BOUKHARINE, "l'enfant chéri du Parti" comme l'appelait
Lénine, fut arrêté le 27 février
1938. Deux jours auparavant, sachant qu'il ne pourrait plus se justifier de son vivant, il laissait une lettre que sa compagne, Anna Mikhailovna
Larina, allait apprendre par cœur, afin que ce texte échappe aux perquisitions des sbires de Staline. Ce texte, que nous reproduisons ci-dessous, a été publié dans un article fort élogieux sur
Boukharine, paru dans l'hebdomadaire soviétique
"Les Nouvelles de Moscou", en décembre dernier.
L'auteur de cet article, qui a rencontré Anna Larina, concluait en disant que le verdict de 1938 étaient de ceux "qui doivent être révisés".
Il en reste d'autres...
Document
E QUITTE LA VIE. Ce n'est pas devant la hache prolétarienne, qui se doit d'être implacable mais sage que je baisse la tête. Mais je me sens sans moyens devant la machine infernale qui, se servant probablement de méthodes moyennâgeuses, possède une force gigantesque, fabrique des calomnies organisées, opère avec audace et certitude. Dzerjinski (fondateur de la Tchéka, ndlr) n'est plus. Les traditions remarquables de la Tchéka sont graduellement devenues du passé, traditions selon lesquelles l'idée révolutionnaire présidait à tous ses actes, justifiait son attitude cruelle envers les ennemis, protégeait l'Etat contre toutes espèces de contre-révolution. Aussi, les organes de la Tchéka ont-ils mérité une confiance, une vénération, une autorité et une estime, toutes particulières (...).
(...) N'importe quel membre du CC, du parti (...) pourrait être réduit à néant, transformé en traître, terroriste, saboteur, espion. Et Staline lui-même se trouvant en proie aux doutes, la preuve ne tarderait pas à être fournie.
Un orage menace le parti. Ma seule tête d'innocent en aura entraîné des milliers d'autres, également innocentes. Car il faut bien inventer une organisation, celle de Boukharine, qui en réalité n'existe pas, et pas seulement aujourd'hui, alors que je n'ai plus une ombre de divergence avec le parti depuis déjà sept ans, mais qui n'a pas non plus existé durant même de l'opposition de droite. alors tout des organisations secrètes de Rutine et d'Ouglanov. J'ai exconceptions avec Rykov, Tomski, ouvertement.
Je suis dans le parti depuis l'âge de dix-huit ans, et ma vie a toujours eu pour but de lutter pour l'intérêt de la classe ouvrière, pour la victoire du socialisme. En ces jours le journal portant le nom sacré de Pravda (La Vérité, ndlr) publie des mensonges ignobles selon lesquels moi, Nicolaï Boukharine, voudrait anéantir les conquêtes d'Octobre, restaurer le capitalisme. C'est là une infamie inouïe, un mensonge qui n'aurait d'égal, par son impudence, par son irresponsabilité devant le peuple, que d'affirmer : "On vient d'établir que Nicolaï Romanov a consacré toute sa vie à la lutte contre le capitalisme et la monarchie, à la lutte pour l'accomplissement d'une révolution prolétarienne".
Si je me suis trompé plus d'une fois sur les méthodes d'édification du socialisme, puissent nos descendants ne pas me juger plus sévèrement que Vladimir Illitch ne l'a fait, lui. Nous visions alors un seul et même objectif, et nous étions les premiers à en frayer le chemin. C'était une autre époque, avec d'autres mœurs. La Pravda publiait alors "une tribune de discussions", tout le monde polémiquait, cherchait les voies à suivre, se disputait et se réconciliait, et continuait à aller de l'avant, ensemble.
Je m'adresse à vous, génération future des dirigeants du parti, dont la mission historique consistera à démêler l'écheveau monstrueux des crimes qui, en ces jours terribles, deviennent de plus en plus grandioses, qui s'attisent comme des flammes et qui étouffent le parti. Je m'adresse à tous les membres du parti. En ces jours de ma vie, les derniers peut-être, je suis sûr que le filtre de l'histoire ne manquera pas, tôt ou tard, de laver la boue de ma tête. Je n'ai jamais été un traître. J'aurais donné sans hésiter ma vie pour sauver celle de Lénine. J'ai aimé Kirov et je n'ai pas manigancé contre Staline (...).
Sachez, camarades, que sur le drapeau que vous porterez triomphalement sur votre chemin du communisme, il y a aussi, entre autres, une goutte de mon sang.
N. Boukharine Février 1938