*Classes ouvrières africaines Eludes réunies par A Agier, J. Copans el A. Morice
( Karthola-Orsiom. Paris 1987.
293 pages)
L'anthropologie sociale se porte bien... A une époque où le dernier charme de la sophistication académique est de renoncer à l'analyse matérialiste des formations sociales, ce livre apporte une bouffée d'air frais.
Il faut ajouter qu'après la tragique fin de Thomas Sankara et la "rectification" en cours dans ce pays il n'est pas inutile de revenir sur les particularités du salariat africain. Car il ne s'agit pas seulement de témoigner de l'existence d'une classe ouvrière - le développement capitaliste ne pouvait pas faire moins ! - mais de trouver les formes spécifiques de sa reproduction et ainsi de mieux cerner les formes de son organisation et de sa conscience. Comme le dit Jean Copans, le "balancement entre le travail et le hors-travail introduit donc des contraintes originales dans la reproduction de classe..." Et ce hors-travail est l'ensemble des relations sociales de ces sociétés, réseaux familiaux, rapports ville-campagne, clientélisme etc...
Parmi les études publiées ici, celle de R. Cohen, "les formes cachées de la résistance et de la conscience ouvrières", permet précisément d'étudier les variantes dans l'expression propre du salariat. Mais comme le dit Jean-Claude Rabeherifara, qui signe l'excellente étude sur une entreprise au nord de Madagascar "La constitution sociologique de la classe ouvrière, et plus généralement, du salariat n'établit pas automatiquement les mécanismes de leur auto-reproduction". Il précise : "En Afrique, les illusions révolutionnaristes et reformistes ont constamment occulté la complexité du problème de la stabilisation et de la structuration de la classe ouvrière. Dans le cas malgache, la prolétarisation, procédant des politiques du capital mises en œuvre depuis le dix-neuvième siècle, n'a débouché que d'une manière très limitée (malgré cinquante ans de syndicalisme) sur la constitution d'un groupe homogène ayant conscience de son identité de prolétaire".
Sans chercher pour autant un "groupe homogène" il est bien évident que le "mouvement ouvrier africain" est une notion parfois téméraire. L'extrême faiblesse du syndicalisme (J. Copans dit que le syndicat reste trop souvent un instrument, un champ clientéliste à double entrée, masses d'une part, le gouvernement de l'autre) s'ajoute à la rareté d'un mouvement ouvrier indépendant. On ne compte plus en Afrique noire les syndicats intégrés dirigés par un ex-ministre, un ministre ou un futur ministre.
Il est donc particulièrement intéressant, y compris pour ceux dont le souci serait d'évaluer les voies d'intervention politique en direction du milieu ouvrier de lire ce livre qui aide à une appréhension non dogmatique des problèmes que cela
On notera simplement que l'ajout d'une étude de Eddie Webster sur l'Afrique du Sud est plus insolite qu'autre chose, tant le cas sud-africain est qualitativement différent
"La France du Front populaire" Jacques Kergool (Editions La Découverte)
Deux générations de révolutionnaires dans les pays de langue française sous l'influence du livre de Danos et Gibelin : Juin 36. Jacques Kergoat a maintenant replacé la grève générale de juin 36 dans un cadre plus vaste, celui des luttes de classes en France entre 1932 et 1939. Pour la nouvelle génération de révolutionnaires, ce livre fera plus que compléter celui de Danos et Gibelin. Il le dépasse largement par l'ampleur de l'analyse, la masse des données, la vue d'ensemble qui s'en dégage. Il deviendra un classique indispensable à quiconque veut comprendre "l'occasion ratée" de 1936, la pemière d'une série de trois.
Deux petite remarques de détail : la place consacrée à la Gauche Révolutionnaire pivertiste et aux trotskystes aurait mérité d'être plus large. L'analyse économique pourrait être étendue. Ces remarques n'enlèvent rien aux mérites exceptionnels de l'ouvrage.
•Mozambique la revolution Implosee Michel Cahen (LHarmattan, Paris 1987. 170 pages.) Michel Cahen a regroupé en un seul volume une série d'articles qu'il avait publiés ces dernières années sur le Mozambique. L'ensemble constitue l'un des meilleurs ouvrages en français. Il fourmille d'informations et pour ce simple fait constitue une des rares publications sur ce sujet qui ne se contente pas de reproduire les platitudes traditionnelles sur le régime
L'auteur se situe résolument dans une approche anti-impérialiste et traite pour cette raison du Mozambique dans ses rapports avec le marché mondial et dans sa confrontation avec son belliqueux voisin, l'Afrique du Sud
Il n'est pas facile pour autant de tirer un "bilan" du FRELIMO et ce livre permettra, il faut l'espérer, de lancer un débat encore bien trop timoré sur la question. Le problème, en effet, n'est pas de porter un jugement de valeur sur une lutte de libération nationale menée dans des conditions très particulières durant dix ans contre le colonialisme tardif d'une nation européenne elle-même fort dépendante de l'impérialisme, à savoir le Portugal.
Il ne peut y avoir de déception que pour ceux qui avaient rêvé d'une Afrique abstraitement déduite par analogie des luttes révolutionnaires en cours en Asie ou en Amérique latine. Mais faut-il pour autant juger ces dix ans d'indépendance du Mozambique comme si une "chance historique" avait été ratée ? Le livre de Michel Cahen prête à cette interprétation dans la mesure où ses dures critiques du régime de Samora Machel se placent trop implicitement du point de vue de ce qui aurait pu
Or le premier problème serait de savoir pourquoi en 1975 une lutte armée de dix ans n'a finalement donné naissance qu'à une direction de ce type. Il n'y a pas eu au Mozambique un mouvement de masse en pleine radicalisation qui aurait été finalement canalisé, récupéré et réprimé par la direction nationaliste. Globalement le FRELIMO a bel et bien été le produit de la formation sociale mozambicaine, ce qui, par ailleurs explique ses contradictions internes et ses tournants.
Toutes ces questions restent ouvertes Elles intéressent ceux qui ont à cœur de rester anti-impérialistes en partant d'abord des intérêts les plus élémentaires des populations, ouvrières et paysannes. Il faut donc se féliciter qu'un livre de ce type puisse aujourd'hui paraître : l'auteur signale dans sa présentation que le texte "marxisme et Mozambique" a été refusé par une revue marxiste anglaise qui appréciait fort peu que se débat puisse s'ouvrir dans ses colonnes.
Can Pakistan survive 1 Taria All (Penguin 1983)
De la demi-douzaine de livres que Tariq Ali a publiés ces dernières années, celui qu'il a consacré au Pakistan est de loin le plus important, celui qui représente une contribution durable à la compréhension du destin du sous-continent indien, un enrichissement réel du marxisme appliqué à un pays-clé du Tiers-monde.
C'est aussi l'ouvrage d'un vrai révolutionnaire, d'un courage politique remarquable. Car la thèse centrale de Tariq Ali, ce n'est pas seulement la défense intransigeante de la stratégie de la révolution permanente (dans sa version correcte, et non dans la caricature sectaire qu'en font certains). C'est aussi et surtout que la création du Pakistan en 1947 fut une erreur du point de vue des intérêts des masses laborieuses, que la partition de l'Inde imposée par l'impérialisme britannique avec l'aide de la Muslim League, a déclenché un processus de balkanisation qui n'est pas sur le point de s'arrêter. Cette affirmation de la part d'un révolutionnaire pakistanais ne le rend pas très populaire au sein de la petite-bourgeoisie pakistanaise, sans même parler de la classe possédante. Il est plus facile de défendre cette thèse en Inde. Mais elle avait été intuitivement pressentie par les trotskystes indiens dès 1948. L'His-
"La Onda larga del capitalismo espagnol Jesus Albarracin (Collegio de Economistas Madrid 1987)
Notre camarade Albarracin vient de consacrer un excellent ouvrage à l'évolution de l'économie capitaliste espagnole depuis 1973. Le cas d'une des puissances impérialistes les plus faibles permet bien d'illustrer l'universalité de la dépression de longue durée qui frappe les pays capitalistes sans distinction. Mais l'utilité du livre de Jesus Albarracin dépasse de loin le fait qu'il confirme cette thèse.
En étendant l'analyse du domaine "purement" économique au domaine social, politique, idéologique, il permet d'examiner les effets de la dépression sur les transformations technologiques, sur l'ampleur et la composition de la classe ouvrière, sur les changements dans l'organisation du travail, sur les retombées de toutes ces transformations au sein du mouvement syndical, et sur leurs effets sur la conscience de classe du prolétariat de l'Etat espagnol. Gageons que ce livre deviendra un outil indispensable pour les syndicalistes de combat et les militants ouvriers les plus conscients dans le camp politique d'avant-garde à mieux comprendre ce qui s'est passé dans leur propre pays au cours de la même période.
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