Inprecor 1974–2004

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ITALIE

Du compromis historique à la capitulation permanente

· Inprecor n° 26, 14 avril 1978 · p. 22-28 · 6 040 mots

Italie Syndicalisme Stalinisme

Environ deux mois après le début de la crise gouvernementale, un jour après l'enlèvement d'Aldo Moro, le gouvernement homogène démocrate-chrétien, avec l'appui de quatre des cinq partis qui, jusque-là s'étaient abstenus, et des fascistes de Démocratie Nationale, a obtenu la confiance du Parlement, sans aucun débat.

L'entreprise des Brigades rouges a ainsi permis au spectre de l'état d'urgence, agité pendant toute la crise, de prendre corps, et aux réde laisser tomber leurs dernières et timides résistances. La façon dont la crise a été ouverte et s'est conclue, son cours et ce qui l'a suivie, fournissent aujourd'hui des éléments plus clairs sur la situation italienne et sur la relation entre un cadre politique difficile pour le mouvement ouvrier et une réalité sociale riche de potentialités anticapitalistes. LE DECLENCHEMENT DE LA CRISE

La crise gouvernementale a commencé, en fait, bien avant son début formel : déjà en novembre, la reprise des mobilisations ouvrières et l'inquiétude de quelques secteurs de la bourgeoisie face aux perspectives de l'économie italienne avaient montré l'effritement de la formule des «abstentions» et la nécessité d'un tournant. L'année 1977 s'est terminée avec quelques phénomènes préoccupants pour la bourgeoi-

Italie

Du compromis

historique

à la capitulation

permanente La demande de participation à un gouvernement d'urgence était pour le PCI une contre-partie nécessaire face aux engagements pris pour l'avenir et une façon de répondre aux inquiétudes de ses propres militants. sie et la bureaucratie. Dans la deuxième moitié de l'année, la situation économique s'est brusquement aggravée et la nécessité de parvenir à une solution sur quelques questions fondamentales (les licenciements et le contrôle sur les contrats des salaires), est apparue dans son urgence. Une nouvelle situation conflictuelle apparue dans les usines a obligé les directions syndicales à menacer d'une grève générale et à accepter les mobilisations du 2 décembre voulues par la FLM (Fédération de la métallurgie). A la base du PCI et parmi ses cadres intermédiaires, grandissait le mécontentement, créé par une situation bloquée qui mettait en crise la crédibilité du Parti et même certaines de ses structures.

Le débat qui s'est développé dans les structures syndicales à propos d'un document commun aux directions des trois confédérations CGIL, CISL, UIL (1), pendant la crise gouvernementale et l'interview du secrétaire communiste de la CGIL, Lama, au quotidien La Repubblica, ont éclairé les raisons de la décision du PCI d'accélérer les rythmes.

Il y a eu peu d'autres occasions dans lesquelles la subordination aux exigences du patronat aient été exprimée avec autant de clarté. Le consensus aux licenciements massifs que le patronat avait été contraint de retarder pour cause de rapport de forces défavorable dans les grands complexes industriels et la constitution d'une Agence pour l'emploi, c'est-à-dire d'une aire de parcage où les chômeurs seront assistés par l'Etat pendant une période non encore déterminée, mais qui sera difficilement supérieure à un an, sont au centre tant du texte officiel que de l'interview de Lama.

Dans les deux textes, on insiste sur la nécessité de réduire les revendications salariales, d'échelonner les éventuelles augmentations et surtout, on indique les limites des conventions catégorielles qui ne sont pas formellement suspendues, mais qui sont intermédiaires entre les exigences de la base et les engagements pris au niveau confédéral.

La brutalité avec laquelle Lama a explicité ce qui, dans le texte syndical, était exprimé sous une forme plus ambiguë et nuancée, n'a certainement pas été utilisé pour rassurer les patrons sur les bonnes intentions des bureaucrates sur lesquelles ils ne devraient avoir aucun doute depuis longtemps, mais bien pour souligner l'engagement à ne plus faire de concessions aux cadres syndicaux intermédiaires qui, jusqu'à présent, ont représenté l'obstacle majeur au pacte social.

La demande de participation à un gouvernement d'urgence était donc pour le PCI une contre-partie nécessaire face aux engagements pris pour l'avenir et une façon de répondre aux inquiétudes de ses propres cadres militants auxquel la ligne de la direction commençait à apparaître comme une impasse.

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De cet effort pour trouver la quadrature du cercle - tranquiliser sa propre base et répondre aux exigences les plus profondes du profit, menacer de plus près l'appareil du pouvoir et la DC tout en les faisant bénéficier de son consensus - le PCI sort avec un bilan assez mince qui ne fait que repousser à plus tard des problèmes autrement graves que ceux qu'il avait essayé de résoudre en déclenchant la crise gouvernementale.

Avant tout, même l'objectif du gouvernement d'urgence s'est révélé, jusqu'à présent, presque une utopie face aux résistances très dures de l'appareil de pouvoir démocrate-chretien, reseau tres dense de permanents, de clientèle, d'intérets corporatifs et parasitaires avec sa propre logique relativement autonome par rapport à celle de la bourgeoisie elle-même.

Le refus de l'entrée du PCI au gouvernement, dans lequel toute la DC s'est érigée, sans concessions ni failles, souligne deux exigences convergentes dans la situation italienne :

a) L'autodéfense naturelle d'un appareil de pouvoir plus vaste et ramifié que tout autre en Europe;

b) l'opposition de la bourgeoisie à déléguer la défense de ses propres intérêts aux bureaucraties ouvrières dont elle a des raisons très fondées de douter de leur capacité à contrôler leur propre base. En plusieurs occasions, la dernière étant la réunion des cadres démocrates-chrétiens qui s'est tenue à Rome le 29 mars, la DC a éclairé les limites et l'usage de la collaboration avec le PCI; elle est disposée à accepter, car la situation le lui impose, une collaboration limitée dans le temps et qui ne remette pas en discussion son monopole sur le pouvoir institutionnel. LA REVOLTE DES «PEONES»

Les divergences au sein de la DC, qui se sont manifestées d'une façon particulièrement bruyante lors de la réunion des groupes parlementaires où il fallait décider de l'acceptation ou non de l'accord de programme sur lequel le PCI s'était rapidement replié, doivent être interprétées dans leur sens réel. L'affrontement entre la droite démocrate-chrétienne et le reste du parti a été limité pendant tout le déroulement de la crise à l'évaluation de l'opportunité d'une bataille électorale. La conscience que de nouvelles élections auraient reconduit le même rapport de forces, et la nécessité de ne pas affaiblir le pacte social ont un poids déterminant dans les différentes positions des dirigeants principaux de la DC; aucun d'entre eux n'a eu le courage de soutenir explicitement la révolte des «peones», les cadres obscurs de la DC, contre l'accord de programme avec le PC.

Par ailleurs, il a suffi que Moro ait montré son intention de ne pas laisser la place aux opérations aventuristes et aux jeux du pouvoir, pour que le parti se reconsolide rapidement sur un texte voté à l'unanimité qui levait la réserve contre le PCI.

Mais le rapport que le président des sénateurs démocrates-chrétiens, Bartolomei, a fait à cette même réunion, avec toute sa violence anticommuniste n'est ni fortuit ni lié à la logique d'un jeu de compères. Ce rapport a même exprimé un état d'esprit revanchard, diffus dans les forces conservatrices, et a marqué les bornes actuelles mises aux prétentions des réformistes. Ni pour Andreotti, ni pour Moro, qui ont même défendu la nécessité d'un accord de programme avec les réformistes, la signature au bas de l'ordre du jour de la motion de confiance, ne représente un pas en avant du PCI vers le gouvernement. Ils savent que le chemin de leur adversaire n'est pas linéaire et ils ont bien l'intention de lui jeter entre les pieds tous les obstacles possibles, même des élections anticipées, au moment

Tandis que les réformistes collaborent à redonner crédibilité aux principaux partis bourgeois en gommant de leur presse et de leur pratique toute forme de dénonciation du gouvernement démocrate-chrétien, tandis que dans l'Unita, toute critique à l'Etat et au gouvernement est dénoncée comme un aval implicite à l'extrêmisme et aux groupes militaristes, la DC dans sa réunion de cadres relance une nouvelle édition de l'anticommunisme. Le martyrologue de Moro auquel l'Unita a donné, d'ailleurs, la contribution la plus zélée, est utilisé pour redonner crédibilité à un des appareils de pouvoir les plus corrompus de l'Occident capitaliste (dans quelques jours va sortir le livre d'une journaliste bourgeoise qui dénonce les entreprises du Président de la République, Leone, de sa famille et de sa cour) et pour rejeter sur le PCI le soupçon d'être le véritable maître spirituel des Brigades rouges.

Les déclarations de Lama et d'un autre dirigeant communiste, Pecchioli, qui dans leurs dénonciations des complicités avec l'extrê misme, ont eu des accents rappelant ceux de Strauss contre les sympathisants du terrorisme, sont aussi mesquines qu'inutiles. Pour la DC, sont complices des terroristes, non seulement les groupes d'extrême-

•mais toute la culture laïco-radicale, des secteurs de base du PCI et même une partie de l'organisation syndicale dans laquelle la DC est majoritaire, c'est-à-dire la CISL, dont la direction est rappelée à l'ordre et à la vigilance.

La confrontation entre les deux appareils n'a toutefois pas lieu seulement sur le seuil du gouvernement que la DC continue à tenir fermé. Pendant les dernières années, sous la poussée du mouvement de masse, le PCI n'a pas seulement réussi à s'insérer à la périphérie de l'Etat, mais a même déterminé un déplacement partiel du pouvoir dans cette direction en laissant naître une nouvelle couche de bureaucrates plus liés à l'appareil d'Etat.

Mais même cette portion de pouvoir est en train de devenir, pour le PCI, une arme à double tranchant, car les réformistes héritent dans les administrations locales des problèmes laissés en suspens par les précédentes gestions. En outre, dans une situation de difficultés économiques grandissantes, la DC garde bien en main le pouvoir central et essaie de canaliser le malaise des couches sociales les plus touchées, contre les nouvelles administrations locales.

Ce cadre d'hostilité et de résistance de l'appareil démocrate-chrétien explique la conclusion paradoxale de la crise: seul l'enlèvement de Moro a brusquement inter-

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rompu la polémique sur la maladroite déclaration du dirigeant communiste Natta qui avait salué la présence dans le gouvernement de quelques «techniciens» non liés à la DC, comme un élément caractéristique de l'accord. Le jour même, contredisant peut-être un accord officieux, Andreotti rendait publique la composition du nouveau gouvernement dans lequel il n'y avait pas l'ombre d'un «technicien» et qui, au contraire, se révélait être un véri table report topographique des courants au sein de la démocratie-chréLE PRIX PAYE PAR LE PCI

En échange de son entrée dans la majorité parlementaire, le PCI a payé, avec l'accord de programme et pendant les jours suivant l'enlevement du président de la DC, un prix qui va bien au-delà de ses intentions initiales.

Avec un pacte social qui n'a compté que partiellement avec une classe ouvrière forte et que la bourgeoisie ne peut pas encore considé rer comme gagné, ses partis ont voulu s'assurer des résultats immédiats déterminant des conditions pius favorables pour une nouvelle attaque contre les travailleurs. Le recul du PCI sur le programme de gouvernement et le climat que les mass-media ont réussi à créer après l'enlèvement de Moro ont permis que passent quelques mesures d'ordre public dont on ne doit pas sousestimer la gravité.

Ces derniers jours, on assiste en Italie à une cynique tentative d'utiliser l'enlèvement de Moro, par la DC et par la presse bourgeoise, dans un sens anticommuniste et par le PCI, contre l'extrême-gauche et les oppositions internes aux organisations politiques et syndicales de la classe ouvrière. Il n'y a pas eu d'autres moments dans l'histoire du PCI, où la défense de l'Etat bourgeois, de ses institutions et de ses moyens d'expression politique, se soit manifestée evant tant de clarté et avec tant de zèle répressif : une polémique âpre et sans merci vise non seulement, et pas tant, l'extrême-gauche que toute forme d'opposition au pacte social et toute hésitation à se déclarer aux côtés de l'Etat. Le reproche fait aux intellectuels, coupables de se taire, le refus de renouveler la carte des ouvriers du PCI qui, dans le port de Gênes, ont diffusé le tract «Ni avec les Brigades rouges, ni avec l'Etat», les insultes vulgaires que le vieux stalinien, Trombadori, a lancées à la télévision aux groupes d'extrême-gauche, ne sont que quelques-uns des épisodes d'une campagne bureaucratique qui se soude à celle de la bourgeoisie et qui paraît renforcer la base de l'accord gouvernemental.

La syndicalisation de la police que les forces de gauche considé raient comme un point intangible de leur programme, a été pratiquement bloquée; les structures unitaires de base qui avaient déjà été construites les dernières années, liées aux confédérations syndicales, devront être démantelées et se réorganiser en un syndicat autonome, indépendant de ceux des travail-

Le loi Reale sur l'ordre public a été reformulée afin d'éviter le referendum qui en demandait l'abrogation et aggravée sur quelques points. Surtout, est entré en vigueur, le 22 mars, un décret-loi qui représente un véritable corps de mesures d'exception, visant à augmenter les pouvoirs de la police et à limiter quelques libertés civiles fondamentales. Il est possible désormais pour la police de garder à vue n'importe qui sans raison, pour 24 heures, le secret de l'instruction est supprimé en partie, les écoutes téléphoniques sont autorisées sans limites de temps et sur ordre, même simplement oral, d'un magistrat, on autorise un premier interrogatoire sans la présence d'un avocat.

Il est évident que les actions de groupes militaristes ont créé un terrain plus favorable, non seulement pour que puissent passer de façon indolore les lois d'exception, mais aussi pour que l'appel des partis de l'accord à l'unité nationale puisse trouver une base d'appui concrète.

UNE DOUBLE FAILLITE

Mais même dans ce cas, les prétentions du PCI n'ont pas d'avenir. Il nous semble que les réformistes vont s'exposer au danger d'une double faillite : d'une part, ils ne se gardent guère face aux attaques réactionnaires, et ils collaborent à créer un climat plus favorable à la droite qui se retournera contre eux; de l'autre, la réunification de leurs propres militants à laquelle ils ont visé à travers l'ouverture de la crise et la campagne contre l'extrêmisme, s'appuie sur des bases trop fragiles et précaires. C'est là que l'on trouve l'autre nœud politique que le

PCI n'a pas encore tranché, c'est-àdire son rapport avec la classe et avec sa propre base. Les signes de l'impopularité de sa propre ligne se sont manifestés pour le PCI à différents niveaux: le résultat de quelques élections municipales dans le

Sud où la crise économique a aggravé la désagrégation sociale, les élections aux organes collégiaux de l'Education qui ont vu une forte progression des forces conservatrices, la baisse remarquable des adhésions à l'organisation de la jeunesse communiste ont été les tout premiers signes des difficultés du parti.

C'est là un prix que la bureaucratie sait devoir payer au changement de ses rapports avec les masses : elle ne peut plus «chevaucher» le mouvement comme en 69-70, ni en récupérer la poussée en la déviant et en la faisant déboucher sur des objectifs partiels comme elle l'a fait au début des années 70. La clarté des problèmes à l'ordre du jour, et la politique des cadres militants de la classe ouvrière ne lui laisse pas d'autre possibilité que d'éviter dans la mesure du possible tout conflit, que d'abandonner à elles-mêmes les mobilisations qui se développent en dehors de son contrôle, et dans quelques cas, de s'y opposer.

L'objectif qu'elle peut raisonnablement se proposer dans cette phase est de resserrer autour de sa propre ligne des cadres militants convaincus et décidés, capables de faire obstacle aux tentatives d'opposition sur les lieux de travail et à la réactivation des forces conservatrices. Ce sont mêmes les premières hésitations et les premiers mécon-

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poussé le PCI à demander le gouvernement d'urgence. La conférence des cadres ouvriers communistes, préparée avec un grand battage publicitaire, et qui s'est tenue pendant la crise gouvernementale, devait donner à l'intérieur et à l'extérieur une sensation de force et faire apparaître la capacité de contrôle du parti sur la classe. Un habile filtrage a permis que ne s'expriment au micro que des voix satisfaites et convaincues de la ligne de la direction lorsque le choix de l'austérité a été proposé, sous un vernis nouveau, à travers l'idéologie de «la classe qui se fait Etat»et d'une vision superficielle du rôle du prolétariat dont Berlinguer s'est fait le plus chaud défenseur.

Il a été dit par exemple : «L'ouvrier communiste se transfigure et cela lui permet de surmonter les angoisses, les souffrances et les douleurs qui peuvent lui venir de la vie quotidienne». Cette œuvre de «réarmement» paraît avoir atteint, ces derniers jours, ses résultats les plus efficaces : pendant la manifestation de réponse à l'enlèvement du président de la DC, au désarroi de travailleurs qui ont défilé derrière les banderoles du syndicat et même de l'extrême-gauche, s'est opposée la combativité (tout entière tournée contre le terrorisme) de la base de la jeunesse communiste. Mais le cli mat que la bourgeoisie essaie de créer en Italie, le type d'accord sur le programme que le PCI a été contraint d'accepter, la politique économique du gouvernement, vont recréer à court terme de nouvelles contradictions dont il est déjà possible de déceler la nature.

Il y a avant tout deux problèmes ouverts sur lesquels aucun compromis n'a été possible : le problème du logement, pour lequel on prévoit une loi qui ne satisfait personne, et le problème de l'avortement qui ne permet aujourd'hui aucune forme de compromis. C'est surtout sur cette deuxième question que l'accord DC-PC va être mis à l'épreuve; la matrice idéologique démocrate-chrétienne, ses rapports avec Eglise et avec de larges couches des masses catholiques et conservament des femmes. D'autre part, les réformistes sont talonnés par un mouvement qui connaît de larges périodes de léthargie, mais qui réapparaît à l'improviste avec une force et une combativité exception-

Les manifestations du 8 mars qui ont vu dans la rue des dizaines de milliers de femmes (30 000 rien qu'à Rome), et le succès des conférences nationales par lesquelles le mouvement essaie de se réorganiser, marquent une limite évidente aux concessions du PCI dans ce domaine. Même l'organisation de femmes liée aux partis réformistes, l'UDI (Union des femmes italiennes), soumise aux pressions des secteurs les plus combatifs, a adopté des positions qui, malgré leurs limites, restent incompatibles avec l'idéologie catholique et avec des positions sur lesquelles la DC paraît décidée à ne pas céder.

Par ailleurs, le pacte social et le tournant syndical vont renforcer les bases matérielles des difficultés et de l'isolement des cadres ouvriers du PCI et aucune propagande ne peut les exorciser. Au cours de la conférence ouvrière communiste, les données sur la situation dans les usines, examinées avec le secours d'un ordinateur, se sont révélées moins favorables que les débats dans la salle et il n'est pas difficile de prévoir que, face à la concrétisation d'une politique acceptée dans ses lignes générales et dans ses déguisements idéologiques, la réaction des ouvriers communistes ne répondra pas à l'attente. et aux espoirs de leur direction politique.

Il y a enfin un autre élément contrastant avec l'aspiration du PCI à «se faire Etat». Le 4le congrès du PS qui vient de commencer et sur lequel il n'est pas possible de porter un jugement définitif, paraît marquer le tournant d'un parti atypique dans l'éventail social-démocrate européen. Le résultat des congrès de base et le rapport du secrétaire national, Craxi, indiquent que malgré les divergences et les contradictions internes, la majorité du parti est orientée vers un rapprochement avec la social-démocratie occidentale et vers l'abandon des clins d'œil au maximalisme, qui le caractérisaient, surtout depuis la fin du centre-gauche. L'Unita, qui a publé une large synthèse du rapport, tout en soulignant avec une particulière insistance, les attaques contre l'extrémisme (y compris celles contre les écrivains Sciascia et Moravia, coupables «d'une extériorité regrettable» aux événements des derniers jours) a relégué en quelques lignes de commentaires - «dans le rapport, avec quelques fausses notes tranchant sur le ton général et quelques artifices réthoriques, il y a même eu des pointes polémiques contre le PCI» - un des passages les plus significatifs. L'attaque de Craxi contre la lenteur du processus de révision actuel dans le Parti communiste et son ton conciliant envers la DC représente une explicite candidature des socialistes pour une solution de rechange lorsque l'urgence étant passée, il sera possible de se débarrasser de la collaboration institutionnelle du parti le plus fort de la classe ouvrière. DES OBSTACLES DETERMINANTS

Face a la situation de ces dernières semaines, les positions politiques qui considèrent désormais comme close la période ouverte par 68 en Italie, ont gagné du terrain dans l'extrême-gauche. Il s'agit de positions diverses dans leurs analyses et dans leurs conclusions, mais qui partent du même présupposé et qui se condamnent à la même impuissance, qu'elles parlent d'une Italie «germanisée», prise dans l'étau de la collaboration de classes entre la bourgeoisie et les réformistes, ou qu'elles voient le mouvement ouvrier comme déjà défait, leur dénominateur commun est la sous-évaluation des obstacies que le projet de restauration, d'abord avec le PC, puis contre lui, peut rencontrer sur son chemin. Il s'agit d'obstacles qui ne réussiront peut-être pas à court terme à renverser les processus actuels en cours en Italie, mais qui restent déterminants et que la bourgeoisie n'a pas encore surmontés: crise sociale, économique et politique italienne s'est traduite par une

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profonde crise de direction de la bourgeoisie. La stratégie de tension et sa faillite, les défaites subies par la DC au referendum sur le divorce et aux élections de juin 1975, les déchirements qui avaient mené ce parti au bord de la dissolution, ont été les signes les plus évidents de l'incapacité de la classe dominante à récupérer son contrôte et son pouvoir habituels. La collaboration avec le PC, qui heurte durement les intérêts, la tradition et l'idéologie du parti catholique est un choix auquel la DC a été contrainte par l'impraticabilité de toute autre solution. Il est vrai que cette collaboration a aussi permis à la bourgeoisie de regagner, au moins en partie, le terrain perdu, avec la récupération de larges marges de profit pour les secteurs du patronat les plus forts et la réaffirmation de nouvelles valeurs conservatrices. Il est vrai aussi, que la partielle atténuation des contradictions internes à la DC, après sa victoire électorale de 76, permet à la bourgeoisie de disposer d'un instrument de gestion du pouvoir plus efficace et plus solide.

Le PC a apporté sa contribution consciente à cette recomposition, lorsqu'il a décidé, non seulement de subordonner sa ligne aux exigences les plus immédiates du capital, mais aussi d'éviter même les conflits avec sa principale expression politique. La compréhension de l'interconnexion entre des intérêts apparemment contradictoires et la mobilisation qui aurait été nécessaire pour se débarrasser de ces intérêts puissants et fortement cristallisés, a été déterminante dans cette décision.

Toutefois, on ne pourra pas dire que cette crise de direction a été surmontée tant que la Démocratie-chrétienne aura besoin du consentement du PC pour gouverner, consentement que les attaques prochaines et massives contre les conditions de vie des masses pourraient même remettre en cause avant qu'une solution de rechange adaptée au rapport de forces entre les classes ne soit prête.

La crainte de ne pouvoir contrô ler la situation tant que le PC n'aura pas été amoindri et isolé, détermine, dans des secteurs décisifs de la bourgeoisie et au sein de ses partis, des tentations continues d'accélérer les rythmes d'une restabilisation qui apparait encore trop lointaine et incertaine. C'est surtout la conscience claire de ce que conclure un pacte avec le PC ne signifie pas automatiquement le conclure avec la classe et avec le mouvement de masse qui peut pousser la bourgeoisie à articuler différemment ses initiatives, à cause de sa tentative de créer un cadre institutionnel plus sûr.

Aujourd'hui, nous voyons un exemple concret de la fragilité de la recomposition de la direction bourgeoise : l'enlèvement de Moro, en déstabilisant la DC, en la privant d'un arbitre qui avait plusieurs fois évité le déchirement, a remis en cause ses équilibres internes. La droite de la DC retoure à sa traditionnelle agitation, pendant que le journal d'Agnelli La Stampa lance une proposition qui parait dessiner les contours d'une deuxième République. 2) Le tournant de la bureaucratie et le syndicat des conseils. Dès 1976, la classe ouvrière, pourtant forte, a essuyé quelques coups durs surtout avec la suppression de 7 jours fériés et le blocage partiel de l'échelle mobile. Le cas de l'Unidal, une entreprise d'alimentation, qui s'est restructurée en éliminant environ 1500 ouvriers, représente d'ailleurs le premier essai concret de ce qu'on veut imposer àtravers le pacte social. Dans les prochains mois, toutefois, si les directions syndicales veulent respecter les engagements pris, l'attaque contre les noyaux forts de la classe devra prendre des dimensions beaucoup plus vastes. Aux yeux du patronat, l'intensité de cette attaque devrait être directement proportionnelle à la durée de l'attente à laquelle il est contraint. L'agitation dans les usines qui a commencé en novembre, et le déroulement du débat dans les structures syndicales sur le document des confédérations ont été des signes déjà clairs des difficultés que le pacte social va rencontrer dans les grands complexes industriels et surtout chez les cadres militants du syndicat.

Ce n'est pas par hasard que le tournant exprimé très clairement dans l'interview de Lama, s'est produit juste au moment où les syndicats apparaissaient de nouveau comme les instruments les plus efficaces pour réorganiser la combativité encore largement présente chez les travailleurs, en courant le danger de devenir l'opposition officielle au gouvernement. Les directions conféderales, apres la mobilisation du 2 décembre, ont dü intervenir lourdement, avant que la dynamique ne se développe, pour imposer jusqu'au bout les exigences patronales en rappelant à l'ordre tous les secteurs syndicaux et en précisant le rôle subalterne du syndicat par rapport au cadre politique.

C'est surtout le débat qui a eu lieu pendant la crise gouvernementale qui a montré la contradiction entre les structures, le rôle et la dimension que le syndicat a acquis ces dernières années en Italie, et le tournant opéré par la bureaucratie.

Le texte des directions confédérales s'est heurté d'abord à la résistance de branches entières comme la chimie ou la métallurgie, et en particulier à celle de cette dernière, la plus nombreuse, la plus concentrée et la plus combative des fédérations, celle dont les échéances contractuelles représentent depuis des années une échéanc politique nationale. Des structures locales entières se sont opposées au contenu du texte; le résultat le plus notable a été, à l'assemblée provinciale de Milan, le vote par 30% des délégués présents, peut-être davantage, d'une motion alternative dans le ton, la logique et le contenu. Des conseils d'usine et un grand nombre de structures de base de la Fonction publique s'y sont opposés d'une façon plus ou moins claire. Les 12 voix contre et les 103 abstentions lors de la discussion finale ne sont que le très pâle reflet de l'état d'esprit des cadres intermédiaires du syndicat dans une assemblée contrôlée avec rigidité et où l'expression réelle du débat à la base avait été réduite au minimum.

L'élément qui devrait préoccuper les directions confédérales est la qualité plus que la quantité de l'opposition : les travailleurs syndiqués se sont, en général, désintéressés du débat parce qu'ils craignaient de ne pouvoir peser en rien sur les décisions et à cause des efforts de la bu-

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reaucratie pour réduire les assemblées à une confrontation avec les militants qu'il fallait faire plier et convaincre.

A la base, des secteurs entiers n'ont d'ailleurs pas participé au débat, en vertu d'une forme élémentaire de protestation contre la ligne syndicale et parfois sous l'influence de secteurs de l'extrême-gauche mal convaincus de la nécessité d'un travail organisé dans les syndicats.

Aucune manœuvre bureaucratique ne pourra effacer de la réalité le fait que malgré tout cela, malgré le filtrage et le «trucage» électoral, l'opposition ait pu s'exprimer partout avec force. Que les directions bureaucratiques le veuillent ou pas, les accords passés avec la bourgeoisie pendant la crise gouvernementale auront à affronter les militants syndicaux, c'est-à-dire un tissu d'avant-gardes qui ont mûri pendant toutes ces années de luttes et de réflexion politique. Les deux demières années, la politique des bureaucrates, peut-être mûrie partir d'une réflexion sur les événements du Chili, n'est pas restée sans effets sur la classe au moment où, crise économique, politique et sociale, convergeaient.

Tandis qu'à l'automne 76, les mesures anti-ouvrières du gouvernement des abstentions avaient produit une reaction immédiate, les coups successifs ont déterminé des réactions confuses et une difficulté à concrétiser le refus des choix bureaucratiques par de véritables luttes. En 77, malgré quelques moments de forte combativité à la fin de l'année et la participation encore massive aux grèves, l'ampleur de la discussion et de l'engagement politiques s'est réduite, mais s'est approfondie mûrissement, chez beaucoup de militants, de la conviction de se trouver face à un dangereux. Les avant-gardes de lutte qui ont connu les syndicats comme acteurs de batailles et de conquêtes, au cours des années précédentes, et qui ne connaissent pas l'histoire passée du syndicat peuvent, aujourd'hui, tirer un premier bilan du résultat de la ligne suivie les deux dernières années. Ils pourront le faire encore plus clairement dans les prochains mois.

Il s'agit d'avant-gardes de différentes origines, souvent liées au PC, bien plus rarement aux milieux sympathisants de l'extrême-gauche, et engagées dans l'activité syndicale, la seule à laquelle se soient consacrés des secteurs de la jeunesse radicalisée qui n'ont pas trouvé d'issue dans un choix politique à cause du peu de crédibilité des groupes d'extrême-gauche et du visage conformiste et bureaucratique que le PC n'a jamais cessé de présenter aux yeux des éléments les plus radicaux des nouvelles générations.

Il n'est pourtant pas impossible que des secteurs entiers de la classe, surtout les branches les plus puissantes, essaient de se soustraire au cadre contraignant que les confédé-

L'ITALIA

DEMOCRATICA

NON CEDERA

Manifestation de la DC, à Turin, après l'enlèvement de Moro. rations se sont engagées à imposer aux fédérations catégorielles les plus inquiètes et que cet effort pour échapper au nœud coulant de l'accord entre bureaucraties et gouvernement puisse mettre de nouveau en mouvement une dynamique ascendante; cette possibilité paraît aujourd'hui de plus en plus liée à la capacité de secteurs, d'embryons d'opposition, et de courants d'extrême-gauche, qui n'ont pas été dispersés par la crise et qui ont continué à travailler dans les structures syndicales, de pouvoir se rassembler et prendre une initiative ferme. La prochaine échéance des contrats nationaux des branches les plus fortes est une occasion qu'il ne faut pas laisser perdre. 3) La question de la jeunesse. En Italie, les deux tiers des deux millions de chômeurs sont des jeunes entre 14 et 29 ans. Dans leur grande majorité, ils ont le diplôme de fin d'études secondaires. Parmi les trois millións de personnes qui travaillent au noir ou ont un emploi précaire, il y a un pourcentage difficilement évaluable, mais certainement très élevé, de jeunes. Quatre millions de lycéens et d'étudiants végètent dans l'institution scolaire sans perspective d'embauche. Ces chiffres ne peuvent évidemment pas être additionnés, car ces phénomènes interfèrent étroitement les uns avec les autres; les étudiants sont souvent des travailleurs à la situation précaire et le travail au noir est souvent recensé comme chômage. Toutefois, il s'agit de chiffres qui donnent une idée assez claire des dimensions actuelles de la marginalisation de la jeunesse. La frontière entre la scolarisation et la marginalisation est devenue ces dernières années très difficile à fixer, non seulement parce que le manque de débouchés a rendu, de fait, obligatoire l'inscription au lycée ou à l'université, mais aussi parce que le peu d'utilité des diplômes et la crise économique contraignent souvent les lycéens et les étudiants à entrer en rapport avec le marché du travail. A partir de cette homogénéisation tendancielle de larges couches de jeunes, réduits à une condition intermédiaire entre l'étudiant et le travailleur précaire, non protégés par les syndicats et extrêmement mobiles, est né, en marge des universités, le terme impropre de « prolétariat juvénile» qui indique en même temps un phénomène structurel (la marginalisation de la force de travail juvénile) et un phénomène culturel (la disponibilité au combat, au regroupement, le refus parfois même ambigu des mythes bourgeois). Pendant la lutte de 77, les universités, surtout celles de Rome et de Bologne, ont été le centre de regroupements de masses de jeunes d'une nouvelle vague de radicalisation, de lycéens, de jeunes chômeurs et prolétaires qui ont donné vie à un mouvement socialement différent de ceux qui avaient été les protagonistes des mobilisations étudiantes de 68-69.

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l'appareil de répression de l'Etat. , dance des masses étudiantes et des

La loi de l'embauche des jeunes qui aurait dû garantir l'emploi précaire (pour un an seulement) de quelques centaines de milliers de jeunes, a fait faillite, et même si le PCI se propose de la relancer, avec des investissements prioritaires en 1978, ses possibilités restent tres

Les projets de réforme de l'éducation secondaire et de l'université qui devraient être approuvés par le Parlement dans les prochains mois, se réduisent à une tentative de bloquer la scolarisation en introduisant le numerus clausus et en subordonnant les inscriptions à l'université à l'existence de structures et d'infrastructures que le blocage des dépenses publiques a déjà démantelées et rendues insuffisantes. 4 juillet 1977 signature du compromis historique à gauche, Berlinguer (PCI) à droite, de face,

Zaccagnini, de dos, Piccoli.

Même si le gouvernement réussit à faire passer son projet - et il est peu probable que cela arrive - le resultat le plus immédiat en serait de jeter sur le marché du travail, sans possibilité d'atténuer la pression qui s'ensuivrait avec le parcage dans léducation supérieure, des masses de jeunes privés même de l'aide limitée et des illusions que l'yniversité garantissait jusqu'à présent. Il ne faut pas s'étonner si les centres qui regroupent la jeunesse, lycées et universités, mais aussi la myriade de groupes qui se sont multipliés ces dernières années dans les grandes villes, font aujourd'hui l'objet d'une surveillance attentive de la part de

La réorganisation de l'éducation est précédée, justement ces temps-ci, par la refonte des mesures répressives à l'encontre des avant-gardes étudiantes : le nouveau ministre de l'Education, Pedini, a confié à un comité d'experts la tâche de mettre à jour le règlement disciplinaire Tasciste, elabore en 1925, et encore en vigueur aujourd hul, qui sera donné aux autorités scolaires à qui il sera demandé un engagement à l'appliquer.

Mais justement sur les problèmes de la jeunesse, les mesures de réorganisation et de répression de la bourgeoisie et la politique de collaboration aveugle des bureaucrates se réduit vraiment à un pur exorcisme, car la politique économique et les perspectives du nouveau gouvernement ne peuvent que reproduire et aggraver les bases matérielles du malaise et de la marginalisation de la jeunesse. Le danger majeur pour le mouvement ouvrier et pour la lutte de classe en Italie, est que le désespoir des jeunes ne devienne le bouillon de culture naturel de l'extrêmisme et du militarisme.

La création d'une opposition dans les syndicats, d'un point de référence dans la classe ouvrière, est rendue encore plus urgente à cause de cette réalité. Dans les situations où une alternative aux bureaucraties dans les structures syndicales commence à prendre corps, la tenjeunes est de s'y référer immédiatement. En de récentes occasions, nous en avons eu la preuve concrète. A Bologne, lors de la manifestation du 11 mars, anniversaire de la mort de l'étudiant Lorusso, tué par la police lors des luttes étudiantes de l'année dernière, des milliers d'étudiants se sont regroupés autour d'une coordination syndicale qui s'était formée depuis quelques mois dans cette ville.

A Milan, où l'opposition dans les syndicats s'est révélée plus forte, la gauche ouvrière a décidé de se rendre aux funérailles des deux jeunes, assassinés par les fascistes le lendemain de l'enlèvement de Moro. 100 000 travailleurs et étudiants sont descendus dans la rue, malgré la volonté des directions syndicales de ne pas transformer l'enterrement en une manifestation politique.

Nous pensons que cela vaut la peine de conclure sur l'épisode suivant : le 16 mars, 30 000 personnes avaient manifesté, désorientées et divisées, contre le terrorisme et surtout contre le danger d'une évolution réactionnaire possible après les opérations des Brigades rouges; quelques jours après, la rage contre l'assassinat des deux camarades et l'initiative de militants et de cadres intermédiaires des syndicats, ont donné lieu à une des manifestations les plus combatives et unitaires dont on se souvienne à Milan.

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