Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

La "démocratie" musclée

· Inprecor n° 261, 14 mars 1988 · p. 25-26 · 2 277 mots

Syndicalisme Économie mondiale Afrique

et lycéens en masse, est descendue dans la rue, se heurtant

Nous publions ci-dessous une interview, recueillie à la veille du scrutin, de Landing Savané, dirigeant de l'organisation d'origine de février 1988. Il était soutenu par l'Organisation socialiste des de la IVe Internationale (Cf. Inprecor numéro 258 du ler février

SENEGAL

La "démocratie"

musclée

Les résultats du scrutin du 28 février (1) sont si grossièrement frauduleux que la population, en particulier les étudiants aux gendarmes, à l'état d'urgence et au couvre-feu.

maoïste And-Jeff et candidat à l'élection présidentelle travailleurs (OST), section sénégalaise

• INPRECOR : Quelle analyse fais-tu de la situation au Sénégal ?

- Je crois que fondamentalement, il y a deux aspects sur lesquels insister : le premier, le plus ancien, c'est que le Sénégal est un pays néocolonial c'est-à-dire un pays qui a eu son indépendance au début des années 60 mais qui est resté pour l'essentiel sous la domination française. Le second est lié au diktat du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM).

La question de la dette est à la base de l'intervention du FMI et de la BM dans notre pays, mais nous savons que la vraie cause de la crise tient à la gestion néocoloniale du pays au cours des vingt dernières années, et qu'elle se manifeste dans tous les domaines de la vie économique du pays à travers la mise en place de la nouvelle politique agricole (NPA), la

"nouvelle politique industrielle" (NPI),

"l'Ecole nouvelle" (EN) et autres

"nouveautés" qui se caractérisent par le fait que c'est le peuple qui doit payer de sa sueur et de son sang le prix de ces nouveautés, alors que la bourgeoisie s'enrichit de façon éhontée, grâce à l'endettement et à la crise.

MI Comment caractérisez-vous la politique actuelle du Président Abdou

Diouf à travers les NPA et NPI ?

La démarche du gouvernement sénégalais rejoint celle de beaucoup d'autres pays africains et du Tiers-monde en général.

Abdou Diouf se vante d'être "l'élève modèle" du FMI et de la BM. Qu'est-ce que cela veut dire concrètement ? C'est d'abord une politique globale d'ouverture sur le marché mondial avec des mesures supprimant toute protection de l'économie et de l'industrie nationales ce qui, au niveau social, se traduit par une série de mesures contre la protection sociale de la classe ouvrière.

Le Code du travail est révisé et les quelques garanties qui restaient encore à la classe ouvrière sont liquidées. L'abrogation des mesures de protection de la paysannerie est présentée comme une politique de responsabilisation et se traduit par l'arrivée de nouveaux intermédiaires commerciaux qui nous rappellent ceux de la période coloniale. Jusqu'à la mise en œuvre de la NPA, c'était l'Etat qui était responsable de la collecte et de la commercialisation de la récolte d'arachide. Il s'en est retiré et a mis en place des entreprises de stockage privées, contrôlées par toute une race d'opérateurs néo-coloniaux. Finalement, c'est le paysan qui va devoir payer ce changement car, d'une part, les points de collecte de l'arachide sont beaucoup moins nombreux et d'autre part, ces affairistes trouvent divers moyens de spéculer au détriment du paysan et paient l'arachide en dessous du prix officiel.

• Dans le domaine industriel, comment se manifeste le désengagement de l'Etat ?

- Dans ce domaine, il y a une politique de privatisation avec le lancement public et officiel d'une liste d'entreprises qui doivent être dénationalisées. Ce qui est intéressant, ce n'est pas seulement cette politique de privatisation, mais aussi les résultats d'une politique d'ouverture sur le marché mondial qui se caractérise par une crise de l'industrie, des sociétés nationales. Des entreprises qui opéraient ici avaient créé un certain nombre d'emplois. Avec la liberté d'importer, accordée un peu à tous sans un minimum de garanties, on constate que beaucoup d'entreprises voient leur production s'effondrer et sont amenées à licencier du personnel, à restructurer d'une manière ou d'une autre en utilisant la NPI comme prétexte.

• Quelles mesures concrétes prend Abdou Diouf pour appliquer les directives du FMI et de la BM ?

Au Sénégal, depuis 1979, nous sommes entrés dans la dynamique de "développement-modèle FMI" avec le Plan de redressement économique et financier. Comme les objectifs n'ont pas été atteints, on nous a imposé un plan d'ajustement à moyen et long termes qui a débuté en 1985 et doit durer jusqu'en 1992. Il ressemble au modèle unique que la BM et le FMI mettent en œuvre dans divers pays, et va se traduire - pas dans l'immédiat - par des mesures draconiennes dans tous les domaines. Nous allons profiter de la campagne électorale pour mettre en garde les travailleurs et les préparer à affronter ces mesures. En ce qui concerne l'administration, il est question d'organiser une "déflation" de la fonction publique : des enquêtes ont été menées, le ministre du Plan a parlé de 25 000 fonctionnaires en trop

Au Sénégal, le chômage est massif, il y a peu de garanties pour les travailleurs, c'est une contrainte importante et un facteur d'affaiblissement du mouvement syndical. Les travailleurs hésitent à s'engager dans des luttes ouvertes face aux agressions patronales. La plupart des grèves de ces dernières années ont fourni l'occasion au patronat de procéder à des licenciements massifs : dans la chimie, le sucre, et les huileries.

Les difficultés pour engager des luttes et les conditions difficiles de leur déroulement se traduisent-elles par un reflux des luttes au Sénégal ?

- Il y a eu un reflux relatif des luttes ces dernières années, en comparaison de la fin des années 70, où il y a eu de grandes luttes de masse dans de nombreux secteurs. Les travailleurs mettent au point d'autres formes de luttes. Même à travers ce syndicat "jaune" officiel qu'est la Confédération nationale des travailleurs sénégalais (CNTS), ils exercent le maximum de pression pour arrêter la mise en marche de l'infernale machine du FMI. Mais il y a aussi des formes d'organisation dont nous faisons l'expérience et que les révolutionnaires s'efforcent d'appliquer pour arriver, à plus long terme, à une coordination des luttes car les luttes isolées sont vouées à l'échec dans la conjoncture actuelle d'après l'expérience même des travailleurs.

• Parle-t-on de Comités de grève, de délégués révocables, etc. Peut-on parler de redécouverte des traditions du mouvement ouvrier ?

- On ne peut pas parler de redécouverte des formes de lutte du mouvement ouvrier, et souvent les luttes ne sont pas le fait des syndicats. Souvent, ce sont des grèves spontanées, où les travailleurs les plus avancés incitent à la constitution de comités de grève, dirigent d'une manière ou

1) 71% pour Abdou Diouf, 21 ou 24% (le chiffre ayant changé après le début des émeutes) pour le Parti démocratique sénégalais (PDS) d'Abdoulaye Wade, qui est le principal bénéficiaire électoral du mécontentement

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les forces progressistes et à tous les démocrates dans le monde. La démocratie au

Sénégal court en effet de graves dangers du fait de l'irresponsabilité du régime de Abmasses vis-à-vis de son pouvoir, le candidat Diouf s'était mis à prolérer publiquement des menaces contre les partis d'opposition, allant même jusqu'à traiter leurs dirigeants de "bandits de grand chemin". Cherchant délibérément à remettre en cause les libertés conquises de haute lutte par le peuple sénégalais, il s'est engagé à proclamer les résultats officieux du scrutin du 28 février en s'octroyant une victoire écrasante tant aux présidentielles qu'aux législatives. Tout le peuple sénégalais, tous les observateurs avertis sont unanimes : aucun crédit ne peut être accordé à ces résultats truqués, fantaisistes et ridicules. Abdou Diouf lui-même est tellement conscient de l'indécence de ces résultats et de sa propre impopularité qu'il a décidé, avant même leur proclamation, de fermer l'université de Dakar ainsi que tous les établissement scolaires, pour finir par décréter, le lundi 19 février, l'état d'urgence et le couvre-feu laise", tant vantée et que certains ont voulu, jusqu'à récemment présenter comme un modèle et une perle rare en Afrique. En ces instants graves, je lance un appel à toutes les forces démocratiques éprises de paix et de justice, notamment à celles qui se ré.

clament des idéaux du socialisme et de la démocratie pour qu'elles élèvent leur voix et exigent de Diouf et de son Parti socialiste, la levée de l'état d'urgence, l'arrêt de la d'une autre ces grèves, même si le syndicat arrive à instaurer un dialogue, une concertation avec ces différentes directions qui se sont mises en place avec les mouvements de masse.

Mais les formes d'organisation actuelles sont masqués par le niveau de répression. Le quadrillage policier des entreprises est tel, avec la mise en place des comités d'entreprise du Parti socialiste, (Parti au pouvoir - ndlr) que les camarades sont obligés de choisir des formes semi-clandestines d'organisation pour arriver à influer, de façon significative, sur le mouvement sans pour autant risquer d'être éliminé. L'expérience des dernières années nous a montré que c'est lorsque les camarades sont bien en vue dans les structures syndicales officielles qu'ils sont très vite balayés des entreprises. C'est ce bilan qui a été tiré. Nous mettons en place quelque chose de nouveau qui puisse tenir le coup

• N'y-a-t-il pas possibilité candidature unitaire au niveau des organisations qui se réclament du mar xisme?

- Apparemment la situation de la gauche est très mauvaise. Mais, il y a eu de grands progrès au cours de ces dernières années. Il y a quelques années, les organisations de gauche, n'avaient aucune relation. Elles ne pouvaient même pas se parler, s'asseoir autour d'une table. Aujourd'hui, toutes les organisations de l'opposition et celles de la gauche, en particulier, ont montré qu'elles étaient capables de dialoguer. Elles discutent. C'est déjà un grand progrès qui nous permettra de nous rapprocher sur un certain nombre de points.

Mais cela n'a pas été suffisamment rapide pour que nous empruntions une même voie sur le plan électoral.

La gauche existe au Sénégal et doit pouvoir faire entendre sa voix.

Par ailleurs, il existe des cadres d'unité d'action qui, malgré les divergences tactiques sur les élections, vont poursuivre leur fonctionnement. C'est le cas du Co-électoral, cadre assez vaste qui regroupe 10 organisations et connaîtra certainement des mutations, mais qui a affirmé lors de sa dernière réunion, sa volonté de continuer. Il y a aussi l'Alliance démocratique sénégalaise (ADS) qui existe depuis plus longtemps et qui continuera au-delà des échéances électorales.

Il faut persévérer dans la voie de l'unification des organisations de gauche pour affirmer un pôle révolutionnaire.

• Il y a aujourd'hui une mobilisation des lycées au Sénégal : grèves tournantes, etc., mais aussi une répression : délégués d'élèves arrêtés et menacés. Quels sont les motifs de ces mobilisations récentes ?

- Tout ceci reflète, la situation de crise de l'école sénégalaise, l'échec de l'''école nouvelle" du gouvernement et qui n'était en réalité "nouvelle" que parce qu'elle est une école de la BM et du FMI, une école

Tout le secteur social est frappé par la décrépitude. La Santé est devenue payante. Les paysans payent pour des consuln'ont pas droit à des médicaments en contre-partie. Les internats et les cantines scolaires sont fermés depuis quelques années dans un pays où les parents n'ont pas de moyens. Les plus pauvres pouvaient auparavant s'en sortir dans la mesure où l'internat l'élève quelques vêtements. Tous ces acquis ont été liquidés purement et simple-

• Dans la CNTS, que tu as qualifiée de syndicat "jaune", il y a des militants qui essaient de faire un travail allant dans le sens des intérêts réels des travailleurs. Quelle est votre stratégie pour la construction d'un mouvement syndical indépendant?

- C'est une question très compliquée.

Dans le milieux intellectuel et petits bourgeois, la construction d'un syndicat autonome a été jusqu'à présent assez facile

: parmi les enseignants, les élèves, dans la santé (infirmiers), de l'électricité, etc.

Mais dans le milieu ouvrier, c'est la

CNTS qui est totalement majoritaire. Les militants révolutionnaires ont essayé de créer un syndicat autonome ou d'en renforcer un qui existait déjà. Cette expérience a tourné court car cette direction syndicale s'est avérée être une direction

APPEL DE LANDING SAVANE CANDIDAT

AUX ELECTIONS PRESIDENTIELLES DU 28 FEVRIER

A TOUS LES DEMOCRATES

'assainir la démocratie" et à "extirper les mauvaises herbes"

dans la région de Dakar, "ce, jusqu'à nouvel ordre". (...)

répression, et le respect de la volonté populaire.

corrompue. Le syndicat a éclaté sur les divergences des organisations de gauche qui y intervenaient. Il faut le déplorer. Actuellement, on parle à nouveau de la création d'une centrale syndicale autonome.

Mais tant que certaines organisations de gauche penseront qu'une telle confédération ne peut avoir de légitimité que si l'on s'assure une hégémonie a priori sur cette organisation, alors il n'y aura pas de centrale unie suffisamment forte et combative. Nous pensons qu'il faut vivre ensemble et apprendre à respecter les rapports de force réels dans une centrale syndicale, et ne pas vouloir imposer une légitimité qui n'a rien à voir avec le mouvement lui- même. C'est une des plaies du mouvement démocratique sénégalais, malheureusement.

Mais nous devons encore travailler dans cette direction car la CNTS, malgré les secteurs combatifs qui existent en son sein, est incapable de prendre en charge les intérêts des travailleurs. Une centrale autonome nous semble réellement être l'instrument adéquat. L'intégration des secteurs décisifs dans cette centrale autonome est un véritable défi pour les organisations révolutionnaires. Elles doivent le relever dans les meilleurs délais.

Propos recueillis par J.L. Pétillon

Janvier 1988.

Candidat à l'élection présidentielle du 28 février 1988, je lance un appel à toutes

Déjà vers la fin de la campagne électorale, affolé par la méfiance généralisée des

Ayant, par des fraudes massives, opéré un véritable brigandage électoral, il a fait

Tous ces événements mettent à nu le véritable visage de la "démocratie sénéga-

Dakar, mardi ler mars 1988.

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