Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NICARAGUA

Tragiquement seul

· Inprecor n° 261, 14 mars 1988 · p. 23-24 · 1 844 mots

Nicaragua États-Unis

de propositions de cessez-le-feu avec la contra et de mesures doit affronter la révolution nicaraguayenne. Le défi lancé par les sandinistes depuis les accords d'Esquipulas permettra-t-il de rompre l'isolement qui, depuis sept ans, étouffe ce peuple qui

NICARAGUA

Tragiquement seul

L'ANNONCE, coup sur coup, de la levée de l'état d'urgence, économiques d'urgence souligne les difficultés extrêmes que a voulu vivre ? Michel THEVENAZ

S UR UN POINT en tout cas, l'ini-

tiative politique prise par les sandinistes depuis août dernier a porté ses fruits. Même si, de Reagan à Arias en passant par l'opposition intérieure (1), les sandinistes "n'en feront jamais assez", le Nicaragua a démontré sa volonté d'appliquer les accords du processus de paix.

"La guerre est féroce" Les accords prévoyaient une démarche simultanée des cinq pays centro-américains dont le Honduras n'a pas fait le pre mier pas, le Guatemala un pas de danse et le Salvador un pas en avant et deux pas en arrière (2). Le plan de paix est en train de "se convertir en une série de revendications adressées au seul Nicaragua" (3) et l'avion de ravitaillement de la contra, abattu le 23 janvier en provenance d'une île hondurienne, "confirme que les pays voisins continuent de fournir un appui logistique à la contra en violation des engagements pris par les cinq Etats signataires du plan de paix" (4). Malgré cela, les avancées du Nicaragua se sont poursuivies, la liberté de presse s'est étendue (5), l'opposition circule et manifeste, le statut d'autonomie progresse sur la côte atlan-

Mais tous ces gages de bonne volonté n'ont pas fait cesser la guerre. Certes Washington vient de suspendre les crédits à la contra. Mais déjà, on étudie une aide de quelques millions pour nourrir, vêtir et soigner ses combattants par l'intermédiaire de la Croix-Rouge et le général américain à la retraite, J.K. Singlaub, lié à l'Irangate annonce que des organismes privés vont poursuivre l'aide (6). Déconsidérée sur le plan internationale, la contra n'a en effet pas perdu toutes ses forces. Umberto Ortega, ministre de la Défense nicaraguayen, a affirmé, au terme de l'offensive de fin d'année, que "la guerre reste plus féroce que jamais" (IHT, 23 décembre

1) Principalement regroupée dans la Coordination démocratique nicaraguayenne (CDN) plusieurs dirigeants, dont le co-directeur de La Prensa, ont rencontré la contra au Guatemala en janvier

2) Depuis l'assassinat du président de la Commission des droits de l'Homme, Anaya, les victimes des escadrons de la mort se multiplient au Salvador.

3) International Herald Tribune - IHT, 21 janvier 1988.

4) Le Monde, 26 janvier 1988. 5) "Il existe une véritable liberté de presse depuis la réouverture, fin janvier de huit stations de radio et de plusieurs revues" . La Prensa tire à 100 000 exemplaires (autant que Barricada) et une de ses journalistes affirme : "Nous sommes libres d'écrire ce que nous voulons" tout en disant avoir peur d'affronter les pro-sandinistes durant ses enquêtes (Le Monde, 12 février 1988). L'opposition se plaint du manque d'argent pour sa presse et ses radios, mais l'agence ANN (pro-gouvemementale) a aussi dû, vu la crise, réduire fortement son budget

6) IHT, S et 6 février 1988. La proposition d'aide humanitaire a été avancée par Jim Wright qui a fait campagne contre l'aide militaire jdemandée par Reagan et le prix Nobel de la paix, Arias, ne considère pas cette aide "humanitaire" comme une violation des accords de paix (IHT. 8 février 1988)

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1987) et si, au début de 1987, on comptait 25 accrochages par semaine, on en a recensé 90 depuis juin. Deux éléments permettent de l'expliquer. D'abord, les cent millions de Rcagan ont porté leurs fruits : "Les dirigeants de l'armée sandiniste admettent que les contras ont eu des succès avec l'aide US...' - précise la même source. Ensuite, dans les régions centrales du pays comme à la frontière hondurienne, dans les zones peu peuplées et mal desservies où la réforme agraire n'a guère pénétré et où les anciennes dépendances de chefs locaux subsistent, la contra a pu prendre l'initiative en tablant sur le mécontentement de paysans qui n'ont guère vu changer les choses depuis 7 ans, si ce n'est plutôt empirer (marché désorganisé, guerre).

On comprend mieux dès lors, l'initiative actuelle des sandinistes pour un cessez-le-feu. L'expérience de la Côte atlanlique, où le statut d'autonomie et l'intégration offerte aux rebelles (qui restent armés) a rallié plusieurs chefs miskitos importants (7), peut servir d'exemple. Les 10 000 km2 offerts par Ortega aux contras, à condition qu'ils signent un cessez-le-feu, visent à négocier leur réintégration au moment où les mercenaires stationnés à l'étranger voient l'aide américaine mise en question. La partie est serrée, mais elle peut aboutir et l'Internationale socialiste offre ses "bons offices" (8).

Un prix Nobel de la paix... La poursuite de l'agression américaine combinée au "plan Arias" accentue donc l'objectif des accords d'Esquipulas, la mise en place d'une "démocratie", par quoi tout le monde entend exclusivement le droit de l'opposition bourgeoise à "prendre sa parı" du pouvoir, quitte à chasser les sandinistes. Le démocrate-chrétien R. Acevedo, ministre des Affaires étrangères d'un pays enfoncé dans la gucrre américaine -le Salvador - crie haut et clair : "Ce que nous voulons avec le plan de paix, c'est forcer le Nicaragua à devenir socialdémocrate"(9). Et le prix Nobel de la paix, à peine Washington a-t-il reporté son aide à la contra, n'en réclame rien moins à Ortoga que "l'abolition du contrôle du FSLN sur les forces armées, comme le demande l'opposition politique civile", appelant à "exercer une pression morale, diplomatique et politique sur Managua" (IIIT, 8 février 1988). Et les pressions sur Duarte, Cerezo, Azcona ? Le Monde, déjà cité, conclut à juste titre que le plan Arias est devenu "un moyen d'affaiblir les sandinistes sans que Washington ait à payer les coûts humains et politiques d'une intervention militaire"

La révolution nicaraguayenne n'a pas seulement été seule à faire des pas concrets vers la paix, elle reste tragiquement seule au milieu d'un concert de cynisme et d'hypocrisie qui doit couvrir le bruit des bottes et des canons!

Toute l'histoire de ces huit dernières années est celle des pressions militaires, diplomatiques et économiques pour étouffer une révolution et avec elle le droit d'un peuple à sa dignité et à sa souveraineté dans un peu plus de justice sociale. La guerre et le boycott économique ont coûté, selon Barricada (10), 3, 5 milliards de dollars au pays, soit mille dollars par habitant. En outre la moitié du budget de l'Etat doit être consacrée à la défense.

Cette donnée éclaire le problème de la crise économique que connaît le pays, mais elle ne peut s'expliquer uniquement par les effets de la guerre et du blocus. Comme tous les pays centro-américains, la chute des prix sur le marché mondial l'aggrave. Mais ce cadre général une fois défini, des problèmes structurels se posent et se sont rapidement aggravés depuis 1985.

Le taux d'inflation, de 30 à 50% jusqu'à cette date, est monté en flèche (300% en 1985, 700% en 1986, 1 500% en 1987) tandis que le taux de croissance de la production par habitant a été négatif depuis 1984. Le Nicaragua produit trop peu tandis que trop de monnaie circule, favorisant la spéculation et le marché noir, dont tous ont besoin pour vivre. L. Ruiz président de la Confédération patronale (COSEP) dans l'opposition, explique que Pour favoriser la loi votée en décembre l'investissement étranger aussi parfaite et bien conçue qu'elle soit avec toutes ses garanties, concessions et privilèges (rapatriement des bénéfices, par exemple) n'aura aucun résultat positif pour le pays si auparavant ne se créent des conditions socio-politiques qui donnent confiance aux investisseurs étranger" (11). Le capital privé, étranger ou de la bourgeoisie nicaraguayenne, qu'elle soit en exil ou exporte ses bénéfices depuis le pays, boude le Nicaragua, même si le secteur privé produit toujours la moitié du PNB

La révolution sandiniste était consciente de cet obstacle et comptait, tout en conservant un système "d'économie mixte", stimuler la production par le secteur public : agriculture d'exportation, appuis multiples à la réforme agraire, subventions des denrées de base, systèmes de santé et d'éducation. Mais le constat est là : dans un aussi petit pays, dépendant du marché mondial et soumis à l'agression américaine, entouré de pays en crise aussi profonde que lui (12), les possibilités de relance par le secteur public sont nécessairement limitées et se retournent finalement en inflation galopante. Celle-ci mine la base sociale que le régime voulait justement protéger. Les salaires réels ont baissé de 30% et un économiste, Mayorga, "prédit que d'ici quelques mois les paysans refuseront de fournir leurs récoltes plutôt que d'accepter des cordobas qui partent en fumée en quelques jours ou quelques semaines" (13). Les manifestations de ces dernières semaines ne sont, de ce point de vue, pas seulement des

"manœuvres de l'opposition"

, mais tout au moins l'ex-pression d'une lassitude de la guerre et d'un besoin urgent de rétablir le fonctionnement du marché. Ceci explique les mesures économiques d'urgence adoptées en février. Mais l'introduction d'une nouvelle monnaie - qui revient de fait à une dévaluation de plus de 500% du cordoba et à des mesures d'épargne forcée

(14) - n'est qu'un sursis. Les prix de 30 produits de base ont été relevés, ainsi que l'eau, l'élec-tricité et les combustibles. Ce programme drastique, prévisible depuis longtemps, peut stabiliser la consommation de ceux qui travaillent mais place tous ceux qui vivaient du marché noir ou d'un travail marginal et instable, dans une situation dramatique et le secteur public ne peut leur offrir d'emplois.

La seule chance, la paix Cette crise aiguë explique tout autant que les problèmes militaires l'insistance des sandinistes à obtenir un cessez-le-fcu.

La paix est la seule chance, pour le Nicaragua, non seulement de diminuer son budget militaire mais surtout de voir revenir un peu d'aide internationale, sous forme bilatérale ou multilatérale, directement au pays ou dans le cadre de programmes sur l'ensemble des pays centroaméricains.

Il n'est guère besoin d'expliquer longuement que notre tâche ici est de redoubler la solidarité pour rompre l'isolement du Nicaragua.

La Brèche ; 26 février 1988.

7) Par l'intermédiaire de H.J. Wischnewski (RFA) : Les contras devraient se regrouper dans trois régions, au Nord, au Centre et au Sud du pays de 10 000 km2 au total et déposer les armes sous contrôle international. Il y aurait une amnistie (...) Il leur faut bien sûr des garanties, la participation au processus politique par exemple". (interviewé par Stern).

9) Le Monde, 26 janvier 1988.

10) 4 décembre 1987, cité par Inforpress Centroamericana, 17 décembre 1987. 750 millions de dollars de dégâts dûs à la guerre et 608 millions dus au boycott.

11) ICA, 28 janvier 1988.

12) "La dépression économique des pays centroaméricains reste un facteur qui alimente en retour les déséquilibres internes au Nicaragua (...) contrairement au grand dynamisme antérieur de la demande du Marché commun centro-américain", note le bilan économique de ICA, 12 novembre 1987.

13) Christian Science Monitor, 1er février 1988.

14) La nouvelle monnaie n'est échangée que jusqu'à un montant de 200 dollars, le reste devant être déposé en banque, ceci pour réduire d'un coup la monnaie en circulation.

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