1987, une majorité de gauche fut élue.
La ligne du Parti social-démocrate (SPD) n'était pas de maintenir les emplois, mais de fournir des "emplois alternatifs", de préférence dans les industries de pointe, mais aussi dans la protection de l'environnement. Cela concorde avec la politique structurelle du SPD dans l'Etat (Land) de Rhénanie-Westphalie, qui accepte que les "vieilles industries" soient dégraissées et compte sur une croissance de prétendues industries d'avenir.
Le gouvernement de l'Etat a adopté une "Initiative pour l'avenir du charbon, du fer et de l'acier", soutenue par 2 milliards de marks, (100 Marks = 337 francs français) dont les deux-tiers doivent être fournis par le gouvernement fédéral. Il s'agit, entre autres, de se débarrasser des poids morts. A Oberhausen, par exemple, un incinérateur de déchets doit être construit avec cet "argent. Mais on ne fait aucune obligation aux sociétés privées ou publiques de créer des emplois.
La lutte des ouvriers de Rheinhausen bénéficie d'un large soutien de la population et a été marquée par de nombreux épisodes.
Un nouveau chapitre de la lutte des classes
Il y a bien longtemps que nous n'avions vu de telles choses se passer en Allemagne de l'Ouest, des sidérurgistes enragés occupant de fait l'usine Krupp de Rheinhausen ; semant la tempête à la Villa Hügel, palais de la famille Krupp depuis un siècle et temple du capital et de ses politiciens ; occupant les rues et les ponts de Duisbourg. Dans les dernières semaines de 1987, un vent violent de lutte de classe a balayé encore un morceau du mythe du "crépuscule de la classe ouvrière".
Pendant un bref moment, le pouvoir fut dans la rue. Pour le moins, les maîtres du sommet ont eu un clair aperçu du spectacle que donnerait l'Allemagne de l'Ouest si les travailleurs ne se contentaient plus de protestations polies dirigées d'en haut mais prenaient la détermination d'obtenir par eux-mêmes la satisfaction de leurs revendications.
Depuis le 26 novembre, rien n'est sorti des ateliers sans l'approbation du conseil d'usine. Depuis lors, c'est le personnel, et non la direction, qui décide quand, quoi et combien sera produit. La tactique de lutte est le "stop and go" (on arrête, on reprend), c'est-à-dire que les travailleurs restent dans l'usine mais qu'il y a une énorme baisse de la production (allant jus-
qu'à réduire de moitié la production mensuelle normale), et la direction est pratiquement incapable de faire aucun plan.
Comme la Lorraine En Lorraine, du côté français de la vallée du Rhin, en 1984, alors que les négociations pour la semaine de 35 heures étaient en cours, les sidérurgistes ont assiégé les locaux centraux des syndicats et des partis. C'est le même phénomène : une région entière réduite à la misère, les directions syndicales cogérant cette évolution, et les partis (en particulier ceux de gauche), n'offrant que de vagues promesses d"emplois alternatifs" et de "programmes d'investissements".
Rheinhausen est en train d'écrire un nouveau chapitre de la lutte des classes en Allemagne de l'Ouest. Au lieu d'actions de protestation syndicale, un mouvement spontané de l'ensemble de la force de travail s'est développé. Les travailleurs organisent leur lutte de façon indépendante et démocratique. Ils obligent leurs conseils d'usine à rendre compte de leurs actes, surtout en ce qui concerne les négociations avec la direction. Et les décisions d'action sont prises au cours des assemblées générales. Ce n'est pas l'appareil syndical officiel qui mène la lutte. Il suit plus ou moins le mouvement, appelant à de grandes journées d'action de toute l'industrie, comme celle organisée par l'IG Metall le 10 décembre. Mais il ne soulève que des revendications mineures et essaie de dévier le problème vers la capitale et la CEE.
Les actions des travailleurs sont radicales. Ils ne se laissent plus duper par des protestations symboliques. Ils combattent pour leurs revendications. Une petite phrase qui court partout illustre cet état d'esprit : "si ça éclate vraiment ici, les démons de Hafenstrasse (des squatters de Hambourg qui ont défendu leur domicile contre la police) ne seront que des ours en peluche comparés à nous". . Cela jette un froid réel dans la bourgeoisie.
Avec leur détermination, les ouvriers ont gagné dans la population une large approbation. Les Eglises, les associations, les groupes femmes, les groupes culturels, les petits commerçants et même des secteurs des médias soutiennent tous cette lutte parce que tout dépend de l'acier. Le 3 décembre, il y a eu une manifestation de 10 000 lycéens.
De plus, les travailleurs n'ont pas limité leur action à Rheinhausen. Ils savent que la lutte contre la mort des entreprises dans la sidérurgie ne peut être gagnée à l'échelon de la branche tout entière. Ils s'efforcent de gagner à leur combat la force de travail des autres sites sidérurgiques. Pour y parvenir, il leur faut souvent surmonter la résistance d'usines dont l'orientation majoritaire est favorable à la collaboration sociale. Si la direction du syndicat veut garder cette lutte sous son contrôle, il faudra qu'elle lui offre une perspective réelle, sans essayer de faire porter la responsabilité aux politiciens.
Si elle ne le fait pas, il se pourrait que nous assistions, ici, à ce qui s'est déjà produit ailleurs : des directions alternatives pourraient prendre forme dans les ateliers. La lutte de Krupp dessine cette perspective.
Il faut fonder un grand espoir sur les travailleurs de Rheinhausen. Ils ont montré qu'il y a une alternative à la soumission aux diktats du capitalisme et à la passivité des directions syndicales. •
Janvier 1988