Inprecor 1974–2004

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ECONOMIE

Le dollar en chute libre

· Inprecor n° 26, 14 avril 1978 · p. 29-32 · 2 705 mots

Japon et Corée Allemagne Économie mondiale France

Depuis six mois, la chute du dollar est devenue une forme spectaculaire sur le marché des changes de Francfort, de Tokyo, de Zürich, d'Amsterdam. Même à Londres et à Paris, sa position s'est sensiblement détériorée. Depuis le réalignement des monnaies de 1971, la perte de change du dollar par rapport aux devises fortes est de l'ordre de 33 à 40%. C'est clair et net. Cela ne peut rester sans conséquences dans une économie capitaliste dans laquelle la monnaie - y compris la monnaie de papier - n'est pas seulement moyen d'échange, mais encore moyen de payer des créances et moyen de thésaurisation.

Certes, le dollar n'est pas en déclin par rapport à toutes les devises. A plus long terme, les devises de plusieurs pays impérialistes, avant tout la livre sterling et la lire, se sont autant dépréciées que le dollar. A plus court terme, la même remarque s'applique à la monnaie des pays scandinaves. Le dollar canadien s'est même déprécié par rapport au dollar américain. En outre, la plupart des monnaies des pays semi-coloniaux - à l'exception des monnaies des plus riches pays arabes exportateurs de pétrole - soit s'alignent sur le dollar, soit connaissent une dépréciation beaucoup plus forte que la devise américaine.

Mais, ceci dit, la chute du dollar n'en entraîne pas moins des conséquences importantes dans tous les domaines de l'économie capitaliste internationale. Elle a même des ré-

Economie

Le dollar

en chute libre

Les répercussions de la chute du dollar exercent une tendance déstabilisatrice sur toute l'économie internationale. percussions, évidemment plus limitées, pour l'économie des Etats ouvriers bureaucratisés. Ces répercussions découlent du rôle prépondérant qu'a joué le dollar depuis la Seconde Guerre mondiale dans l'économie capitaliste. Elles exercent, de ce fait, une tendance déstabilisatrice sur toute l'économie internationale.

L'impression générale qui a prévalu chez les commentateurs droite comme de gauche, c'est que la chute du dollar résulte d'une manœuvre plus ou moins délibérée de l'impérialisme américain en vue d'améliorer sa position concurrentielle et d'imposer la réalisation de ses projets de politique économique à ses concurrents réticents, avant tout l'Allemagne de l'Ouest et le Japon. La chute vertigineuse du dollar stimulerait les exportations américaines aux dépens des exportations ouest-allemandes et japonaises, en rendant celles-là meilleur marché et celles-ci plus chères. Pour protéger les exportations de leurs capitalistes, gouvernements ouest-allemand et japonais seraient obligés de «soutenir» tôt ou tard le dollar, c'est-à-dire de le racheter massivement sur le marché des changes. Mais ce faisant, ils gonfleraient automatiquement masse monétaire de leurs devises nationales, c'est-à-dire s'engageraient finalement dans ce fameux processus de «relance accélérée» que l'administration Carter essaye depuis plus d'un an de leur imposer sans grand résultat.

Une expansion monétaire accentuée en Allemagne et au Japon y relancerait l'inflation, et arrêterait du même coup la dépréciation du dollar par rapport aux devises fortes. Ainsi, l'impérialisme américain gagnerait sur tous les tableaux en laissant momentanément le dollar en chute libre.

La manipulation monétaire, dont la dévalorisation n'est qu'une variante, est incontestablement un instrument utilisé par toutes les puissances impérialistes pour améliorer leur situation compétitive. Des conditions de récession ou de dépression économiques, comme celles que nous connaissons depuis quatre ans, favorisent l'emploi de telles techniques. Que les Etats-Unis répètent sur grande échelle ce que la Grande-Bretagne, l'Italie, la France et la Suède avaient pratiqué préalablement, cela paraît vraisemblable.

Il n'empêche que les conséquences de telles manipulations sont beaucoup plus complexes lorsqu'il s'agit de la principale monnaie de réserve du monde capitaliste, y compris les conséquences pour l'économie du pays qui prend l'initiative de faire baisser le taux de change de sa monnaie.

Constatons tout d'abord que si la dévaluation massive de la livre sterling et de la lire italienne semble avoir abouti effectivement à rétablir la balance des paiements de ces deux puissances impérialistes, il n'en est pas de même pour les Etats-Unis. Il n'y a aucun signe que cette balance soit sur le point de se redresser, tout au contraire.

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C'est d'ailleurs parce que le grand capital, avant tout les multinationales, y compris les multinationales américaines, s'attend à une persistance du déficit de la balance des paiements des Etats-Unis, et donc à un effritement du cours du change du dollar, qu'il est obligé d'anticiper sur ce mouvement, c'est-à-dire obligé de spéculer contre le dollar, ce qui accentue et amplifie le recul du cours de cette devise.

Soulignons de même que l'ampleur des importations de pétrole des Etats-Unis ne peut être l'explication fondamentale de la détérioration de la balance commerciale et de la balance des paiements des Etats-Unis. A l'exception de la Grande-Bretagne, les Etats-Unis dépendent moins de telles importations que les autres puissances impérialistes. Ce n'est pas du côté des importations de pétrole que le bât blesse, mais du côté de la balance commerciale des produits manufacturés. La part des Etats-Unis dans les exportations mondiales de ces produits ne cesse de diminuer. Leur part dans les importations mondiales ne cesse d'augmenter. Ici intervient évidemment aussi le taux d'inflation aux USA, supérieur à celui de la RFA et du Japon.

Sous-jacent à la crise du dollar, il y a donc un phénomène structurel à long terme, et non un simple accident conjoncturel. Les EtatsUnis ont perdu le «monopole de haute productivité» dont ils jouissaient pendant la première décennie postérieure à la Seconde Guerre mondiale. De manière constante, la productivité du travail industriel y augmente moins rapidement que chez leurs principaux concurrents. Mise à part l'avance qu'ils conservent dans certains domaines comme les grands ordinateurs et «l'industrie de l'espace», ils sont battus en brèche dans presque tous les secteurs de la grande exportation : automobiles, appareils électriques et électroniques, machines-outils et machines électriques, acier, tissus et produits synthétiques, construction navale. Même dans le domaine électro-nucléaire et dans celui de l'aviation, où leur position monopoliste semblait assurée, ils ont perdu des plumes au cours des dernières années.

Les chiffres sont d'ailleurs parfaitement éloquents. La corrélation entre l'évolution des progrès de la productivité du travail et la part respective des différentes puissances impérialistes sur le marché mondial des produits manufacturés, est manifeste. Et le moins qu'on puisse dire. c'est que si la chute du dollar est une mesure pour modifier cette corrélation, elle n'a point été couronnée de succès jusqu'ici.

Entre 1964 et 1975, la productivité du travail dans l'industrie manufacturière a augmenté en moyenne annuelle de 3,5% aux Etats-Unis, contre 5% en RFA, 6,5% en France et 10,6% au Japon. Entre 1970 et 1974, ces taux de croissance respectifs furent de 3,8%, 5,1%, 5,9% et 8%. La part des Etats-Unis dans les exportations mondiales de produits manufacturés est passée de 21.5% en 1964 à 18,5% en 1970, 17,7% en 1975 et 16,5% en 1977. Celle de la RFA est passée de 19,3% en 1964 à 19,8% en 1970, 20,3% en 1975 et 20,5% en 1977, tandis que la part du Japon passait de 8,1% en 1964 à 11,7% en 1970, 13,6% en 1975 et 15,4% en 1977.

En 1959, c'était une firme américaine qui dominait dans onze branches sur treize de l'industrie manufacturière. En 1974, cette supériorité ne se vérifie plus que dans sept branches sur treize. En 1959, 63% des 156 firmes les plus grandes du monde de l'industrie étaient améri-

Dans la Banque de France caines. En 1974, ce pourcentage était tombé à 43%, contre 36,5% pour les multinationales européennes et 20% pour les multinationales japonaises.

Ajoutons d'ailleurs que le scénario «machiavélique» attribué aux dirigeants de l'impérialisme en matière de chute du dollar non seulement s'est avéré peu efficace dans le domaine des exportations de marchandises, mais n'est pas du tout le seul résultat possible de cette chute. Si les gouvernements ouest-allemand et japonais s'obstinent à conserver à la lutte contre l'inflation la priorité accordée jusqu'ici, ils pourraient réagir au gonflement de la masse monetaire, provoqué par l'afflux de dollars, à la fois par des restrictions budgétaires sévères et par des mesures de contrôle des mouvements de capitaux (comme l'a fait la Suisse). Le résultat serait de précipiter une nouvelle contraction du commerce mondial et une nouvelle récession, et non l'alignement du DM et du yen sur le dollar déprécié.

La principale faiblesse de toutes les analyses qui exagèrent le caractère politiquement induit et voulu de la chute du dollar est cependant ailleurs. Elle réside dans une sous-estimation très nette des conséquences de cette chute sur le plan des mouvements de capitaux, dans une incompréhension de la nature spéci-

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fique de l'époque impérialiste et du rôle essentiel que le capital financier et les mouvements internationaux de capitaux y jouent.

La dépréciation accélérée de la principale monnaie de papier sur le marché mondial sape son rôle comme équivalent général et moyen de paiement généralement accepté. Même à l'intérieur d'un Etat, et a fortiori sur le marché mondial où n'existe aucun Etat souverain, auforce extra-économique ne peut à la longue obliger un propriétaire de marchandises ou de créances d'en accepter le paiement en monnaie de singe. Supposer le contraire, c'est fermer les yeux devant la nature du régime capitaliste, fondé sur la propriété privée et la concurrence.

Dans les conditions présentes, la dépréciation accélérée du dollar doit forcément provoquer une série de réactions en chaîne, dont les plus importantes nous paraissent les suivantes:

La même logique qui fait que la chute du dollar favorise les exportations de marchandises américaines implique qu'elle favorise les exportations de capitaux de la part des impérialistes européens et japonais. En fait, alors que les investissements des multinationales américaines en Europe stagnent ou même diminuent (ou qu'il y a même désinvestissement), il y a une ruée du capieuropéen et japonais sur les Etats-Unis. Fondations d'usines, absorption de firmes américaines, La Bourse étend son linge sale fusions, achats de terrains et même de fermes, se multiplient. Si la tendance actuelle se maintient pendant quelques années, la somme cumulée des investissements directs de capitaux à l'étranger de la part du capital européen et japonais égalera ou dépassera celle des capitaux américains. Ne l'oublions jamais : une dépréciation du dollar de 40% par rapport au DM ou au yen signifie qu'il faut 40% de DM ou de yens en moins à un groupe européen ou japonais pour acheter une usine aux Etats-Unis.

La dépréciation du dollar facilite l'expansion des banques européennes et japonaises sur le marché international. Ces banques se sont lancées avec agressivité tant sur le terrain des crédits internationaux que sur celui de l'émission d'emprunts internationaux. En fait, parmi les vingt plus grandes banques du monde du point de vue de leurs avoirs (dépôts) totaux, il n'y en a plus que quatre, en fin 77, qui soient américaines (il est vrai que parmi celles-ci, il y a toujours le numéro un et le numéro deux). Dix sont européennes, cing sont japonaises, et une est brésilienne. Alors qu'en septembre 77, plus de 75% des euro-obligations étaient libellées en dollars, ce pourcentage est tombé à moins de 20% en février 1978. (Business Week, 20 mars 1978).

Une partie croissante du commerce mondial commence à être soldée en d'autres devises que le dollar, avant tout en DM et en yens. Cette tendance n'est qu'embryonnaire, mais elle tend à s'accentuer.

Une partie croissante des liquidités détenues par les grandes multinationales, américaines autant qu'européennes ou japonaises, est placée dans des banques en dehors des Etats-Unis, en devises autres que le dollar.

Les banques centrales commencent - prudemment et sur une échelle encore réduite - à constituer des réserves de change en d'autres devises que le dollar. Alors que la part de ces «autres devises» dans l'ensemble des réserves de change des banques mondiales capitalistes n'était que de 7% en 1970, elle

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s'élève actuellement à 25%. Si l'on tient compte de la hausse du prix de l'or exprimé en dollars dépréciés - hausse que seule la Banque de

France et la Banque d'Italie comptabilisent jusqu'ici dans le calcul de leurs réserves de change - la part du dollar dans ces réserves est vraisemblablement tombée au-dessous de

›0% au premier trimestre 1978.

/Les créateurs des fameux pétro-dollars - c'est-à-dire les pays exportateurs de pétrole les plus riches, essentiellement l'Arabie Saoudite, le Koweit, Qatar et les émirats du Golfe - ont pratiquement cessé d'accumuler de nouveaux dollars. Ils maintiennent leurs anciens avoirs dans cette devise, mais les revenus courants sont immédiatement convertis en devises fortes.

Ce mouvement serait en cours depuis plus de 6 mois. Rien qu'au mois de février 1978, cette conversion aurait porté sur un milliard de dollars.

Le déclin du dollar implique une perte de revenus pour les pays exportateurs de dollars, perte qui, en l'espace d'un an, serait de l'ordre de 10% pour l'ensemble 92.01 de l'OPEP et de 13% pour le Qatar (le plus frappé). La riposte imminente serait une indexation du prix du pétrole à un cours moyen de 11 devises.(The Economist, 18 mars 1978). Celle-ci entrainerait un renchérissement du pétrole importé par les Etats-Unis, donc une aggravation du déficit de la balance des paiements de ce pays, donc une nouvelle dépréciation du dollar.

A la limite, ces réactions en chaîne incluent le risque d'un retrait général des pétro-dollars des EtatsUnis, ce qui pourrait entraîner un effondrement général du système de crédit de ce pays.

Certes, pour le moment, une telle éventualité est peu probable. L'Arabie Saoudite, qui à elle seule détient quelque 65 milliards de dollars, dépend étroitement de l'impérialisme américain du point de vue politique, militaire, technologique. Sa classe possédante n'a aucun intérêt à déstabiliser l'économie capitaliste internationale de manière désastreuse. Mais les sacrifices financiers qu'elle est prête à accepter en échange de ces considérations socio-politiques ont des limites. L'altruisme n'existe pas dans l'univers des propriétaires de capitaux, et surtout de propriétaires milliardaires.

Si le maintien du placement des fameux 65 milliards dans la zone dollar devait impliquer une perte de pouvoir d'achat de l'ordre de 40 ou 50% en l'espace de quelques années, les sheiks calculeraient comment limiter leurs pertes, comme tout bon gérant de fortunes formé à la Harvard Business School (et c'est là que la nouvelle génération de sheiks a été formée). Les émirats du Golfe TONIET

Wism dépendaient et dépendent encore, eux aussi, de l'impérialisme britannique à tout point de vue. Mais lorsque la livre sterling était en chute libre, ils ont fini par retirer massivement leurs avoirs de Londres.

Ce qui effraie le monde impérialiste, ce n'est pas tellement la chute du dollar en elle-même. En fin de compte, le capitalisme a survécu au déclin de la livre sterling et à bien des catastrophes monétaires et financières. Ce qui l'effraie, c'est qu'il n'y a aucune devise prête à prendre la place du dollar, comme celui-ci se substitua jadis à la livre sterling en tant que principale monnaie de réserve.

Paradoxalement, l'Allemagne et le Japon, sans parler de la Suisse et des Pays-Bas, font des efforts frénétiques et désespérés pour éviter que leur devise ne soit utilisée comme monnaie de réserve. C'est qu'à part le fait que l'histoire des quarante dernières années indique quel risque d'être entraîné dans un tourbillon de spéculation découle de «l'honneur» d'exercer pareille fonetion, l'économie de ces pays n'a manifestement pas la surface nécessaire - comparable à celle de la Grande-Bretagne au XIXe siècle ou celle des Etats-Unis pendant la période 1940-1975 - pour exercer ce rôle-là.

Et c'est là que nous touchons le cœur des difficultés que rencontre l'impérialisme pour remplacer le système monétaire international fondé sur l'étalon ordollar, systeme qui s'est etfondre en 1971, par un nouveau système. Il aurait déjà été difficile de le réaliser en période de prospérité relative. J92018326 B

Il est bien plus difficile de le réaliser en période de dépression. La résistance que manifeste la classe ouvrière internationale à supporter les frais de la «restructuration» accroît encore les difficultés de l'entreprise. Mais celles-ci résident principalement dans le fait qu'au déclin relatif de l'impérialisme américain - qui reste de loin la puissance la plus forte relativement -ne correspond aucune montée d'une autre puissance capable de remplacer son leadership.

Décidément, la «direction collective» ne réussit guère mieux à l'impérialisme qu'à la bureaucratie soviétique. En l'absence à la fois d'une direction hégémonique et d'une direction collective, c'est labsence de direction tout court qui caractérise la scène politique, économique et monétaire impérialiste, La manière dont la crise du dollar est «gérée» - ou plutôt dont elle n'est pas gérée - illustre parfaitement cette crise de direction.

31 mars 1978

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