- COMBATE : Quelle est l'analyse de l'EMK sur cette question des négociations ?
- Josetxo FAGAOGA : Ce qui est sûr, c'est que dans toute cette affaire de négociations, il faut distinguer des choses très différentes : celles qui se font en pensant qu'elles influeront sur l'état de l'opinion publique, et les autres qui peuvent réellement transformer la réalité objec-
A partir de là, nous pouvons ajouter que dans la majeure partie des cas où est agitée cette question de la négociation, tant par la gauche abertzale ("patriote") que par les courants politiques qui soutiennent le régime actuel, cela se fait plus des préoccupations de propagande, de travailler sur l'état de l'opinion publique, que dans une volonté de changer la réalité objective. Il s'agit, de la part d'ETA, de donner une image moins mauvaise de l'action militaire et de créer le sentiment dans l'opinion, ce qui est juste évidemment, que le principal responsable de la violence, c'est l'Etat, qui a entre ses mains la clé de la paix. Il s'agit également de présenter cette paix digne comme quelque chose de possible, à travers la négociation, à plus ou moins court terme pour maintenir vivants les espoirs de succès du mouvement qui l'appuie. Pour l'Etat, les objectifs se situent sur un terrain très semblable : finir de gagner lappui de l'Etat français, justifier la répression face à "l'intransigeance" des terroristes, et faire pression sur les secteurs moins fermes de la gauche abertzale.
Tout cela forme un champ de problèmes très large et très complexe. Beaucoup moins étendu est, à notre avis, le champ des transformations réelles qui peuvent sortir de cette négociation. La marge des concessions que peut faire l'Etat espagnol est réduite, par les caractéristiques mêmes de cet Etat, (et plus particulièrement, ses institutions armées) par sa situation internationale, par l'opinion qui s'étend en son sein comme quoi "la bataille contre ETA est en passe d'être gagnée". Cela ne signifie pas qu'il n'existe aucune marge pour la négociation, mais pour prendre un point de référence, rien qui ressemble à ce qu'on nomme le programme KAS.
La dernière proposition de "cessez-le-feu" faite par ETA doit être située dans ce contexte. Un concept complexe et difficile, peu propice aux estimations et jugements concluants. Peut-être est-il utile de toute façon, de faire deux ou trois réflexions générales.
La première se réfère aux difficultés de la lutte. C'est Lénine, si je m'en souviens bien, qui mettait en garde contre les risques du simplisme et de la superficialité au moment de juger des tactiques poli-
Le chemin de la lutte révolutionnaire, disait-il, est si difficile et si escarpé, qu'il est absurde de critiquer quelqu'un parce qu'il ne suit pas d'une manière stricte et rigide, la ligne droite qui paraît mener au sommet. Le chemin de la lutte révolutionnaire oblige souvent à prendre des sentiers sinueux. Ce qui est réellement important c'est que ces sentiers, après leurs inévitables tours et détours, montées et descentes, aillent vers le sommet et non
La seconde reflexion qu'il nous paraît également pertinent de souligner ici, c'est que l'EMK ne critiquera jamais ceux qui collectivement ou individuellement, veulent abandonner la lutte armée, que ce soit temporairement ou définitivement. Nous l'avons dit dans des occasions bien distinctes de celles d'aujourd'hui. Celui qui laisse la lutte armée l'a pratiquée avant, et ceci, dans la société dans laquelle nous vivons, où seule une petite minorité a le courage de le faire, prend à nos yeux, une valeur politique suffisante pour rendre injustes les critiques verbales, sans même parler d'autres plus dures. Le problème n'est pas, à notre avis, de laisser ou pas les armes, mais dans la ligne politique que l'on adopte quand on laisse les armes. Et même quand on ne les laisse pas.
Maintenant, nous ne sommes pas de ceux qui applaudissent sans réserves l'initiative d'ETA. En partie, nous l'avons déjà dit, nous manquons des éléments de jugement nécessaires pour l'estimer globalement.. Et en partie également parce que nous ne sommes pas habitués de faire de nécessité vertu et nous préférons regarder les choses telles qu'elles sont. Ce fut certainement un penseur oriental qui a dit que le pire d'une défaite, c'est de la confondre avec une victoire. En disant cela, nous ne voulons pas dire que la proposition d'ETA est obligatoirement une défaite, mais essayer de la faire passer comme une progression irrésistible des forces basques radicales, c'est essayer de faire prendre des vessies pour des lanternes.
Combate, 13 février 1988