LE KRACH D'OCTOBRE 1987 ne fut pas un coup de tonnerre dans un ciel économique serein et ses incidences les plus graves restent encore à venir. Ernest MANDEL économie capitaliste internationale avait connu une mini-récession au premier semestre de l'année 1986 (1). Seule de tous les principaux pays impérialistes, Grande-Bretagne avait échappé à cette récession, mais la production de l'industrie manufacturière se contentait de plafonner. Cette mini-récession ne s'est pourtant pas approfondie. L'année 1986 s'est terminée sur une reprise de la production qui s'est prolongée pendant toute l'année 1987, fût-ce à un rythme lent et hésitant et avec de nombreuses interruptions. Ceci se dégage des chiffres du tableau I sur l'évolution de la production industrielle en 1987.
Tableau l : Production industrielle fin 1987 par rapport à la fin
1986
Canada + 8,8% (a)
France + 4,0% (a)
RFA + 2,0% (b)
(a) : de novembre à novembre
(b) : de décembre à décembre
(Sources : The Economist du 6 février
Il faut cependant souligner que ces chiffres recouvrent une réalité concrète très diversifiée. Il n'a pas été facile de sortir de la mini-récession et cela ne s'est pas fait de manière uniforme. Celle-ci s'est prolongée au Japon pendant toute l'année 1986 et au début de 1987 (de là, le pourcentage élevé de l'accroissement de la production décembre 1986-décembre 1987). De même la production industrielle a diminué pendant 3 trimestres sur 5 en 1986-1987 en France et au Canada (International Economic Conditions, octobre 1987, Federal Reserve Bank of St. Louis). En Allemagne fédérale, la mini-récession s'est de nouveau manifestée au dernier trimestre de 1986. En janvier 1987, la production industrielle se situait à -3% par rapport à janvier 1986. Quant aux EtatsUnis, ils ont connu une chute de -1% de la production au même moment. C'est la poursuite de la politique ultra-keynésienne de l'administration Reagan, c'est-à-dire l'énorme déficit budgétaire des Etats-Unis, qui a arrêté la mini-récession de 1986. Celui-ci a continué d'attirer vers le marché intérieur américain des masses croissantes de marchandises en provenance du Japon, de la RFA, de la Corée du Sud, de Taïwan, du Brésil, et dans une moindre mesure, des autres pays impérialistes d'Europe. D'où le déficit élevé de la balance commerciale américaine qui, loin de se résorber, s'est maintenu sinon accentué, tout au long de l'année 1987 ; d'où le déclin du dollar qui s'est accentué au cours de la même année, et la "fuite devant le dollar" des détenteurs d'importants capitaux-argent ; d'où la spéculation effrénée à la fois à la Bourse, sur les valeurs immobilières et les œuvres d'art (2).
Le krach boursier du 18 octobre 1987 marque le point de retournement de cette tendance. Il annonce une récession généralisée qui sera d'autant plus grave qu'elle a été retardée.
Les antécédents immédiats du krach boursier
Les causes immédiates du krach boursier résident dans l'ampleur même de la spéculation tout au long de l'année 1987, ou, ce qui revient au même, dans la surabondance de capitaux-argent qui ne s'investissent pas dans la sphère de la production proprement dite. Cette masse énorme de capitaux a constitué une demande tout à fait disproportionnée pour des réelles" limitées, notamment du fait de la surabondance relative des matières premières qui maintint leur cours très bas et les a largement éliminées comme objets de spéculation soutenue (3). Il s'en est suivi un déséquilibre persistant entre l'offre et la demande des "valeurs-refuge" préférentielles de la spéculation, d'où la montée vertigineuse de leurs cours.
A la Bourse de New-York, l'indice Dow-Jones des cours des actions industrielles est passé de 800 au début de 1984 à 2 400 fin mars 1987. A Londres, l'indice des valeurs industrielles élaboré par le Financial Times a bondi de 400 fin 1982 à 600 fin 1984, plus de 800 au début de 1986, plus de 1 000 fin 1986 et plus de 1 500 fin mars 1987. A Tokyo, la hausse a amené le cours moyen des actions du niveau 800 au début de 1984, à 1 000 au début de 1986, 1 400 à la fin de 1986 et 1 900 en mars 1987 (Sunday Times, 5 avril 1987). Malgré une alerte et une chute au début d'avril 1987, la montée des cours reprenait de plus belle les mois suivants : le Dow-Jones dépassait le niveau 2 700 en août 1987 !
La demande internationale d'actions américaines, et dans une moindre mesure japonaises et anglaises, a joué un rôle non-négligeable dans cette hausse. Au cours des deux premiers trimestres de 1987, les achats étrangers d'actions américaines ont dépassé 18 milliards de dollars, dont 7,5 milliards en provenance du Japon, 4 milliards de Grande-Bretagne, 1,8 milliard de France, près d'un milliard d'Amérique latine (Financial Times 21 octobre 1987).
Le volume des transactions s'envole
Au Stock Exchange (Bourse) de Londres, les mesures de "dérèglementation" de Madame Thatcher (le fameux "big bang") faisait tripler le volume des transactions sur les actions domestiques et les obliga-
20 octobre L'émission de nouvelles actions et obligations ne pouvant pas suivre ce rythme, les cours s'envolaient, conduisant à des rendements moyens par action, ridicules : moins de 1,5% à la Bourse de Tokyo, moins de 2,5% à la Bourse de New-York. ce qui est plus bas encore que le niveau de Tokyo, en termes réels, vu le niveau d'inflation plus élevé aux Etats-Unis. Encore une fois, la rectification était dans ces conditions, inévitable.
La spéculation immobilière effrénée qui est visible à Paris, Londres, New-York, Los Angeles, l'est avant tout à Tokyo. A la veille du krach boursier, Le Monde signalait qu'en l'espace de deux ans, dans les quartiers prisés de Shinjuku à Tokyo, le prix du mètre carré est passé de 170 000 à 425 000 FF, pour fluctuer entre 600 000 FF et 1,25 million de FF à Ginza : plus d'un million de francs par mètre carré ! Un appartement de 120 mètres carrés se loue entre 32 000 et 33 000 FF par mois. 10% des prêts bancaires s'investissent dans le marché immobilier (Le Monde, 9 octobre 1987, Japan Economic Journal, 10 octobre 1987). Le journal belge Le Soir signalait, le 8 octobre 1987, qu'à la campagne, le prix du mètre carré de rizière est vingt fois supérieur à
Deux facteurs structurels inhérents au secteur du capital bancaire (y compris in-
1) Voir les chiffres dans le numéro 227 d'Inprecor du 6 octobre 1986
2) L'hebdomadaire allemand Die Zeit a résumé "fat de sai a ce propos par la formule lapidaire :
3) Y compris d'ailleurs l'or et le platine, dont les cours sont restés déprimés pendant le deuxième semestre 1987, à la suite d'un excès d'offre par rapport à la demande.
secteur du capital bancaire (y compris intermédiaires financiers) contribué à cette poussée de fièvre.
Tout d'abord, l'amplification extraordinaire du volume des transactions financières (4) a conduit à une nalisation" relative de nombreux cadres bancaires, sur laquelle nous avions attiré l'attention à de nombreuses reprises. En même temps, la responsabilité des cadres - notamment celle des traders sur les marchés de change -, concerne des capitaux d'une ampleur telle, qu'on fait des ponts d'or aux plus experts d'entre-eux. Christopher Heath, expert en actions japonaises à Londres, est devenue l'homme le mieux payé de Grande-Bretagne : il a gagné 25 millions de francs français en comme cadre de la firme Baring ; Peter Stormonth Darling, de la banque Warburg a gagné 10 millions de francs français la même année ; Michel David Weill, chez Lazard Frères à New-York, s'est fait la même année, la bagatelle de 450 millions de FF comme traitement ; Michael Milken, de la firme Drexel Burnham 250 millions de FF.
Que de tels déséquilibres d'emploi et de rétribution multiplient les risques d'erreurs de jugement, de fautes professionnelles grossières, d'incompétence accentuée, cela coule de source.
Causes profondes de la surabondance de capitaux-argent
En outre, le climat idéologique et moral (disons plutôt "amoral" et "immoral") de l"enrichissez-vous aussi vite que possible, à n'importe quel prix et par n'importe quel moyen", ', que l'offensive néolibérale conservatrice avait créé dans les pays capitalistes, a encouragé le recours à la fraude sur grande échelle. Les affaires des insiders, dont le cas Boesky fut le plus significatif, l'ont parfaitement illustré
Toute l'industrie Biens durables Bien non-durables Industrie alimentaire Vêtements et autres produits textiles Meubles Industrie chimique Acier et fer
Machines, sauf machines électriques Machines électriques et électroniques Automobiles Industrie aéronautique Instruments scientifiques
(5). La fraude stimule la spéculation, qui nourrit à son tour un recours encore plus prononcé aux méthodes frauduleuses, sinon carrément criminelles (6). Si la spéculation boursière et immobilière effrénée
"déprofessionde l'année 1987 est avant tout le produit de la surabondance de liquidités dans le monde capitaliste, vient elle-même d'une cause structurelle plus profonde : la suraccumulation perde longue dépressive, qui caractérise "T'onsistante de capitaux
1974, sinon vers la fin des années 60, début des années 70.
nouveaux capitaux qui se constituent couramment de par les profits réalisés chaque
1986 année, ne trouvent plus des champs d'inobtenir le profit moyen, qui reste d'ailqu'il était pendant "l'onde longue expans'investissent plus productivement, nournourrit la suraccumulation leur "liquidité" croissante, (leur maintien dans la sphère de capitaux-argent ou de capitaux-semi-liquides), et donc la spéculation.
pèse sur la plupart des branches indusductif. Les chiffres pour les Etats-Unis éloquents et spectaculaires.
Tableau II : Taux d'utilisation de branches industrielles aux Etats-Unis au 4e trimestre de chaque année.
1985
1984
1983
67%
66%
66%
64%
65%
61%
72%
72%
73%
71%
70%
69%
73%
73%
75%
68%
70%
70%
63%
63%
65%
63%
60%
63%
58%
62%
57%
65%
68%
65%
76%
79%
71%
63%
55%
48%
66%
68%
68%
Source : Current Industrial Reports. US Commerce Department (7)
(Business Week numéro du 7 mars 1988 estime la capacité excédentaire de l'industrie automobile à 36%)
qui a commencé en
Cette suraccumulation signifie que les vestissements productifs suffisants pour leurs lui-même déprimé par rapport à ce liards de yens au précédente. Que ces capitaux rit la dépression économique (notamment le déclin de l'emploi), lequel, à son tour, de capitaux,
La cause fondamentale de la spéculation, c'est la surproduction de marchandises, ou, ce qui revient au même, l'énorme capacité de production excédentaire qui trielles et qui, du même coup, empêche une relance réelle de l'investissement prodonnés par le tableau II, sont à ce propos
Pour interpréter correctement ces chiffres, il faut se rappeler que l'année 1982 a été une année de récession, l'année 1979 le point culminant du "cycle industriel"
précédent. Ce sont donc les pourcentages de 1979 qu'il faut comparer avec ceux de
1982
1979
59%
75% volume annuel
53%
72%
78%
69% novembre 1987).
69%
73%
80%
71%
58%
75% ciellre
"illégitimes",
60%
76%
42%
78% ans de prison.
50%
70% intimider de petits
60%
73%
9 octobre 1987).
50%
71%
51%
71%
67%
76% miques
9) La nombreux auteurs.
dres, 1984.
1984/1985. Il apparaît ainsi que d'un cycle à l'autre, la capacité productive excédentaire est globalement passée, pour l'industrie manufacturière américaine, de 25% à 33% d'après les statistiques ici reprises, de 30 à 35% d'après une étude séparée du ministère du Commerce améri-
Ceci explique pourquoi le placement massif de capitaux-argent en nullement été limité à des "spéculateurs" professionnels. Les grands trusts monopolistes industriels y ont également largement recours. Le cas le plus typique a été celui du Japon. Cette nouvelle pratique avait reçu un nom nouveau : zaitech. Les transactions boursières des entreprises industrielles japonaises d'achats/ventes d'environ 3 300 milliards de yens en 1983 à près de 17 000 milpremier semestre 1987 (nous prenons la moyenne des ventes et achats, et n'additionnons pas les uns et
Ce sont les petites et moyennes entreprises qui ont le plus accentué le caractère spéculatif des pratiques zaitech et qui courent maintenant des risques considérables. Mais même les principales multinationales japonaises réalisent d'ores et déjà une part considérable de leurs profits hors production, dans des opérations financières. En 1986, ces parts se sont élevées à 53,4% pour la Fujisawa, à 45% pour Hitachi et à 60,5% pour la Matsushita Electric Industrial (8). Certains avaient conclu à la "désindustrialisation" des pays impérialistes (9). C'était aller un peu vite en besogne, et oublier notamment la nature même de l'impérialisme et du capital financier. Il serait plus exact d'insister sur le caractère temporaire de ce désengagement, et les tentatives entreprises par le capital américain et britannique de se réorienter vers l'exportation de marchandise, donc vers la modernisation de leur industrie (avec quel succès, cela dépend évidemment de la concurrence capitaliste. Nous y reviendrons). A la lumière de ce jugement, le krach boursier apparaît objectivement comme un début de reclassement au sein de
4) Le volume quotidien des transactions sur le savoir New-York, Tokyo, Londres et Zurich, la somme fantastique de 300 milliards de dollars, soit, compte-tenu des jours de congé et des vacances, quelque 60 à 65 000 milliards de dollars par an ; le 2 000 millards de dollars (rene Zündher Zest que d8 commerce mondial n'est que
Ces opérations de change portent donc, à concurrence de plus de 90%, sur des mouvements de capitaux avant tout "flottants", c'est-à-dire, sont essenuellement speculauves
5) Après s'être tiré d'affaire avec une amende très élevée, qui le laissa cependant en possession de plucentaines de millions dollars gains Boesky a fini par être condamné à une peine de prison. Pour le même délit, Dennis Levine, de la Drexel-Burnham-Lambert a été condamné à deux
6) A Tokyo, des gangsters sont employés pour propriétaires de terrains et de maisons lorsque ceux-là hésitent à vendre leurs biens aux spéculateurs-entrepreneurs immobiliers (Le Monde du
7) Nous devons ces données au camarade W.I. Mohareb de Boston (USA).
8) Frédéric Burgière, Japon in extenso, numéro 6, décembre 1987, reproduit dans Problèmes Econodu 3 février 1988. thèse de la "désindustrialisation" grandes puissances impérialistes a été défendue par de
Signalons surtout Kees van der Pijl, The making of an Atlantic Ruling Class, Lon-
la bourgeoisie aux dépens des secteurs bancaires et "financiers purs", et en faveur des secteurs classiques du capital financier tournés vers l'industrie.
La chaîne capitaliste a d'abord sauté par son maillon le plus faible : la Bourse. Mais cette rupture en entraîne presque automatiquement, d'autres. Les maillons d'ores et déjà les plus menacés sont : des maisons de courtage et d'autres intermédiaires financiers ; des banques affaiblies, (et non des moindres) ; la solvabilité d'Etats, et pas seulement de ceux du Tiersmonde relativement les plus endettés ; la solvabilité du système de sécurité sociale dans une série de pays ; quelques multinationales fort ébranlées.
Les conséquences immédiates du krach boursier
Par des effets d'entraînement, par les conséquences cumulatives de toutes ces crises qui se déroulent sous nos yeux depuis octobre 1987, il y a un risque croissant que tout le système international de crédit et tout le système (disons plutôt : le non-système) monétaire international ne
C'est la crise du dollar qui crée un système de vases communicants entre la crise du secteur privé et la crise des mécanismes publics à l'échelle de l'économie capitaliste dans son ensemble. Comme nous l'avions écrit fin mai 1987 : la montagne des dettes s'est mise en mouvement. Comment réussir à arrêter l'avalanche (10) ? Rien d'étonnant à ce que ce soit la faune des intermédiaires financiers, rejointe par celle des grands opérateurs par voie d'offre publique d'achat (OPA), qui soit la plus menacée au lendemain du krach boursier.
Ainsi, il y a déjà eu des mesures de réduction d'activités et des licenciements massifs chez quelques-unes des principales firmes de placement d'actions à Wall Street : Salomon Brothers, Shearson Lehman, Drexel Burnham Lambert, Goldman Sachs et autres. Selon le Sunday Times du 29 novembre 1987, Shearson Lehman aurait perdu 70 millions de dollars en octobre 1987, LF Rothschild 44 millions de dollars, EF Hutton 90 millions de dollars (ceci pour l'ensemble de l'année 1987). En Grande-Bretagne, les pertes d'un des principaux courtiers en Bourse, la firme Warburg, sont estimées à plus de 40 millions de dollars, celles de Barclay's de Zoete Weld, à plus de 80 millions de dollars.
Ce n'est là que la partie visible de l'iceberg. En effet, les intermédiaires financiers, autant que les grandes banques, mais avec des moyens propres bien inférieurs à ceux des banques, s'étaient largement (et imprudemment !) engagés dans le financement à crédit des OPA des principaux "pirates" (raiders) : Icahn, T. Boone Pickens, sir James Goldsmith, etc. Ces crédits étaient couverts par des obligations de pacotille (junk bonds) de sociétés peu rentables. Or, le cours de ces obligations s'est effondré après le 19 octobre 1987. Drexel a perdu 1 milliard de dollars en valeur des 10 milliards d'obligations de ce genre qu'il détient. Salomon et Goldman Sachs n'ont pas trouvé d'acheteurs pour 600 millions de dollars de "junk
De nombreuses banques ont été durement touchées par le krach et par les vicissitudes successives de la longue dépression (crise agricole ; chute du prix du pétrole ; "mauvaises dettes" du Tiersmonde, etc.) Aux Etats-Unis, 200 banques ont fait faillite en 1987. L'ensemble des caisses d'épargne en est devenu déficitaire, surtout par la suite de la déconfiture de 39 caisses d'épargne et de crédit du Texas : le déficit est évalué pour l'année 1987 à quelque 4,5 milliards de dollars (Neue Zürcher Zeitung 9 décembre 1987). A la veille du krach boursier, le gouvernement américain a dû intervenir pour éviter la plus importante faillite bancaire qui menaçait le pays depuis l'opération de sauvetage de la Continental Illinois en 1984. Il s'agissait de la First City Corporation de Houston, au Texas. Il en a coûté 1 milliard de dollars à l'organisme gouvernemental qui, en cas de faillite, garantit les dépôts bancaires : la Federal Deposit Insurance Commission (Die Zeit 18 septembre 1987). Pour la première fois dans son histoire cet organisme sera sans doute déficitaire en 1987 (Le Monde, 19 janvier 1988)
En 1986, la déconfiture de la First National Bank & Trust Cy de l'Oklahoma (qui avait des moyens propres de 1,6 milliard de dollars) ne fut pas évitée : ce fut la banqueroute bancaire la plus importante aux Etats-Unis depuis celle de la Franklin National Bank en 1974.
Autrement sérieux que le cas de ces banques de dimension moyenne, fut celui d'une des principales banques américaines, la Bank of America, longtemps la première banque du monde par le volume de ses dépôts, qui a connu de sérieuses difficultés. Elle n'a été sauvée que par une participation massive de capitaux japonais à une opération d'augmentation du capital. D'une manière plus générale, les principales banques des Etats-Unis ont actuellement un taux de rentabilité insuffisant et Wall Street ne les considère plus comme des placements de premier ordre.
On connaît mieux la situation - et les difficultés - du système bancaire des EtatsUnis que celle des autres pays impérialistes, qui maintiennent volontiers un rideau de discrétion, sinon de secret, sur ce qui les concerne. Sur quelques pays, des informations ont cependant filtré
En considérant les créances de pays du Tiers-monde qu'elle détient, comme largement non-récupérables, la Bank of Nova
10) Voir notre article "Crise monétaire et concurrence impérialiste" dans Inprecor numéro 245 du 22 juin 1987.
Scotia a enregistré pour l'année comptable octobre 1986-octobre 1987 une perte de 240 millions de dollars. Au Canada, six principales banques canadiennes ont clôturé le bilan à ce moment-là avec des pertes (11). En Suède, trois banques importantes auraient perdu ensemble plus de 100 millions par suite du krach boursier. En Norvège, la principale banque du pays aurait perdu krach et après des opérations de change à mauvais résultats. En Australie, une des principales firmes de courtage financier, la Western Continental Corp. a fermé boutique. En Grande-Bretagne, la banque la plus riche du pays, la National Westminster, a révélé qu'une société qu'elle contrôle a perdu plus de 130 millions de dollars par suite du krach boursier. Une autre des grandes banques britanniques, la Midland Bank, a été sauvée de sérieuses difficultés grâce à une mise de fonds massive de la part du capital de Hong Kong ; la Hong Kong & Shanghai Bank a acheté 14,9% de son capital. Les pertes de la Midland Bank pour l'année 1987 sont évaluées par la banque elle-même à 505 millions de livres sterling, soit 900 millions de dollars, celles de la Lloyds à 248 millions de livres, soit 432 millions de
L'Australie est le pays où le krach boursier semble avoir eu le plus de répercussions au-delà des compagnies financières proprement dites. Trois des principaux trusts du pays, la Broken Hill, la Bond Corporation et l'Adelaide Steamship Company, ont enregistré cumulativement des pertes de plus de 500 millions de dollars (Sunday Times, 20 février 1988). Il est vrai que ces pertes sont dites être "sur le papier" (bien qu'inscrites au bilan), puisqu'elles résultent de la chute du cours d'actions détenues par ces compagnies, mais qu'elles n'ont pas vendues. Il s'agit là cependant d'une vue partielle des choses. Car du moment que les avoirs de ces sociétés diminuent en valeur comptable (et cette perte de valeur est bien réelle), les crédits qu'elles peuvent obtenir se réduisent d'autant, et du même coup, leurs possibilités d'investissements et d'activités d'autre nature.
Cela se révèle de manière spectaculaire dans le cas de "l'opérateur" Robert Holmes à Court, qui fut un des hommes les plus riches d'Australie (12).
La valeur de ses trois principales compagnies (la Bell, Bell Ressources et J. N Taylor) passa en quelques jours de 5,7 à 1,2 milliards de dollars. Il fut obligé de se défaire de ses actions de la Broken Hill, le principal trust d'industrie lourde d'Australie, qu'il avait cherché à contrôler. Cette vente lui causa une perte de 270 de dollars (Neue Zürcher Zeitung, 23-24 janvier 1988). plane la menace des dettes non-remboursables des pays du Tiers-monde. Les papiers de ces dettes se vendent déjà au marché avec un décompte de 50%. Officielle-
Bank a échangé titres de la dette mexicaine avec le gouvernement de ce pays avec un escompte de 35 à 50%. Mais les grandes banques américaines n'ont pour le moment inscrit dans leurs bilans qu'une perte pour mauvaises dettes de 25%. Si ce pourcentage devait s'élever à 50%, la Citicorp par exemple, perdrait la moitié de son capital propre(equity). La Manufacturers Hanover's et la Chemical Bank perdraient l'ensemble de leurs moyens propres ...
Selon l'hebdomadaire The Economist (27 février 1988), les banques américaines sont d'ailleurs menacées par un engagement imprudent dans les OPA fondées sur les junk bonds et ce que l'on a appelé en anglais le "leveraged buy-out" (rachat par le levier de la transformation d'actions des sociétés rachetées en dettes). A la veille de la récession, beaucoup de titres des sociétés rachetées risquent de perdre leur valeur ; le "levier" ne fonctionne plus. Or, ces crédits à gros risques sont plus élevés que tout le capital propre de la Wells Fargo Bank et s'élèvent à 72% du capital propre de la First Chicago, 71% de la Bank of America, 64% de la Manufacturers Hanover Bank, 57% de la Bankers Trust, 45% de la Chemical Bank,
21% de la Citicorp et 20% de la Chase Manhattan. En volume absolu, ils sont surtout élevés pour la Wells Fargo, la Citicorp et la Bank of America
D'un point de vue purement technique, le krach boursier a été précipité par la hausse des taux d'intérêts aux Etats-Unis, qui résulta du fameux "accord du Louvre" conclu entre les 7 grandes puissances impérialistes dans le but de freiner la chute du dollar. Cette fausse manœuvre, tout à fait comparable avec la décision des banques centrales de défendre, envers et contre tout, le cours de la livre sterling (rattaché à lor) avant le krach de 1929, provoqua quasi-automatiquement une chute des cours. En effet, la base "objective" de ces cours - abstraction faite des oscillations provoquées par la loi de l'offre et de la demande -, c'est la capitalisation des dividendes escomptés au taux moyen d'intérêt. Lorsque celui-ci s'élève, le cours tombe.
Des remèdes qui aggravent le mal
Mais l'ampleur de la chute des cours fut sans commune mesure avec cette augmentation du taux d'intérêt aux EtatsUnis. Elle atteignait à Wall Street le 3 novembre 1987, - 28% par rapport au niveau record de 1987 ; à Londres, - 33% ; à Francfort, - 35% ; à Zurich, - 28% ; à Paris, - 32,5% (plus tard - 40%) ; à Milan, - 41,6% ; en Australie, - 41% ; à Singapour, - 41,7% ; et à -45% (The Economist, 7 novembre 1987). Nous savons maintenant que les dirigeants des Bourses et les gouvernements paniquèrent, ce que l'on cacha soigneusement à l'opinion publique. Les autorités monétaires sont massivement interve nues, à Wall Street et à Tokyo, pour injecter des crédits (c'est-à-dire accroître la masse monétaire), avant tout afin d'éviter que des courtiers et autres maisons financières ne soient obligés de vendre des actions à tout prix par manque de liquidités, aux Etats-Unis, également pour faire baisser de nouveau le taux d'intérêt. Contentons-nous à ce sujet de citer le Wall Street Journal (23 novembre 1987):
"(...) Le mardi (...) 20 octobre, la Bourse des Etats-Unis, et par extension tous les marchés financiers du monde, ont connu une de leurs plus graves crises.
11) Les banques canadiennes s'étaient imprudemment engagées dans l'opération de privatisation de la British Petroleum déclenchée par Margaret Thatcher à la veille du krach boursier. Elles risquèrent de très grosses pertes, puisque les actions BP qu'elles avaient souscrites ferme à 330 pences, ne valaient plus que 250-260 pences en Bourse. Elles ont alors exercé une pression énorme sur Thatcher pour que la Banque d'Angleterre les garantisse contre cette perte ce qui a été fait. "Selon que vous soyez puissants ou misérables..." : Les petits acheteurs/investisseurs d'actions peuvent réfléchir sur cette sage constatation du grand marxiste La Fontaine. Ils en tireront un profit moral sinon pécunier. Le fanatisme libéral 'anti-étatique" trouve une limite dans l'intérêt privé les tout-puissants qu'il ne peut guère franchi
12) Aux Etats-Unis, élèbre (et sinistre) fa mille Hunt de "cow-boys" (pétroliers, nouveaux riches du Texas) jadis une des plus riches du monde et connue pour sa tentative d'établir un monopole mondial (!) sur le métal-argent, en est réduite après le krach boursier à vendre ses chevaux de course pour éponger une partie de ses dettes qui sont évaluées à plus d'un milliard de dollars
Les détails complets sur ce qui s'est passé pendant cette semaine fatale commencent seulement à apparaître (...).
Les actions, options et marchés à terme furent presque totalement arrêtés pendant un instant crucial, le mardi. Beaucoup d'actions des plus importantes comme IBM et Merck ne purent être échangées. Les investisseurs, grands et petits, ne purent vendre leurs actions ; il n'y avait pas d'acheteurs... Ceux qui déterminent le marché à la Bourse de New-York, les spécialistes, furent submergés d'ordre de vente non remplis, et leurs avoirs furent balayés.
Beaucoup de banques, effrayées par l'effondrement du prix des actions servant de garantie pour des prêts à des courtiers, refusèrent d'accorder davantage de crédits à certains d'entre eux, déjà aux abois. Elles exigèrent aussi le remboursement de certains prêts importants, mettant en péril certaines maisons de courtage.
Certains gros investisseurs financiers, menacés de pertes catastrophiques si la panique continuait sur le marché boursier, demandèrent instamment à la Bourse de
Seuls, l'intervention de la Banque fédérale, l'annonce concertée de programmes de rachat d'actions par des entreprises et les mouvements mystérieux et les possibles manipulations de contrats à terme sur la base d'un indice boursier peu utilisé (non-sens ! - E.M.) ont pu sauver les marchés de la désintégration totale.
L'histoire de ce mardi révèle de grandes faiblesses dans le système financier des Etats-Unis et fait entrevoir comme un spectre la possibilité qu'une telle crise ne frappe à nouveau. Mardi a été la journée la plus périlleuse des 50 dernières années', a déclaré Felix Rohatyn, lié à Lazard Frères et Cie. 'Je pense que nous avons été à une heure de la désintégration du marché boursier', a-t-il dit".
Mais en voulant sauver une situation conjoncturellement dangereuse, la Banque centrale américaine - en fait le gouvernement des Etats-Unis - a aggravé la crise financière structurelle à laquelle elle est confrontée.
Charybde ou Scylla
Le large déficit de la balance commerciale des Etats-Unis ne peut en effet être couvert sans un afflux massif et régulier de capitaux étrangers - avant tout japonais -aux Etats-Unis, et vu le déclin du taux de change du dollar, les capitalistes étrangers ne sont pas disposés à prêter des capitaux-argent aux Etats-Unis si le taux d'intérêt n'y est pas supérieur à celui en vigueur à Tokyo, à Francfort et à Zurich, où il oscille entre 4 et 5% pour les obligations, et ceci après avoir ajouté le taux d'inflation qui est supérieur de 3% aux Etats-Unis. Cela veut dire qu'un taux d'intérêt nominal à long terme qui tombe aux Etats-Unis en-dessous de 8-9%, risque d'arrêter l'afflux des capitaux étrangers nécessaires pour sauver les Etats-Unis d'une situation à la mexicaine ou à la brésilienne : l'arrêt du paiement de leur dette étrangère (il s'agit ici des dettes commerciales à court terme, c'est-à-dire des factures d'une partie des biens et services couramment importés). Car les Etats-Unis ne disposent plus de réserves de change qui couvrent en bonne partie le déficit annuel de la balance commerciale, de 150
On est donc en présence d'une gigantesque partie de poker (en fait, de chantage) qui révèle un double dilemme des
Les Etats-Unis jouant (ou menaçant de continuer à jouer) la baisse du dollar sans limite, retrouvent des avantages commerciaux, c'est-à-dire stimulent leurs exportations et freinent leurs importations, ce qui pourrait d'ailleurs précipiter une récession au Japon, en RFA, en Corée du Sud, au Brésil, à Taïwan et ailleurs. Mais ces gains seraient plus que neutralisés par la situation résultant d'un effondrement total du dollar, une crise financière et économique universelle très grave dans l'économie capitaliste, une relance de l'inflation, et du même coup, une nouvelle chute des exportations américaines. Une grave récession frapperait ainsi également l'économie américaine.
Si les Etats-Unis cherchaient à stabiliser le dollar par la hausse des taux d'intérêt, ils précipiteraient une récession intérieure immédiate, ou plus exactement, renforceraient toutes les tendances vers la récession qui se manifestent d'ores et
A l'opposé, si la RFA et surtout le Japon poursuivent la ligne de "défense du cours du dollar" - plus exactement de défense de la stabilité de leur propre monnaie, ce qui n'est possible que par l'achat de plus en plus massif de dollars (13), ceci conduit à une accumulation d'avoirs
Men dollars qui se déprécient de plus en plus, c'est-à-dire à de gigantesques pertes de capitaux (si le Japon détient des avoirs dollars estimés à 200 milliards, ceux-ci valent aujourd'hui, yens, 50% de moins que ce qu'ils valaient il y a un an). Mais si ces pays laissent tomber le dollar en chute libre, ceci entraîne presque automatiquement, le déclin de la leurs produits par rapport à ceux des Etats-Unis, et risque d'accentuer d'amples chutes des exportations, de la production, des revenus et donc la récession. En outre, la dévalorisation de leurs plus forte, fût-ce sur une masse de dollars plus réduite. Derrière ces dilemmes, on retrouve la réalité de l'économie capitaliste comme déclenchant constamment un double mouvement celui des marchandises et celui des capitaux plus-value réalisée et capitalisée après la vente des marchandises). Toute phase de dépression à long terme, comme celle que nous traversons actuellement, est caractérisée par une contradiction croissante entre ces deux mouvements, explicable par l'exacerbation de la concurrence sur un marché stagnant, ce que les capitalistes gagnent dans le premier domaine, ils risquent de le perdre dans le
Les tendances vers la récession généralisée s'accentuent L'enchaînement des crises, visible depuis le 19 octobre 1987 - crise boursière, crise des intermédiaires financiers, ébranlement des banques, crise du dollar, dysfonctionnement du système monétaire international, menace d'un deuxième krach boursier - multiplie les tendances vers une récession généralisée de l'économie capitaliste en 1988. En fait, un certain nombre d'économistes affirment que cette récession a déjà commencé aux Etats-Unis puisque depuis sept mois consécutifs, l"indicateur de conjoncture" synthétique est orienté à la baisse dans ce pays. Les ventes d'automobiles ont déjà chuté de 15% en 1987.
Les mises en chantier de nouveaux logements déclinent. Si la production industrielle n'a pas encore baissé, une bonne partie s'écoule vers les stocks, qui s'élèvent de manière inquiétante au niveau
13) Il y a une solution de rechange pour la défense des exportations japonaises ouest-allemandes en face de la chute du dollar, c'est de laisser baisser le mark et le yen conjointement. La bourgeoisie de Hong Kong l'applique d'ailleurs non sans succès. C'est pourquoi la politique des autorités monétaires japonaises et européennes se résume mieux par la formule : "défense de leurs monnaies" que par a formule "défense du dollar". Cela renvoie aux rapports de forces entre les secteurs "bancaires" et les secteurs "industriels" au sein de ces bourgeoisies respectives. Tout recul prononcé des exportations conduira sans doute à une "révision déchirante" de ces priorités. Affaire à suivre...
s'élèvent de manière inquiétante au niveau du commerce de détail, dont les ventes sont orientées à la baisse (Business Week, 1er janvier 1988).
On pourrait citer de nombreuses sources qui confirment ce diagnostic. Contentons-nous d'en citer deux. L'ancien conseiller économique pour les opérations internationales de la Citicorp, Harold Van Buren, Cleveland, met l'accent sur les effets pervers de la politique d"argent à bon marché" et de bas taux d'intérêt aux EtatsUnis. Elle entraînerait une suite ininterrompue de crises sur les marchés de change et les marchés financiers, qui finiraient par faire remonter les taux d'intérêt à un niveau qui précipiterait la récession (International Herald Tribune 2-3 janvier 1988). Trois semaines plus tard, le même journal publiait un article sous le titre éloquent "Wall Street attend la récession. Pour beaucoup d'économistes, la question n'est pas si, mais quand", qui commence par les deux paragraphes suivants :
"Attendre la récession est le nom du jeu de Wall Street, ces derniers jours. Les économistes et analystes de Wall Street voient cette récession comme inévitable. Toute la question est de savoir quand elle arrivera. Certains observateurs pensent 1989 plutôt que 1988" (IHT, 25 janvier 1988).
Le 17 décembre 1987, trente-trois économistes parmi les plus prestigieux du monde capitaliste, dont plusieurs néo-keynésiens, ont publié une déclaration proposant une action concertée aux gouvernements des principaux pays capitalistes pour éviter une grave crise économique. L'appel s'adresse avant tout à celui des Etats-Unis. Pour ce pays, les économistes prescrivent une politique d'austérité prononcée, par une réduction des dépenses intérieures par rapport au volume de la production courante, afin de supprimer le déficit de la balance commerciale, ainsi que la suppression du déficit budgétaire d'ici 1992. Ils ne semblent cependant pas envisager qu'une telle politique - qui augmenterait considérablement le chômage aux Etats-Unis - entraînerait automatiquement une récession à court terme aux Etats-Unis. L'hypothèse que celle-ci ne s'étendrait pas au reste du monde capitaliste est risquée, pour ne pas dire plus (pour la déclaration des économistes en question voir notamment la Neue Zürcher Zeitung du 17 décembre
En fait, le seul espoir que caressent les économistes "optimistes", , c'est que l'économie américaine réussirait d'une manière ou d'une autre à s'en tirer tant bien que mal "muddling through". Les pessimistes -même conservateurs - prévoient une grave récession. La cause fondamentale de la récession n'est évidemment pas le krach boursier ou le désordre monétaire. Elle réside dans le déséquilibre entre d'une part la croissance de la capacité productive marquée par une substitution progressive de léquipement au travail vivant, et d'autre part, la stagnation relative du marché (du pouvoir d'achat des "derniers consommateurs"). Cela entraîne la chute du taux moyen de profit, et la suraccumulation des capitaux. Mais la frénésie de l'endettement et de la spéculation, dont le krach boursier est à la fois l'expression et le résultat, aggrave les contradictions et renforce le mouvement vers le retournement de la conjoncture.
De ce point de vue, il est significatif que malgré tous les déboires de la Bourse, les opérations d'OPA continuent de plus belle, avant tout au départ de la GrandeBretagne et des Etats-Unis. En fait, le krach boursier semble même les avoir encouragées, puisqu'il coûte bien moins cher aujourd'hui de racheter des actions en Bourse qu'avant le 19 octobre 1987. Ce qu'il faut souligner, c'est que les banques continuent de leur accorder de larges crédits, malgré la déconfiture des junk bonds. L'âpreté au gain des banques est alimeniée par leur propre rentabilité amoindrie, mais elle joue contre la prudence élémentaire : un deuxième krach boursier s'annonce déjà. Partira-t-il de Tokyo ? Pas mal d'indices le laisse supposer. La Bourse japonaise est très vulnérable, vu le niveau toujours irrationnel du cours des actions avec un rendement moyen minime. La chute plus modeste, seulement de l'ordre de 10%, n'a pas corrigé ces cours au même degré qu'aux EtatsUnis et qu'en Europe. En outre, il y a déjà déclin du volume des exportations japonaises, résultant à la fois du taux de change surélevé du yen, de la baisse du dollar et de la concurrence croissante de l'industrie de Corée du Sud, de Taïwan et de Hong Kong (14).
L'économie japonaise de plus en plus vulnérable
Ce déclin, la bourgeoisie japonaise cherche à le compenser à la fois par l'intensification des exportations de capitaux (même les firmes moyennes de sous-traitance se déplacent vers la Corée du Sud et Taïwan !) et par l'amplification du marché intérieur, notamment celui du logement (l'ouvrier japonais est le plus mal logé des pays impérialistes et un des plus mal rétribués. On estime que le salaire mensuel moyen dans la métallurgie est inférieur de plus de 30% à celui de la RFA et de la Grande-Bretagne et inférieur même à celui de l'Espagne, malgré une productivité du travail beaucoup plus élevée). Mais pour ne pas trop rogner les profits des entreprises, cette amplification du marché intérieur est surtout réalisée par des dépenses budgétaires accrues, c'est-à-dire par un gonflement de plus en plus démesuré de la dette publique. Contrairement à une impression fausse généralement répandue, la dette publique au Japon est relativement plus importante qu'aux Etats-Unis. Entre 1973 et 1986, elle est passée de 30,9% à 90,9% du Produit national brut, alors qu'elle passe aux Etats-Unis, pendant la même période, de 39,9% à 52,4% du PNB C'est que le déficit budgétaire qui atteint 3,4% du PNB aux Etats-Unis en 1986, atteint 4,2% au Japon(Banque des règlements internationaux, Bâle, juin 1986). C'est un facteur supplémentaire qui accroît la vulnérabilité de l'économie japonaise dans la conjoncture actuelle.
A cela s'ajoute une stagnation, voire un effritement déjà net des avantages que l'industrie japonaise avait acquis dans toute une série de secteurs-clés du marché mondial. Dans l'industrie automobile, part japonaise des exportations mondiales plafonne depuis 1980, si elle n'est en léger recul. Même si l'on corrige ces chiffres en intégrant pour les trusts japonais, américains et européens, les fabrications effectuées à l'étranger, le tableau n'est pas essentiellement modifié. Pour les téléviseurs en couleurs, les exportations japonaises plafonnent depuis 1984. Pour les
14) Les exportations japonaises de produits textiles vers les Etats-Unis sont tombées de 700 à 450 millions d'équivalents de yards carrés (0,84 m2) entre 1985 et 1987 (janvier-août, pour 1987), alors que celles de la République populaire de Chine, de Taïwan et de Corée du Sud sont en nette augmentation (Far Eastern Economic Review, 25 février 1988).
depuis 1985 et plafonnement depuis 1984. D'ici 1990, sidérurgie, chantiers navals et charbonnages, battus à plate couture par la concurrence étrangère, vont supprimer 90 000 emplois (toutes ces données proviennent du "Spécial Japon", publié par l'hebdomadaire Le Vif-l'Express du 27 novembre 1987). Les fournitures japonaises d'usines "clés-en-main" à l'étranger sont passées de 2 500 milliards de yens en 1982 à 600 milliards de yens en 1986. Près d'un quart de ces fournitures est dirigé vers les pays de l'Est, d'où la résistance croissante du Japon contre l'embargo américain sur une partie de ces fournitures (The Japan Economic Journal, 8
Corollaire inévitable mais fort inquiétant pour le capitalisme japonais, au Japon aussi, le déplacement du centre de gravité de l'activité courante vers "l'économie du papier" est spectaculaire. En 1987, le Japon est devenu le premier pays exportateur de capitaux du monde. Mais plus de 50% de ces exportations se sont concentrées dans le secteur financier et dans la propriété immobilière. Selon le Japan Economic Journal du 16 janvier 1988, les principaux secteurs qui soutiennent la reprise économique en cours au Japon sont l'industrie chimique, la construction de logement, la publicité et l'industrie dite des loisirs.
La concurrence inter-impérialiste triangulaire
Le déclin du dollar a précipité le déclin de la suprématie financière des Etats-Unis. Parmi les dix plus grandes banques du monde, il n'y en a plus que deux qui soient américaines, les principales sont devenues japonaises. Les Etats-Unis sont devenus une puissance débitrice à l'échelle internationale dont la dette étrangère croît avec une rapidité terrifiante. Elle atteint à présent 500 milliards de dollars, elle augmente de 100 à 150 milliards de dollars par an. A ce rythme-là, d'ici quelques années, elle dépassera à elle seule la dette de tout le Tiers-monde. Le Japon est devenu la puissance créditrice numéro 1 à l'échel-
Derrière ce déclin de l'hégémonie monétaire et financière américaine se profile de toute évidence un déclin prononcé de l'hégémonie industrielle et technologique des Etats-Unis. La part des EtatsUnis dans les exportations mondiales a chuté, passant de 20% en 1981 à 13,8% en 1986. En même temps, la part des importations dans le marché intérieur américain est montée en flèche (voir tableau
Il n'est évidemment pas question que l'impérialisme américain se laisse "désinprécisément parce qu'il s'agit d'une bourgeoisie impérialiste. Dépendre d'importations en matière de chaussures, c'est supportable. Dépendre des importations des pièces-clés pour fusées nucléaires ou pour composants électroniques - ce qui revient au même - fabriquées au Ja-
Tableau III : Importations en % du marché intérieur des Etats-Unis
1979 1986 Acier 10,3% 15,9% Aluminium 7,8% 22,7% Zinc 37,6% 56,7% Composants électroniques 14,1% 18,1% Informatique 4,6% 18,7% Machines-outils 19,3% 40,0% Machines textiles 32,9% 48,8% Automobiles 13,72 4,0% Chaussures 35,2% 62,5% TV et radio 41,6% 63,8%
(Le Monde, 19 janvier 1988). pon, voire en Corée du Sud, c'est insupportable pour l'impérialisme américain (15). C'est pourquoi le gouvernement américain a émis un veto contre l'absorption du trust des semi-conducteurs Fairchild par la Fujitsu japonaise. C'est finalement la firme américaine National Semi-conductor qui va renflouer la Fairchild. Mieux, après avoir essayé de constituer un cartel avec les firmes japonaises pour se partager le marché mondial -avant tout le marché des Etats-Unis -, les de "puces" ont constitué en mars 1987 un consortium doté de larges subsides gouvernementaux, en vue de développer leur propre technologie de fabrication des semi-conducteurs. Mais leur position de départ est très affaiblie, ainsi qu'il ressort des ventes mondiales de "puces" en 1986 dans le tableau
Tableau IV : Six principales firmes mondiales de semi-conducteurs 2,60 mrd de $ 2,30 mrd de $ 2,28 mrd de $ Motorola (E-U + j) 2,02 mrd de $
Texas Instruments
1,80 mrd de $ 1,40 mrd de $
(i) : japonaise, (E-U) : Etats-Unis, (P-B) :
Ce qui est sous-jacent à la tentative de "réindustrialisation" américain, notamment à l'aide de l'offensive d'exportation déclenchée par la baisse du dollar, c'est l'insuffisance criante des investissements productifs. Dès 1982, l'investissement industriel par poste de travail était trois fois supérieur à ce qu'il était aux Etats-Unis (Futuribles juillet-août 1987). L'écart se creusait en matière de productivité, malgré un incontestable effort de l'industrie américaine au cours des dernières années.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce ne sera pas facile pour les Etats-Unis de rattraper le terrain perdu, avec ou sans poursuite de la chute du dollar.
Quatre secteurs "de pointe" illustrent
Augmentation moyenne de la productivité du travail 1980-1986
Japon 5,6% Grande-Bretagne 4,7% (16) France 4,0% Etats-Unis 3,4%
RFA 3,3%
Italie 3,2% parfaitement les changements de rapports de forces inter-impérialistes : Les dix principales firmes de l'industrie des télécommunications, qui est peut-être celle qui est le plus apte à connaître une expansion continue au cours des années à venir, n'incluent plus que deux firmes américaines (voir tableau V). Tableau V : Ventes annuelles en millions de livres en 1986
A.T. & T. (E-U) 7 590
Alcatel (F+E-U) 5 435
Siemens (RFA) 2 530
Northern Telecom (C) 2 460
Ericsson (S) 2380
NEC (J) 2 010
G.T.E. (E-U) 1710 Philips (P-B) 893
G.E.C. (G-B) 746 (17)
Fujitsu (J) 744
(E-U) : Etats-Unis, (F) : France, (S) Suède, (J) : Japon, (P-B) : Pays-Bas, (G-B) : Grande-Bretagne, (C) : Canada
Dans la course à l'exploitation de la supraconductivité, la découverte scientifique de l'année 1987, le gouvernement a poussé à coups de subventions (et de 'secrets" maintenus) les firmes américaines à devenir leaders mondiaux, mais l'effort japonais et européen semble égal. Dans la télévision à haute définition, (écran à 1 125 lignes au lieu de 625 lignes) Japonais et Européens se talon-
15) Les tendances, prudentes mais réelles, le réarmement militaire du Japon s'affirment de plus en plus. Selon le Japan Economic Journal du 27 février 1988, le Japon et les Etats-Unis viennent de conclure un accord pour la fabrication conjointe d'armes conventionnelles sophistiquees, dont l'avion de chasse FSX est l'exemple le plus typique. Mais il a fallu de fortes pressions américaines pour que limperialisme japonais ne sengage pas seul dans l'affaire. Henry Kissinger a écrit que selon lui, il est inévitable que le Japon (re)devienne "une importante puissance militaire. Il a affirmé que ce pays dépense déjà en fait 2% de son PNB pour l'armement, nonobstant la limite de 1% fixée par la Constitution nippone.
16) Ce bond en avant de la productivité britannique, calculé en termes monétaires, est fonction de la compression des salaires britanniques relativement aux salaires des autres puissances impérialistes. Selon Die Zeit du ler janvier 1988, vers le milieu de l'année 1987, les coûts de l'heure de travail (coûts annexes compris) en Grande-Bretagne étaient à l'indice 53 par rapport à 100 en RFA et en Suisse (égal à celui de l'Espagne ! ), alors que ce coût se situait à l'indice 76 aux Etats-Unis, 75 au Japon, 72 en Italie et 68 en France. Conjointement, la valeur du produit d'une heure de travail (c+V+pl en termes marxistes, distincte donc de la "valeur ajoutée") se situait par rapport à 100 en RFA à 55 en Espagne et 54 en Grande-Bretagne, contre 90 aux Etats-Unis, 83 au Jap) Gia Fusionne depuis lors avec la firme 75 en France et 70 en Italie britannique Plessey. Leur chiffre daffaires combiné est de 1 420 millions de livres, ce qui ne les place pourtant qu'en huitième position dans le "palmarès" mondial.
(en pourcentage du Produit intérieur brut) En chiffres absolus, 145 milliards de dollars ont nent les uns les autres. Les Etats-Unis semblent dépassés, bien que leur marché
Dans l'industrie aéronautique, toutes les pressions et menaces de l'administration Reagan n'ont pas empêché l'industrie Airbus de rester vigoureusement en course face à Boeing. Il n'y a pratiquement plus que deux producteurs sur grande échelle dans le monde capitaliste, une firme américaine et une firme inter-
Est-ce à dire qu'avec la création "définitive" du Marché commun unifié en Europe occidentale en 1992, on assistera à une reprise prononcée de fusions entre firmes européennes pour réaffirmer la place des impérialismes européens sur le marché mondial ? Le climat de dépression guère propice. Il faut plutôt s'attendre à une multiplication d'opérations de raiders, et à la création de plusieurs groupes financiers, multinationales européennes, dont l'opération OPA sur la Société Générale de Belgique illustre bien la dynamique potentielle.
Comme dans chacune des "ondes longues dépressives" que nous avons connues jusqu'ici, la situation de l'économie capitaliste internationale se caractérise ainsi par le fait que le déclin de l'hégémonie américaine n'est guère "compensé" par l'apparition d'une nouvelle puissance impérialiste à même de remplacer les Etats-Unis. Voilà pourquoi la place du dollar n'est occupée ni par le yen, ni par l'écu, pour ne pas parler du mark, du franc
Tableau VI 1980 Transfert net de ressources + 2,2% Taux d'investissement 23,3% été transférés d'Amérique latine vers les pays impérialistes de 1980 à 1986. suisse, ni du florin (18). C'est pourquoi tous les appels à la concertation mondiale des gouvernements et des Etats, qui remplacent d'ores et déjà les professions de foi fanatiques sur la capacité des marchés de "s'auto-corriger", n'ont pas beaucoup de chances d'aboutir. Le projet Helmut Schmidt-Giscard d'Estaing de création d'une banque centrale européenne vient d'être officiellement avancé par le gouvernement de la RFA. Sa réalisation dépend d'un accord de la France, qui dépend à son tour de l'établissement d'une parité stable mark-franc français, du moins pour toute une période. Ce problème renvoit au risque d'une évasion massive de capitaux de la France vers des pays voisins, si l'unification du marché commun de 1992 n'est pas accompagnée d'une harmonisation intégrale des régimes fiscaux, ainsi que des taux d'inflation entre la RFA et la France. On est encore loin du compte. La bourgeoisie française envisage notamment un nouvel "ajustement" de la parité franc/mark - c'est-à-dire une nouvelle dévaluation du franc - avant de prendre de quelconques risques en la matière. Le "réajustement économique"
des Etats-Unis et les pays
Edits du Tiers-monde
Pour comprendre les effets du "réajustement" américain sur l'économie des pays dits du Tiers-monde, il faut distinguer en gros trois catégories de pays, sans accorder à cette classification une valeur absolue ou une signification scientifique (l'Inde par exemple reste un cas à part, vu l'isolement toujours prononcé de son marché intérieur) :
a) les pays "excédentaires" de l'OPEP, essentiellement Arabie Saoudite, Emirats du Golfe et Koweit. Ces pays subissent l'effet combiné de l'érosion du prix du pétrole, que la récession à venir accentuera, et de la chute du dollar, qui déprécie de sensible leurs avoirs-réserves. C'est à tel point douloureux que même l'Arabie Saoudite murmure prudemment qu'elle serait prête à se dégager du dollar. Si ce dégagement était massif, il causerait une catastrophe pour Washington. Pour des raisons politiques, ce comportement, financièrement raisonnable, ne se réalisera pas (19). Mais il n'y est pas (encore) question d'une chute de la consommation populaire ou de la production industrielle.
Mb) Les pays semi-industrialisés, essentiellement Corée du Sud, Brésil, Taïwan, Mexique, Singapour, Hong Kong. Ils avaient connu en 1987 une reprise industrielle grâce surtout à une ex-
1983 1984 1985 1986 - 5,1% - 4,1% - 4,7% - 3,0% 17,4% 17,5% 16,9% 17,4% pansion continuelle de leurs exportations vers les Etats-Unis. L'effet combiné de la chute du dollar et de la récession américaine freinerait en tout cas leurs exportations vers ce pays et provoquerait par ricochet une récession dans ces pays-là également. Le marché japonais n'est pas de dimension à pouvoir constituer un débouché de rechange à la fois pour la Corée du Sud, Taïwan, le Brésil et le Mexique.
Gc) Les autres pays dits du Tiers-monde. Ceux-ci ont surtout subi les effets de la politique dite "d'ajustement" induite par le FMI dans le but de faciliter la gestion de leurs dettes. Cette politique a eu des effets catastrophiques de désindustrialisation et de paupérisation. L'effet sur l'économie capitaliste a été particulièrement pervers : transfert massif de ressources des pays pauvres vers les pays riches ; réduction non moins massive des débouchés des industries impérialistes dans le Tiers-
En 1965, les pays de l'OCDE exportaient vers les 6 pays semi-industrialisés trois fois plus de biens manufacturés qu'ils n'en importaient. En 1985, ils accusaient au contraire un déficit commercial global pour ce commerce de 18 milliards de dollars, déficit qui s'éleva à près de 40 milliards de dollars pour les Etats-Unis en 1986 (le Japon continue à avoir une balance commerciale créditrice avec pays, bien qu'elle soit en voie de résorp-
Les effets de désindustrialisation et de paupérisation sont particulièrement prononcés en Amérique latine. Pierre Salama fournit les chiffres du tableau VI (20).
Selon la CEPAL, le produit par tête d'habitant a chuté entre 1980 et 1986 de 6,4% au Chili, de 12% au Mexique, de 14,2% en Argentine, de 19% au Venezuela et de 27% en Bolivie. Ces chiffres qui sont socialement indifférenciés, doivent être révisés à la hausse en ce qui concerne la chute du pouvoir d'achat (de la consom-
18) D'après le 57e rapport annuel de la Banque des règlements internationaux (Bale, 15 juin 1987), l'or évalué au "prix du marché" représentait déjà 42% 1,5%, les réserves spéciales du le mark 0,5%, les autres devises européennes 0,5%, le yen 1%, le reste soit environ 50%, le dollar.
19) Les avoirs accumulés de ces pays sont évalués à 200 milliards de dollars sur lesquels ils auraient perdu environ 25 à 30% - exprimés en moyenne du cours de change des monnaies "fortes". De là les menaces de dégager le rial et les devises des Emirats et du Koweit du dollar. Les revenus courants en pétrodollars de l'Arabie Saoudite ont baissé, passant de près de 100 milliards de dollars en 1980 à 28 milliards de dollars prévus pour 1988, ce qui n'est pas encore insignifiant.
20) Pierre Salama : L'impasse des politiques d'ajustement, le cas des économies latino-américaines (document GREITD, Paris 1987).
mation) des ouvriers, des paysans paudes couches marginalisées (chômeurs et semi-prolétariat). Le pouvoir d'achat des salaires du Mexique a été réduit de moitié entre 1980 et 1987 ; au Brésil, cette réduction fluctue entre 37 et 55%.
Il est vrai que la chute du dollar a pour effet de diminuer la valeur de la dette et du service de la dette (y compris par la chute des taux d'intérêt), pour autant qu'une partie des ressources des pays du Tiers-monde provient d'exportations vers l'Europe, le Japon et l'Extrême-Orient ou que leurs propres devises sont "découplées" du dollar, ce qui n'est pour le moment le cas que de Taïwan. Mais ces avantages momentanés sont à leur tour neutralisés, voire plus que compensés, par la "dollarisation" croissante de leurs économies. L'économie capitaliste internationale connaît actuellement en effet une double compartimentation monétaire : d'une part celle qu'on peut appeler inter-impérialiste (bien que Taïwan y participe également), où le dollar se déprécie fortement par rapport aux autres devises ; celle qu'on peut appeler "tiers-mondiste", , où les devises "nationales" frappées par une inflation de plus en plus prononcée, se déprécient par rapport au dollar.
A cela s'ajoute l'effet de la détérioration continue des termes de l'échange aux dépens du Tiers-monde, qui lui a fait perdre bien plus de ressources qu'il n'en gagne par la chute des taux d'intérêt ou la dépréciation du dollar (entre 1984 et 1986, le cours des produits de base a chuté d'un quart). A cela s'ajoute également la fuite continue des capitaux placés par les classes possédantes en dollars ou devises fortes, et qui constituent une contre-partie considérable de la dette étrangère en Amérique latine.
Détérioration des termes de l'échange
Le résultat global, c'est qu'en dépit des sacrifices terribles imposés aux masses populaires du Tiers-monde, désindustrialisation qu'il a subie à l'exception (partielle, car il y a eu également décélération de l'industrialisation au Brésil et surtout au Mexique) des pays semi-industrialisés, l'ampleur de l'endettement du Tiers-monde ne cesse d'augmenter (voir
L'effet de la politique du service de la dette, et de remboursement/reconversion partielle de la dette, imposée par le FMI,
Tableau VII : Dette totale du Tiers-monde (en milliards de dollars) 1984 1985
A long terme 714 784
A court terme 163 166
Total 958 1 038
(Source : rapport de la Banque mondiale, résumé dans Neue Zürcher Zeitung du 19 janvier 1988)
est tout aussi pervers pour l'économie des pays semi-industrialisés que pour celle des pays impérialistes. Puisque l'offensive d'exportation s'appuye avant tout sur la compression des coûts salariaux, notamment sous le fouet de l'inflation, le marché intérieur se restreint au fur et à mesure que les exportations augmentent. De ce fait, dans ces pays également, une forte capacité de production excédentaire
Le cas du Brésil
Ainsi, au Brésil, dans le secteur des "biens de capital" taux d'utilisation de la capacité de production installée tombe de 64,1% en 1982 à 54,9% en 1984, pour ne remonter qu'à
Les commandes nouvelles en fin d'année tombent de 127 milliards de cruzeiros stables en 1982 à 103 milliards en 1987. Remarquons qu'en même temps, il y a une chute spectaculaire des importations de biens d'équipement, de 1 637 millions de dollars en 1981 et de 912 millions de dollars en 1982 à 598 millions de dollars en 1987. En 1985 et en 1987, pour la première fois dans l'histoire, le Brésil a une balance commerciale équilibrée dans le domaine des biens d'équipement (Jornal do Brasil, 6 mars
La nouvelle récession généralisée qui s'annonce provoquera avant tout une nouvelle poussée du chômage. Celui-ci se situe actuellement, dans les seuls pays impérialistes, aux environs de 40 millions de personnes (21). Il risque d'atteindre 45 millions de personnes, terme de la prochaine crise.
Avec l'érosion du pouvoir d'achat et les menaces qui pèsent sur la sécurité sociale, la crainte du chômage est aujourd'hui l'objet principal de la stratégie des syndicats dans de nombreux pays impérialistes. Mais alors que la résistance contre les atteintes au salaire direct et indirect se durcit manifestement, et conduit à des luttes dont certaines commencent à être couronnées de succès (sans doute aussi sous l'influence de l'amélioration temporaire de la conjoncture), il y a bifurcation brutale de stratégie face aux suppressions d'emplois ou aux menaces de suppression d'emplois. Les uns se concentrent sur une lutte pour la réduction radicale de la semaine de travail (22). Les autres succombent aux tentations du pro-
1986 871 980 150 155 1120 1190 1 245 tectionnisme. Ce dernier n'est qu'une variante - guère nouvelle - de la collaboration de classes se substituant à la solidarité internationale de classe. Au lieu de tenter d'unifier les travailleurs de tous les pays dans la lutte pour les 35-32 heures, on s'unifie avec ses propres patrons contre l'emploi des travailleurs d'autres pays et donc contre ces travailleurs. C'est la politique de "l'exportation du chômage" dont la classe ouvrière internationale avait déjà pu apprécier les effets désastreux tout au long de la décennie 1929-1939. Ce sont surtout les bureaucraties syndicales des Etats-Unis qui ont largement cédé à cette tentation.
La base objective de cette réaction - et de l'écho provisoire qu'elle peut rencontrer dans certaines couches de la classe ouvrière - réside dans les énormes différences de salaires entre les travailleurs des pays impérialistes et ceux des pays semi-industrialisés. Il s'agit d'un rapport de 1 à 10 au taux de change actuel (le rapport en pouvoir d'achat est moins prononcé, mais la différence reste forte). On croit donc que les capitalistes "trahissent l'industrie nationale" en déplaçant les centres de production vers les pays à bas salaires (déplacement qui est beaucoup plus limité qu'on ne le pense) et que surtout les importateurs-commerçants pèchent contre "l'intérêt national'. La réponse capitaliste coule de source : unissons nos efforts pour faire baisser les salaires dans notre propre pays et pour limiter les importations des produits étrangers (c'est-à-dire pour augmenter le coût des produits de consommation, ce qui revient à faire baisser davantage encore les saLes syndicats devant la tentation protectionniste
En acceptant ce raisonnement, les syndicats se laissent entraîner dans une spirale infernale : réduction graduelle des salaires - aux Etats-Unis le salaire hebdomadaire est passé en termes réels de 201 dollars en 1973 à 167 dollars en 1987 - ; "société duale" (en France, un salarié sur cinq n'a pas d'emploi "normal"), avec floraison des statuts intermédiaires nonprotégés ou protégés en partie ; érosion continuelle de l'emploi. Cette spirale déclinante n'a comme plancher que les salaires les plus bas du monde semi-industrialisé, soit à peine plus d'un dollar de l'heure au Mexique et au Brésil (pour le Brésil, un salaire horaire moyen de 0,75 dollar est même cité. Pour la Corée du Sud, ce salaire est estimé à 2,5 dollars ; pour l'industrie textile indienne à 1 dollar. Mais dans des branches non syndiquées de l'industrie indienne, on rencontre même
21) Le nombre réel des chômeurs est fortement sous-évalué tant au Japon qu'aux Etats-Unis, notamment par des subterfuges statistiques de toutes sortes. Selon l'hebdomadaire américain The Nation, le taux réel de chômage fluctuerait autour de 10% aux EtatsUnis.
22) A notre avis, vue l'ampleur actuelle du chômage, la revendication d'un passage immédiat à la semaine de 32 heures (4x8) est plus réaliste que celle de la semaine de 35 heures, si l'on veut réellement accroître l'emploi de manière décisive.
des salaires de 0,4 dollar de l'heure). Dans chaque pays, on peut toujours prendre comme point de référence un pays "concurrent" où les salaires sont inférieurs, pour exercer une pression vers une baisse des salaires et une pression protectionniste concomitante. C'est d'autant plus aberrant du point de vue des intérêts des travailleurs que cette politique est destructrice d'emplois. Car si elle maintient ou fait remonter les profits, elle restreint en même temps les débouchés, des salaires réduits impliquant des ventes réduites. Or, il n'y a croissance capitaliste soutenue que s'il y a conjointement hausse des profits et expansion des débouchés, ce qui n'est pas le cas avec une politique protectionniste. La preuve : dans tous les pays où les syndicats ont accepté une politique de réduction des salaires pour "défendre l'emploi", celui-ci n'a cessé de diminuer dans l'industrie.
De nouvelles contradictions fondamentales
Il faut donc rejeter résolument la tentation protectionniste et l'illusion des "sacrifices nécessaires pour défendre l'emploi". Il faut lui opposer une action conjointe des travailleurs de tous les pays pour la réduction radicale de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire, ainsi qu'une action conjointe des syndicats pour le relèvement des salaires de famine dans les pays semi-industrialisés. L'argument de la bourgeoisie nationaliste de ces pays, selon lequel, l'industrialisation en serait arrêtée, est tout aussi inacceptable que l'argument protectionniste dans les pays impérialistes. Des salaires plus élevés dans les pays semi-industrialisés, loin de freiner l'industrialisation, la stimuleraient en fonction d'une expansion du marché intérieur et d'un modèle plus avancé de développement économique.
Ce que révèlent les déséquilibres flagrants qui ont conduit au krach boursier, et qui vont conduire à la troisième récession généralisée depuis le début des années 70, ce sont de nouvelles contradicfondamentales qu'il fonctionne du "capitalisme tardif" dans une "onde longue dépressive". Ces contradictions s'étaient d'ailleurs dans la phase expansive précédente, et l'avaient en quelque sorte
L'énorme endettement, rien que la dette libellée en dollars atteint sans doute actuellement 8 000 à 8 500 milliards de dollars, ou en francs français 45 à 50 suivis de douze zéros : 45 000 000 000 000 francs, somme qu'on ne peut exprimer fa-
Best struturellement lié à la survie du système. Sans la création permanente d'une dette énorme, ni l'écoulement des marchandises, ni l'expansion des entreprises, ni le financement des dépenses publiques ne peuvent être assurés (23). Certes, il y a maintenant excès de liquidités. La dette accumulée est tout-à-fait disproportionnée par rapport aux besoins d'une accumulation "normale" des capitaux. Il y aura donc destruction de capitaux "fictifs", d'une partie de "l'économie de papier", annulation d'une partie des dettes (par banqueroutes et accords tacites ou ouverts). Mais une fraction considérable de celle-ci subsistera, même au sortir de la prochaine récession.
Il s'en suit que la "normalisation" de l'accumulation productive sera extrêmement difficile sinon impossible. L'économie de réarmement jouera plus que jamais la fonction de débouché de remplacement pour l'économie capitaliste malade, et ce malgré tous les accords de désarmement Est-Ouest. La remontée du taux de profit, sur lequel pèse aussi la charge de l'endettement, restera lente et insuffisante. Il n'y aura pas de nouvelle phase expansive de l'économie capitaliste internationale comparable à celle de la période 19481968/73, du moins aussi longtemps que ne se produira pas une hausse spectaculaire du taux de la plus-value par suite d'une défaite catastrophique de la classe ouvrière et du mouvement anti-impérialiste dans une série de pays-clés. Cela ne pointe guère à l'horizon dans un avenir
La montagne des dettes est en bonne partie une montagne de dettes privées. Elle reflète un phénomène généralisé de privatisation de la création monétaire et du contrôle "central" sur les capitaux dans les pays capitalistes. Une conséquence de ce processus, c'est que le rapport entre la détention privée de capitaux et les réserves de change officielles s'est brutalement inversé. Vers 1968, les banques centrales des dix principaux pays impérialistes détenaient cinq fois plus de réserves de change que les capitalistes privés. En 1986, les capitalistes privés détenaient dix fois plus de capitaux, liquides ou semi-liquides, (2 400 milliards de dollars !) que les réserves de change des dix banques centrales, sans tenir compte de Tor (24). L'affaiblissement, voire la paralysie des Etats nationaux, même des EtatsUnis, reflète cette situation, de même qu'il reflète l'essor des trusts multinationaux qui échappent à l'emprise de tout Etat national. Le déclin de l'idéologie "interventionniste" n'était que le reflet de cette nouvelle réalité. Mais elle débouchait sur une illusion flagrante : que le marché rétablirait les équilibres nécessaires (pour le Capital et dans l'intérêt du Capital), et que la prospérité reviendrait ainsi automatiquement fût-ce avec un peu de retard.
Après le 19 octobre 1987, on ne croit plus tellement au marché. On réclame de nouveau une action "efficace" des gouvernements. L'heure est au néo-keynésianisme à l'échelle internationale. Mais pour le malheur des idéologues, il n'y a pas de concertation efficace possible entre les Etats nationaux irrévocablement en concurrence, les uns avec les autres, et en outre de plus en plus faibles face au capital privé. Il n'y a ni un Etat mondial ni un "prêteur mondial du dernier recours" sible en régime capitaliste. C'est sans doute une nouvelle malédiction mortelle qui pèse sur lui, s'ajoutant à toutes celles découvertes par Karl Marx.
23) Aux Etats-Unis, les dettes à la consommation s'élèvent à 20% des revenus disponibles des ménages. En Grande-Bretagne, déjà en 1985, une livre sterling sur trois dépensées par les consommateurs était empruntée. Ce pourcentage s'est considérablement accru en 1986 et 1987. En RFA, un ménage sur deux est endetté, en moyenne de 10 000 marks (plus de 33 000 FF) par ménage. Quatre millions de ménages ont des retards ou une incapacité de rembourser des dettes s élevant pour eux à 20 milliards de marks (sources : respectivement Neue Zürcher Zeitung des 23-24 novembre 1987 ; Sunday Times du 12 janvier 1986; Der Spi sel mero de décembre 1986).
Entre 1975 et la dette brute des entreprises est passée de 37% du PNB à 45% aux Etats-Unis, de 94% du PNB à 102% au Japon, de 63% du PNB à 71% en RFA. Pendant la même période la dette brute des ménages passa de 50% du PNB à 65% aux EtatsUnis, de 33% à 47% du PNB au Japon, et de 42% du PNB à 55% en RFA (Banque des règlements internationaux, Bale, juin 197).
24) Banque des Règlements Internationaux citée par Le Monde du 6 janvier 1988. De là une pression croissante à la "remonétarisation de l'or", voire au retour à l'étalon-or, que le gouvernement américain, commence brusquement à appuyer.