Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALLEMAGNE DE L'OUEST

"Déterminer les besoins sociaux en matière d'acier"

Inprecor n° 259, 15 février 1988 · p. 7-8 · 1 161 mots

Allemagne Syndicalisme

THEO STEGMANN est vice-président du conseil d'usine à Krupp Rheinhausen et c'est un dirigeant représentatif de la nouvelle majorité de gauche de ce conseil. C'est un sidérurgiste à qui fut accordé un congé, il y a six ans, pour qu'il puisse remplir les fonctions de membre du conseil.

• INPREKORR : Est-ce que la production continue en ce moment ?

- Theo STEGMANN : Oui. Au début de la lutte, à la fin novembre, les ouvriers ont décidé d'une tactique souple. Au départ certains préféraient une grève illimitée jusqu'à ce que l'idée même de fermeture soit abandonnée. Mais finalement ils ont opté pour cette tactique souple, à cause des problèmes techniques compliqués qui se posent dans la sidérurgie. Plus longtemps les machines sont arrêtées, plus il devient difficile de remettre en marche les hauts-fourneaux et de les amener à la bonne température. On appelle cette tactique le "stop and go" (on arrête et on repart). De cette façon, la direction ne peut pas savoir d'avance quand les ouvriers seront en grève et quand ils produiront. Cela suppose, évidemment, que les travailleurs soient techniquement capables de contrôler de telles opérations. Et ils ont montré qu'ils l'étaient.

• Quels sont les rapports entre les travailleurs et le syndicat?

- L'organe central dans une grosse entreprise de la sidérurgie, c'est le conseil d'usine. Les dernières élections au conseil, en avril 1987, ont changé sa composition de façon très notable, lui donnant individuels au lieu des listes traditionnelles. Les "cols bleus" et les blancs" pouvaient choisir entre 29 candidats. Cela a entraîné une bien plus grande confiance. Depuis le début les ouvriers et les conseils d'usine ont lancé la lutte ensemble. Les conseils d'usine ne prennent aucune décision qui n'ait d'abord été discutée et approuvée par les travailleurs. Cette approche a encore davantage accru la confiance, bien que les travailleurs soient nerveux, on le comprend. Toutes les questions importantes sont largement discutées avant que les décisions ne soient prises. Les compromis et les résultats des négociations sont d'abord soumis au vote des travailleurs avant que le conseil d'usine ne les endosse. Pendant toute cette période, le conseil d'usine s'y est conformé.

• Est-ce que des négociations sont en cours avec la direction ?

- Nous avons toujours souligné que nous sommes prêts à la négociation, dès que la direction abandonnera ses projets de fermeture. Le 12 décembre, nous avons atteint un compromis provisoire, mais direction s'est à nouveau fait l'avocat du respect de l'accord conclu avec nous le 10 septembre. Nous avons également obtenu des négociations concernant les divers projets qui permettraient de garder l'usine en fonctionnement. Cependant il est apparu clairement que Krupp désire maintenir sa ccopération avec Mannesmann et Thyssen, parce que c'est plus rentable pour lui. Naturellement, cela n'a pas contribué à rassurer les travailleurs. Ils comprennent que le danger de l'élimination des emplois dans la sidérurgie subsiste.

• II semble que la détermination à défendre les emplois existants et à ne pas faire confiance à de vagues promesses d'emplois de substitution soit très forte.

- Oui. Mais il y a deux niveaux, et c'est vrai également pour la politique syndicale. Nous demandons le maintien des usines en activité, parce que nous ne pou-

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vons nous laisser rassurer par des phrases telles que "nous allons créer 8 000 emplois de substitution". Aujourd'hui personne ne peut répondre à la question de savoir d'où ces emplois sont supposés venir. Depuis le début, les gens considèrent que tout cela n'est qu'une manœuvre politique ou une illusion. Et ils ont raison, au vu de toute l'expérience passée.

D'un autre côté, nous ne luttons pas nécessairement pour le maintien des emplois là où ils sont. Aucun d'entre nous n'est particulièrement désireux de travailler dans les hauts-fourneaux, le travail n'y est guère plaisant, et personne n'aime travailler en équipes sur sept jours. Mais aussi longtemps qu'il n'y a pas de garantie d'un nouvel emploi, nous combattrons pour le mode de vie que nous avons aujourd'hui.

Bien sûr, nous voulons aussi voir de nouvelles industries s'installer amenant des emplois avec elles. Nous avons déjà élaboré des programmes en ce sens, des programmes de formation permettant à nos collègues de travail d'apprendre d'autres métiers afin de pouvoir réussir un certain changement structurel dans la région. Mais tout ceci a été balayé par la décision de fermeture de l'usine.

• On dit qu'il y a trop d'acier produit dans le monde, qu'il y a d'énormes excédents de capacité de pro-

- C'est une question très intéressante, dont nous avons également discuté. En ce qui concerne les "excédents de capacité", je pense la chose suivante : nous fabriquons un produit dont nous sommes fiers, des rails pour les chemins de fer mais aussi pour les tramways. Nous pensons qu'il y a un grand besoin social de ces produits, non seulement dans les pays du Tiers-monde, mais aussi chez nos voisins d'Allemagne de l'Est.

Le problème ne vient pas de ce qu'il n'y pas de demande, mais cette demande n'est pas solvable. Il serait beaucoup plus raisonnable que les gouvernements, fédéral, des différents Etats, offrent à ces pays un crédit gratuit afin qu'ils puissent construire un réseau ferré et un système local de transports publics. De cette façon, entre autres, un débouché serait assuré à notre production dans le cadre d'une division internationale intelligente du travail.

• En tout cas, dans l'acier le "marché libre" est un mythe. Quelle est votre attitude à propos de la nationalisation ?

- Cette revendication fait depuis longtemps partie du programme fondamental du DGB (Confédération syndicale allemande) et elle est inscrite dans les statuts de l'IG Metall. Depuis 1983, elle a été réactualisée par les délégués d'atelier dans industrie. Depuis 1985, le programme de l'IG Metall pour la sidérurgie appelle à la nationalisation de toute cette industrie, y compris les secteurs rentables. C'est dans cette perspective que la lutte doit être lancée, en dernière analyse. La précondition du succès est bien sûr un changement décisif du rapport des forces dans l'ensemble de l'Allemagne de l'Ouest.

- Que prévoyez-vous pour le futur proche?

- Nous avons profité de la période des vacances pour discuter et préparer les actions de janvier et février. Il est clair que nous devons augmenter la pression. Le 22 février aura lieu le "round du Chancelier" sur les problèmes de l'industrie sidérurgique. Notre stratégie a pour objectif d'entraîner dans la lutte davantage de travailleurs des autres usines, surtout nos collè gues de Mannesmann-Huckingen, qui sont déjà engagés dans le plan de coopération (voir article ci-dessus). Nous voulons y amener également ceux de Thyssen et de Krupp à Bochum. Nous voulons aussi essayer d'obliger l'IG Metall à organiser la pression à l'échelle de toute l'industrie à l'occasion des négociations en cours dans la sidérurgie. Nous voulons mettre en avant des revendications qui puissent offrir une perspective commune à l'ensemble des travailleurs des complexes sidérurgiques.

Propos recueillis pour INPREKORR par Hermann DIRKES ; 30 décembre 1987

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