La presse annonce simultanément le "désarmorçage" de la bombe de l'endettement et la dégradation de la situation du Tiers-monde.
créanciers, les grandes banques privées, les gouvernements des
Les nouveaux pièges de la dette
SUR LE FRONT DE LA DETTE du Tiers-monde, les nouvelles s accumulent, avec des tonalites apparemment contrastees.
Ces titres traduisent, en fait, le double processus à l'ouvre dans les rapports entre les pays dépendants endettés et leurs pays impérialistes et les diverses institutions internationales : le
Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale (BM)
et ses agences.
Charles-André UDRY
UN COTE les banques privées
D cherchent à réduire les effets délétères sur leur santé et sur celle du système financier international, que provoquerait le non- paiement simultané du service de la dette par une série de grands pays débiteurs.
Une partie appréciable des bénéfices des grandes banques - notamment aux Etats-
Unis - est encore constituée par les intérêts des prêts consentis dans le passé aux pays dépendants. Ces banques craignent la conjonction actuelle de la crise économique - avant même le développement de la récession dans les pays industrialisés - des "trois gros endettés" de l'Amérique latine : le Brésil, le Mexique et l'Argentine avec, respectivement, 113, 108 et 54 milliards de dollars de dette (1). Ainsi se multiplient les annonces de provisionnement pour créances douteuses... et d'autres opérations (conversion de dette en participations d'actifs financiers, industriels...), qui vont dans le sens d'une tentative de consolidation de leur position et d'un contrôle accru des banques multinationales et des firmes multinationales sur les ressources des pays dominés. Alors que parallèlement, les autorités de "tutelle" de l'impérialisme - le FMI, la BM - imposent aux pays endettés et à leur population, des
"plans de réajustement" (d'austérité) et plus récemment, des "plans sectoriels", de
"libéralisation" et de privatisation.
La saignée
De l'autre côté, année après année, depuis 1982, on constate que la dette globale des 109 "pays en développement"
s'accroît - 1 190 milliards de dollars à la fin 1987 (2) - et que, pour un grand nombre de pays dominés, le volume des transferts financiers consacrés au service de la dette (remboursement du principal et/ou paiement des intérêts) dépasse largement les flux de capitaux en provenance des pays industrialisés. Les pauvres aident les riches ! Entre 1982 et 1987, le Tiersmonde a remboursé 85 milliards de dollars de plus qu'il n'en a engrangé ! Mais le chiffre est encore plus terrifiant si l'on sélectionne les 17 pays les plus endettés (c'est-à-dire si l'on exclut des pays comme ceux du Sud-Est asiatique dont les comptes extérieurs sont positifs). La perte sèche, pour les "hyper-endettés", s'élève à 100 milliards de dollars entre 1983 et 1987. Pour parfaire ce scénario catastrophe, on peut ajouter que la Banque mondiale elle-même, ou plus exactement l'un de ses deux piliers, la Banque internationale pour la reconstruction (BIRD), arrive à prélever davantage sur le Tiers-monde qu'elle ne lui prête, soit près d'un milliard de dollars, en 1987. Le FMI, qui est ausi un prêteur, fait de même : le solde positif de ces opérations (prêts et remboursements) s'élève à 4 milliards de dollars pour l'année fiscale qui s'achève au 30 avril 1987. (Wall Street Journal, 9 mars 1988)
Si l'endettement n'est pas, loin de là, le seul facteur provoquant la situation désastreuse que connaissent les populations des pays du Tiers-monde, il constitue l'entrave immédiate à toute entreprise de développement. Une simple mise en perspective historique permet de saisir l'ampleur du problème. Après la Première Guerre mondiale, les réparations payées par l'Allemagne s'élevaient à environ 2% de son Produit national brut (PNB) à la fin des années 20, et à 3,5% durant les années terribles de 1929 à 1931 ; les paiements pour réparations absorbaient alors 15% des revenus d'exportation. Dès le traité de Versailles en 1918, John Maynard Keynes, dans son célèbre livre, Les conséquences économiques de la paix, avait attiré l'attention sur les conséquences de ce draînage : "un déclin rapide du niveau de vie de la population (...) jusqu'à une véritable famine." Les mesures prévues initialement furent certes allégées, néanmoins les effets dévastateurs des réparations se firent sentir, d'autant plus quand ils s'ajoutèrent à la "grande crise" de 1929.
Aujourd'hui, on estime que de nombreux pays, entre autres en Amérique latine, voient 5 à 6% de leur PNB draînés par le service de la dette et entre 30 et 50% (parfois plus) des revenus de leurs exportations avalés par cette dévoreuse. Si l'on ajoute aux transferts nets pour service de la dette, les fuites de capitaux organisées par les classes dirigeantes des pays dominés, les remises de fonds au titre de bénéfices et droits de patentes résultant des investissements directs et des ventes de technologie des pays impérialistes et enfin, les pertes provoquées par la baisse du prix des matières premières et la détérioration des termes de l'échange entre les produits manufacturés importés et les matières premières exportées, l'hémorragie est bien plus violente que celle subie par l'Allemagne. La sécheresse de certains chiffres le montre. Ainsi, au Brésil, selon le ministère de la Statistique, 70 millions de personnes sur une population de 140, vivent "dans des conditions précaires" (sic) et 51 millions(soit la moitié de la population au-dessus de 10 ans) gagnent 35 dollars et moins, par mois (3).
Dès lors dans ce contexte (4), quels sont le sens et les conséquences des diverses initiatives prises par les banques privées, le FMI et la BM ?
Face à une nouvelle crise
Il n'y a pas si longtemps, Walter Wriston, le directeur de la Citicorp, le plus grand groupe bancaire américain et l'un des plus engagés dans les prêts aux pays d'Amérique latine, affirmait avec morgue : "les nations ne font pas faillite, les banques n'ont pas à se protéger contre
1) International Herald Tribune, 30 décembre 1987.
2) Financial Times, 19 janvier 1988
3) Journal de Genève, 19 janvier 1988.
4) Sur l'histoire de la dette et sa logique voir Inprécor numéro 210 du 6 janvier 1986.
les pertes". Il a simplement oublié quelques exemples que l'histoire de l'entre-deux guerres lui aurait fournis. Son successeur, John S. Reed, a un autre credo. En mai 1987, il annonce la constitution d'une réserve de 3 milliards de dollars pour couvrir de possibles pertes sur les prêts accordés aux pays hyper-endettés. Moutonnières, une série de banques suivront. Citons, par ordre d'importance : Chase Manhattan, Manufacturers Hanover, BankAmerica, Chemical New-York, JP. Morgan, First Chicago, First Interstate, Banker Trust New-York, American Express, Wells Fargo, Continental Illinois, Security Pacific, Mellon Bank... En juillet 1987, on estimait déjà à 16,7 milliards de dollars, les nouvelles réserves pour créances douteuses constituées par les banques américaines (5), ce qui implique une provision à hauteur de 25 à 35% des créances. Comme le disait J.H. Makin, de l'Ameri-can Entreprise Institute, organisme de recherche du grand capital : "Fondamentalement, les banques reconnaissaient que leurs prêts à l'Amérique latine ne valaient pas tous 100 cents pour un dollar" (6).
Autrement dit, les banques enregistraient officiellement la dévalorisation des prêts, reconnue précédemment sur le marché d'occasion de la dette (là ou des banques soldent des prêts de 100 millions de dollars pour 60, 50 millions ou moins). Divers éléments ont précipité ces initiatives des banquiers : le moratoire unilatéral déclaré par le Brésil en février 1987 (actuellement le gouvernement brésilien fait son autocritique !) sur la dette à long et à moyen terme, puis à court terme ; les difficultés rencontrées dans les opérations de rééchelonnement de la dette (allongement des délais contractuels de remboursement avec intérêts supplémentaires) avec divers pays ; le constat que l'augmentation du volume des exportations d'Amérique latine - d'un quart depuis 1980 - n'empêche pas que leur valeur, en 1987, est inférieure à celle de l'époque, alors que la dette, elle, s'accroît : elle est passée de 325 à 410 milliards de dollars) ; le fait que le dégagement d'un solde positif de la balance commerciale (gage du service de la dette), au prix d'une diminution des importations aux effets dépressifs, avait peu de chance de se poursuivre dans le climat récessif international qui s'annonce.
Ce mouvement d'auto-protection des banques traduit leur jugement sur la gravité de la crise économique et sociale de l'Amérique latine et, plus généralement, des pays dominés. Mais, évidemment, cela ne les empêche pas, simultanément, de chercher tous les moyens d'engranger le maximum de bénéfices sur leurs prêts hasardeux, dont par ailleurs les conditions initiales ont honteusement changé, notamment par la hausse des taux d'intérêts réels grâce au système des taux flottants qui suivaient la hausse des taux d'intérêts provoquée par les nécessités de financement du déficit budgétaire américain !
Provisions pour affameurs
Il faut donc examiner de plus près l'opération en cours. Tout d'abord, banques américaines (provisionnées de 30 à 60% pour les 6,49 milliards de dollars d'engagement sur l'Amérique latine) craignaient de voir leur cote de crédit être déclassée à cause de la part des prêts pourris qu'elles ont dans leur portefeuille, ce qui aurait conduit à renchérir le coût de leur financement. Elles devraient élever les taux d'intérêts à verser pour leurs emprunts auprès des épargnants ou d'autres instituts ; ou encore les conditions d'augmentation de leur capital deviendraient moins
Ensuite, ces banques désiraient se trouver dans une position plus confortable pour refuser, lors de la négociation d'un rééchelonnement de la dette, de fournir une rallonge d'argent frais à un pays où elles ne désirent plus accroître leurs engagements. Il n'y a pas de raison de reprêter à un client que l'on juge insolvable en ayant, précisément, provisionné les créances que l'on détient sur lui ! Ainsi, les 20 milliards de dollars de nouveaux crédits que le célèbre plan Baker d'octobre demandait aux banques privées d'allouer aux 15 pays les plus endettés ne sont pas prêts d'être tous versés. Il est vrai que ces 20 milliards, auxquels devaient s'en ajouter 9 de la Banque mondiale, pour la période 1986-1988, se comparaient difficilement aux 130 milliards que ces pays devaient payer au seul titre des intérêts de leur dette (7). Les provisions des banques ne changent pas les obligations des pays endettés. Ces derniers doivent toujours honorer le service de la dette, même provisionnée ! Mais les banques pourront être plus dures dans les négociations, car les débiteurs ne pourront peut-être plus dire : "si vous n'êtes pas d'accord sur ces propositions rééchelonnement, alors nous dépasserons les délais fixés de versement et vous devrez enregistrer officiellement des pertes (...) avec les effets sur votre image de marque, au moment où la concurrence en-
Enfin, dans l'immédiat, une banque qui accroît ses réserves paie certes un prix, en devant déclarer une baisse de ses bénéfices ou une perte lors de l'un de ses exercices. Ainsi, la Citicorp avait un résultat net de 246 millions de dollars au premier trimestre et une perte de 2,5 milliards au second. Mais, le capital primaire (fonds propre plus réserves) est amélioré et ces réserves ne seront utilisées que si la banque décide de vendre la dette au solde ou d'effectuer une conversion des créances sur lesquelles elles sont adossées.
Il ne faut pas oublier la dernière botte secrète des banques. Pour ces provisionnements, elles jouissent d'une déduction fiscale, qui revient à limiter la base de l'impôt sur les bénéfices. Aux Etats-Unis comme en Europe, les banques négocient avec les gouvernements un pourcentage de déductions fiscales admissibles qui se
5) Wall Street Journal, 20 juillet 1987
5) Economic Impact, A Quaterly of World Economics, numéro 60, p. 22.
7) Monthly Review, février 1987.
trouve au niveau de la constitution de ces réserves. Autrement dit, ce sont les salariés des pays impérialistes qui paient les "coups" des banquiers (le risque est leur métier, paraît-il !), pendant que les populations du Tiers-monde sont saignées pour assurer le service de la dette. C'est ce que souligne Henri Bourguinat lorsqu'il écrit : "Elles (les facilités fiscales) reviennent à priver les finances publiques de rentrées fiscales non négligeables (...) Dans un monde où les déficits budgétaires ne sont pas monétisés et où le niveau de la dépense publique est peu réductible, cela implique qu'il faut trouver ailleurs les recettes de substitution. Ce sont donc les contribuables qui sont sollicités. En bout de chaîne, on comprend que le mécanisme des provisions n'est pas globalement neutre : il revient en fait à transférer une partie de la charge de la dette du Tiersmonde, devenue à l'évidence de moins en moins recouvrable, à l'ensemble des contribuables des pays créanciers" (8).
Le cercle vertueux de l'activité bancaire est bouclé !
Dans l'avalanche de communiqués concernant les réserves des banques, milieu décembre 1987, on trouvait cette "bonne nouvelle" apportée par le Journal de Genève: "La Banque de Boston fait grâce d'1l5 de ses créances aux pays du Tiersmonde" (16 décembre 1987). Un titre trompeur. Il est vrai que la Banque de Boston a passé par pertes et profits 200 millions de dollars. Mais Alan Mc Kinnon, le directeur financier de la banque expliquait le sens effectif de cette mesure : "Ce n'est pas un cadeau ! Ces créances nous rapporteront quelque chose. Soit les pays nous les rembourseront, soit nous les vendrons sur le second marché. En fait, qu'avons-nous fait ? Nous avons simplement constitué 200 millions de provisions en face de ces 200 millions de titres, pour pouvoir les faire disparaître de notre bilan. Voilà pour l'annulation (...) L'opération annulation diminuera bien nos impôts de 90 millions (...) Nous avons touché du 10% sur de longues périodes : les banques ont gagné de l'argent. Une grande partie des sommes prêtées au Tiers-monde sont revenues dans les pays riches" (9). On est loin de l'annonce tapageuse du Journal de
Genève, porte-parole de la banque privée de la cité de Calvin !
Cette politique radicale de provisionnement sera plus facilement adoptée par les banques (particulièrement les établissements régionaux aux Etats-Unis) qui sont moins engagées que d'autres établissements new-yorkais ou anglais dans le Tiers-monde et qui veulent se dégager presque entièrement de ce genre d'opérations. Mais plus généralement, il est certain que la politique de provisionnement pour créances douteuses, indique que les banques sont prêtes à vendre des prêts sur le marché secondaire et à opérer des conversions de créance. Voilà la deuxième nouveauté.
De la dette soldée à la propriété
Convertir des dettes en investissements, en prises de contrôle complètes ou partielles - par des banques et des firmes multinationales - d'entreprises, de mines, de forêts, de centrales électriques, voilà comment se dénoue une partie de la crise de l'endettement.
Depuis 1982, depuis ce mois d'août où le Mexique se déclara insolvable, toute la politique des banques et du FMI en direction des pays endettés se concentrait sur un thème : diminuez votre consommation intérieure (réduction des salaires, limitation des dépenses sociales, suppression des subventions aux produits de base, aux transports, accroissement des impôts indirects...) et augmentez vos exportations. On l'a vu, le résultat ne fut pas brillant. Certes, la grande majorité de la population dut se serrer la ceinture (quand elle pouvait s'en payer une), mais la valeur des exportations stagna ou même régressa et le rapport entre dette et exportations ne s'améliora pas. Le travail des ouvriers et paysans du Tiers-monde était exporté à vil prix ; les pays industriels profitaient de la baisse des prix des matières premières et n'importaient pas plus. Pire, ils prenaient souvent des mesures protectionnistes, plus ou moins déguisées, à l'encontre des produits exportés par le Tiersmonde. En effet, une partie de l'effort d'exportation (appelé "politique de croispar la BM) exigé les pays dominés par les banques aboutit à une concurrence au niveau des produits entre pays dominants et dominés. Tout en maintenant l'orientation décrite ci-dessus, les conversions de dettes ouvrent la voie à une nouvelle phase de la gestion ou cogestion (entre bourgeoisies impérialistes et bourgeoisies du Tiers-monde) de l'ensemble des ressources productives des pays dominés.
Cette conversion de la dette peut être directe : transformation de la dette en investissement, participation d'une banque. Voilà ce qu'expliquent des dirigeants de la Citicorp : "Une participation dans une entreprise est un bien meilleur actif au Brésil, qu'un prêt à la banque centrale, sur vingt ans, constamment renégociable et à des taux d'intérêt toujours plus bas (...) Il y a dans ces pays beaucoup de firmes que nous connaissons bien et qui sont souscapitalisées" (10). Lisez : que nous pouvons contrôler à bon prix et développer selon nos exigences de profits.
Les banques japonaises ont ouvert des filiales dans les îles Caïmans, paradis fiscal, pour racheter une partie des prêts des maisons mères aux pays du Tiers-monde et les vendre, les convertir, etc.
La conversion peut être indirecte. Alors le mécanisme fonctionne, en gros, de la manière suivante. Une entreprise multinationale achète (en dollars, ou dans une autre devise convertible) une créance (une dette du pays où elle veut investir) sur le marché secondaire de la dette. Sur ce marché, une dette de 100 millions de dollars se vend 60 millions, 50 millions et même 10 millions quand le débiteur est dans une situation désespérée, la Bolivie, par exemple. La multinationale se tourne alors vers la Banque centrale du pays dont elle a acquis une partie de la dette. Cette banque centrale va lui racheter, à sa valeur nominale ou un peu moins (de 100 à 90 millions), mais en payant la multinationale en monnaie locale (peso, cruzeiro...) inconvertible. Or, l'investisseur a justement besoin de pesos, de cruzeiros pour ses affaires au Mexique ou au Brésil. Résultat : la multinationale, grâce à l'acquisition d'une créance sur un marché endetté, se procure à très bon prix (la moitié, ou moins, de la valeur de change) une monnaie locale. Ce qui n'est pas mal pour assurer la rentabilité d'un investissement !
Il peut exister une entourloupe supplémentaire dans le mécanisme décrit ci-dessus. De grandes banques achètent des créances de banques plus petites, qui veulent absolument s'en débarrasser et sont donc prêtes à les liquider avec une décote supplémentaire (45 au lieu de 50, par exemple), et les revendent au client qu'elles ont. Il n'y a pas de petits profits... surtout en spéculant sur la dette, donc sur le travail et la misère des masses paupérisées.
Cette foire aux créances en solde est sensée être bénéfique pour tout le monde. Les banques soit y gagnent de l'argent, soit en perdent le moins possible - après en avoir gagné beaucoup pendant long temps - et ce, sur des actifs dépréciés.
8) Eurépargne, juin 1987.
9) Wall Street Journal, 13 janvier 1988.
10) Le Monde des affaires, 16 janvier 1988.
Elles réorganisent aussi les risques de leur portefeuille de prêts (en échangeant entre elles des créances sur divers pays). Les multinationales "peuvent acheter ou construire des usines à bon compte, ce qui améliore leurs profits potentiels" (11). Les pays débiteurs voient simplement annuler une dette internationale sans devoir sortir de devises. Pour les deux premiers acteurs, les choses sont claires. Qu'en est-il effectivement pour le troisième ?
Contrôles stratégiques
Premièrement, si 250 banques et quelques 50 intermédiaires interviennent sur le marché d'occasion, le volume des opérations, en croissance, reste pourtant restreint (6 milliards de dollars en 1986, entre 10 et 15 pour 1987) comparé au total de la dette contractée auprès des banques privées (12). Donc, le draînage des ressources des pays dépendants au travers des mécanismes traditionnels reste bien présent, comme d'ailleurs l'augmentation auto-entretenue de la dette. Cependant, ces milliards de dollars convertis en investissements, représentent des montants très importants si on les rapporte aux secteurs stratégiques qu'ils permettent aux banques et entreprises impérialistes de
Les modalités du contrôle sont certes différentes. Une chose est la cession d'une partie de son territoire par la Bolivie (la province du Béni, dans la région amazonienne frontière avec le Brésil) pour une bouchée de pain (10% de la valeur nominale) à des financiers qui pourraient bien recouvrir, aujourd'hui, un quelconque réseau de la production de drogue, et, demain, de grands éleveurs de bétail ou des compagnies pétrolières. Une autre, l'accord intervenu au Brésil concernant la filière électronique. Ici, la bourgeoisie industrielle a accepté de renoncer à une industrie nationale (protection du marché intérieur et quelques créneaux d'exportation) pour le modèle : production de matériel électronique sur place et centres de recherches et laboratoires aux Etats-Unis et au Japon. Les Japonais, dans ces opérations de conversion, manifestent de même un intérêt particulier pour les mines et l'énergie, de quoi compenser une faiblesse de leur économie !
Dans la phase présente, les multinationales sont fort intéressées à briser, dans les pays endettés, le monopole d'Etat dans le domaine des services : banques, assurances, télécommunications,
Un transports, etc.
aspect doit être mis en relief à ce propos.
Les banques cherchent à mettre la main sur les institutions qui, dans les ou existe une ment à du capital, et ce, à des conditions plus que favorables. C'est ce qu'a fait la
Banker Trust au Chili en rachetant une compagnie d'assurances et un fonds de retraite. Le pillage est sans fin. Souveraineté nationale et modèle de développement restent donc aussi l'enjeu de cette "nouvelle gestion de la dette" par les bourgeoisies au pouvoir et les puissances de la finance internationale.
Deuxièmement, échanger une part de la dette contre des investissements conduit aussi à des sorties de capitaux des pays endettés, sous la forme de profits, de dividendes, de royalties pour les patentes, de sur-facturation à la filiale par la maison mère, etc. Le départ de capitaux est peutêtre moins important au début, mais l'expérience laisse présager qu'il n'en ira pas longtemps de même. Ainsi en 1987, et pour la troisième année consécutive, les firmes multinationales ont (officiellement) rapatrié davantage de capitaux qu'elles n'en ont investi au Brésil (13).
D'ailleurs, ces firmes conditionnent souvent leurs investissements aux possibilités d'exonérations fiscales et de diverses formes de rapatriement des profits.
Enfin, elles se rendent compte que les créances dont les banques veulent se débarrasser peuvent leur permettre de réduire leurs coûts d'investissement dans des pays endettés. Dès lors, elles peuvent simplement substituer à un investissement normal, une opération de conversion, qui remplace un flux d'investissement et ne s'y addi-
Voilà tionne pas.
pourquoi la Banque des règlements internationaux, favorable à la politique d'investissements impérialistes, se trouve contrainte de reconnaître : "Qu'il n'en résulte (des conversions d'endettement externe en actions)
pas nécessairement amélioration une correspondante de la position extérieure des pays débiteurs, étant donné qu"une partie des apports reçus sous forme d'investissements directs auraient également pu s'effectuer en l'absence de ces conversions et à des conditions peut-être plus favorables pour les pays débiteurs" (14). Finalement, les formes même d'investissement des multinationales (filiales conjointes, co-financement, contrat de gestion, sous-traitance internationale) impliquent plus d'une fois, la nécessité pour les pays dominés de faire appel à l'emprunt sur le marché international. Les besoins de financement des multinationales sont aussi un facteur de l'endettement du Tiers-monde.
Primes pour contrebandiers
Troisièmement, les conversions permettent aux capitalistes des pays endettés, qui ont fait fuir les capitaux pour les placer auprès des banques américaines ou autres, d'effectuer de juteuses spéculations, alors que l'expropriation de placés (frauduleusement) dans les pays impérialistes, résoudrait une bonne partie du problème de la dette ! Mais ni les banques impérialistes, ni les gouvernements des pays dominés ne veulent en entendre
Ainsi, un citoyen mexicain ou vénézuélien, "au-dessus de tout soupçon", pourra acheter pour 40 ou 50 dollars, avec les dollars qu'il détient aux Etats-Unis, une créance que "sa" Banque centrale lui rachètera l'équivalent de 90 à 100 dollars en pesos ou en bolivars . Une vraie prime est offerte aux champions de la décapitalisation de leur pays ! Une étude récente (15) de l'Institute for International Economics de Washington montre qu'entre 1982 et 1985, 48 milliards de dollars ont été expatriés du Mexique, Vénézuéla, Bré-
11) Science et vie économie, janvier 1988.
2) Economic Impact, "Debt-equity conversion and privatization" par Govindan Nair et Mark Frazier, numéro 60
13) Libération, 23-24 janvier 1988.
14) Banque des règlements internationaux (BRI), rapport annuel, juin 1987, p. 136.
15) Etude de Lessard et Williamson : "Capital flight : The problem of policy responses", novembre 1987, numéro 23 - Washington.
sil et Argentine vers les Etats-Unis. Selon d'autres sources (16), c'est près de 100 milliards de dollars qui ont quitté l'Amé-
Les autorités des pays dominés affirment que cet argent ayant fui, il est préférable de le retrouver sous la forme de conversion de dette que de ne plus jamais le revoir. Laissons de côté le fait que les gouvernements sont souvent les mêmes que les contrebandiers de capitaux ou bien leurs alliés. Relevons simplement une contradiction interne à cette politique : pour attirer les investissements, entre autres ces retours de capitaux expatriés, les gouvernements assurent la libéralisation des flux financiers. Or, pour les capitalistes des pays sous-développés, le placement de capitaux dans les titres de propriété des pays impérialistes est plus sûr. Ce type de capitalistes ne va pas prendre de risques excessifs en réinvestissant massivement dans son pays. C'est pourquoi Stanley Fischer, du Massachussetts Institute of Technology affirme sans détour : "La libéralisation conduira certainement à plus et non pas à moins de fuite des capi-
(17). Une double prime est donc attribuée aux expatrieurs de capitaux : de l'argent subventionné par le gouvernement lors du rachat d'une créance, et des conditions de libéralisation pour exporter, sans problèmes, leurs ca-
Quatrièmement, non seulement les autorités des pays endettés subventionnent les investisseurs impérialistes (de la différence entre le prix de vente et d'achat du titre d'endettement), mais pour ce faire, ils injectent de la monnaie dans l'économie. Ils soufflent donc sur le feu de l'inflation qui frappe brutalement les déshérités. En payant à sa valeur nominale complète le titre d'endettement, ils en arrivent à consacrer une part du crédit intérieur à l'objectif de repayer la dette, avec l'effet de tirer à la hausse les taux d'intérêts et d'accroître le déficit budgétaire. Un déficit qui sera partiellement payé par une hausse des impôts indirects, les seuls qui existent effectivement dans les pays dominés et qui touchent prioritairement les salariés, les pauvres. Le cercle vertueux du "désendettement" est bouclé, par l'autre bout. Parmi les innovations apportées au menu de la réorganisation de la dette, la proposition faite conjointement, en décembre 1987, par le Mexique, le Trésor américain et la banque J.P. Morgan, a fait beaucoup de bruit. Le résultat ne fut pas à la hauteur de l'attente ... du gouvernement mexicain et de ses managers américains et éclaire certains aspects des manœuvres bancaires pré-
Le montage financier proposé par la Morgan s'articulait ainsi. Le Mexique souscrit pour un montant de 10 milliards de dollars, des obligations du trésor américain. Ces obligations sont à coupon zéro et leur échéance tombe en l'an 2008
(vingt ans). Le Mexique ne débourse initialement que deux milliards de dollars pour obtenir les dix milliards ; la Banque centrale américaine récupérera l'intégralité de la somme en 2008 (souscription initiale plus les intérêts composés sur vingt ans). Dans un deuxième temps, le Me-xique émet des obligations classiques, mais dont le remboursement du principal - et non pas des intérêts ! - est assuré grâce à la garantie américaine (les bons du Trésor). Ces obligations seront rémunérées au dessus - 1,5/8e % - du taux inter-bancaire sur la place de Londres (le LIBOR). Les banques qui ont prêté au Mexique pourront échanger, lors d'une mise aux enchères publiques, une partie des dettes qu'elles détiennent à l'égard du Mexique contre ces obligations. Evidemment, ces obligations vaudront moins que les titres de dettes qu'elles remplacent, mais dans tous les cas, ces titres ne seraient jamais remboursés dans leur totali• té. Alors que divers commentaires saluaient ces techniques comme ouvrant une "nouvelle voie à la sortie de la crise de la dette" le Journal de Genève, en éditorial, soulignait justement : "le réalisme des pays endettés... qui réaffirment le droit imprescriptible du prêteur à être remboursé, même si c'est dans des conditions très particulières" (7 janvier 1988). Un réalisme apprécié par les milieux bancaires à un moment où le refus de payer la dette est devenu un élément du combat populaire en Amérique latine. Tout le déroulement de l'opération montrera que ce "droit impresguide la politique bancaire quand bien même elle doit prendre en compte les obstacles sur lesquels buttent
Officiellement, le gouvernement mexicain espérait échanger 10 milliards de dollars d'obligations, contre 20 milliards de dollars de prêts bancaires. "Monsieur Angel Gurria, le responsable mexicain pour ce montage financier, a indiqué que la décote de 50% du marché secondaire doit être considérée comme un plafond et non comme un plancher" (Financial
Times, 29 janvier 1988). Autrement dit, Gurria espérait que le taux moyen de conversion des offres s'élèverait à 50 cents pour chaque dollar de dette convertie. Cela aurait permis au gouvernement mexicain de consolider à vingt ans des dettes à court terme, d'alléger le montant de dette et d'économiser sur les intérêts à
Lorsque l'enchère publique prit fin, les comptes ne correspondaient pas aux prévisions proclamées. Ce n'est que 3,665 milliards de créances bancaires qui ont été converties contre 2,557 milliards de dollars d'obligations, au prix moyen de 69,79 cents pour un dollar. (Donc une décote d'un peu plus de 30%) On est loin de la décote de 40 ou 50% envisagée par Gurria. Sur les 500 banques engagées dans des prêts à l'égard du Mexique, seules 139 firent des offres et seulement 95 les virent accepter. Beaucoup de banques firent des offres à 75 cents pour un dollar, ou même plus, autrement dit, des offres neutres ou coûtant plus cher pour le Mexique que les prêts actuels (tenant compte des taux d'intérêt, etc.). L'économie pour le Mexique, si l'on tient compte du qu'implique l'achat des obligations américaine, ne sera que de 21 millions de dollars par 1988). Alors que les prix du pétrole descendent et que les intérêts vont certainement remonter, le nœud coulant passé autour du cou des Mexicains ne Que s'est-il passé ? Tout d'abord, la reprise des négociations par le Brésil, la fin du moratoire, a modifié les rapports de force entre créanciers et débiteurs sur le front latino-américain, en faveur des banques, entre décembre 1987 et mars 1988. Ensuite, la politique de provision pour créances douteuses a conjoncturellement consolidé la position des grandes banques. Ainsi la Citycorp qui a provisionné ses dettes vers l'Amérique latine a heuteur de 30%, n'a jamais opéré de conversion en dessous de 80 cents pour un dollar (The Economist, 12 mars 1988). Ce genre de banques qui forment l'essentiel des créanciers du Mexique, ne sont donc pas prêtes à "brader" leurs titres de prêts avec une décote de 40 à 50%. D'autant plus, bien qu'ayant provisionné, elles touchent toujours les intérêts sur la valeur nominale de la dette. Enfin, les négociations entre le Mexique et les banques ont mis en relief toute une série de problèmes que nous avons soulignés précédemment. Pour les petites banques (banques régionales américaines), la conversion proposée pouvait leur permettre de se sortir de leur engagement envers
16) Foreign Affairs, automne 1987, article de P.
17) S. Fisher dans Economic Impact, numéro 60, p. 36 (reproduction d'un article de l'American Econo-
le Mexique. L'achat d'obligations leur permet de ne plus participer aux opérations de rééchelonnement et donc de devoir verser de l'argent frais. Il en résulte une concentration des créances sur les grandes banques qui pourront, dès lors, manœuvrer avec plus de détermination.
Au centre des préoccupations des banques anglaises et japonaises se trouvaient les facilités fiscales que les gouvernements allaient leur accorder pour les pertes comptables issues des conversions. Les réticences des banques provenaient également de l'importance des montants à provisionner d'un seul coup en cas de conversions importantes.
En outre, les banques anticipaient une chute de la valeur des obligations (de
20% environ) étant donné qu'elles sont considérées
"un risque mexicomme cain", et des difficultés pour les vendre sur le marché secondaire. A ce prix
(décote des titres de dette, puis décote de l'obligation) les banques préfèrent vendre cash sur le marché secondaire de la conversion directe des dettes en investissements.
D'ailleurs l'écart entre la décote du marché secondaire (48%) pour des opérations de conversion en investissements et celle de cette opération de conversion dette/obligations, indique, la fois, que les banques ne sont pas prêtes à officialiser une décote officieuse, et que les échanges pour investissements directs se font à très bon prix pour les firmes impérialistes. Cette simple énumération des problèmes qui ont fait se dégonfler le schème annoncé avec grand fracas montre que la crise de la dette pour les banques impérialistes est loin d'être résolue, quand bien même elles cherchent des solutions partielles dans les directions que nous avons indiquées. Il sera intéressant à ce propos d'examiner dans le futur, les conditions que feront les grandes banques pour de nouveaux prêts au Mexique, à la suite de l'enregistrement officiel d'une décote de
30% et d'une offre de taux d'intérêts pour les obligations de 1,5/8e% au dessus du
LIBOR. La victoire de Gurria pourrait s'avérer pire qu'une victoire à la Pyrrhus, sans même insister sur l'ironie de l'histoire qui fait qu'un des pays du Tiers-monde les plus endettés, finance le déficit budgétaire américain en devant acheter des bors du Trésor!
Evidemment, ce tournant dans la gestion de la dette, s'accompagne d'une réorientation de la politique respective du
FMI et de la BM. Barber Conable, le pré-
(18).
les pays en voie de développement
Fonds monétaire international' (19).
sident de la BM, est un grand adepte des conversions directes ou indirectes : "Nous recherchons constamment les moyens d'encourager les investissements dans les pays en développement. Eh bien, la transformation d'une partie de la dette en titre de propriété est une bonne façon d'intéresser les financiers internationaux" La Banque mondiale assure...
Néanmoins, pour consolider cette orientation, il faut assurer la privatisation d'une série de secteurs économiques dont les entreprises publiques sont considérées comme des proies potentiellement rentables par les multinationales. John Aylen, dans la revue de la banque valeur. anglaise Lloyds, écrit à ce propos : "Le thème de la privatisation a été repris par grande partie suite aux pressions extérieures exercées par les pourvoyeurs de l'aide internationale et les institutions financières comme la Banque mondiale et le
Au-delà de l'approfondissement du contrôle impérialiste sur des choix stratégiques décisifs de développement, ces privatisations touchent directement l'infrastructure sociale des pays dépendants. Car 20) Ibid.
une grande souvent, compagnie minière ou sidérurgique possède des tâches d'infrastructure : logements, routes, eau, voies ferrées, etc. qui correspondant aux besoins de développement du
"si une sopays. Or, ciété étrangère se montre intéressée par la reprise d'une affaire elle peut existante, par contre hésiter à financer le programme social qui y est associé" (20). L'effet de la privatisation est clair.
lorsqu'un
Enfin, pays négocie le rééchelonnement de sa dette, le FMI, pour lui accorder crédit un
"stand-by" (un prêt en
Droits de tirages spé ciaux-DTS, "monnaie"
du FMI : un DTS =
7,78 francs français), lui prescrit un remède austère. Mais le prêt du FMI ne couvre pas tout le déficit. Ainsi, sans crédit nouveau à long terme, le pays endetté risquera de ne pas pouvoir se procurer les biens indispensables à son activité (engrais, machines, pièces de rechange, couverture du déficit alimentaire, etc.) C'est ici qu'interviennent les institutions financières nationales et internationales, avant tout la
Banque mondiale. Cette dernière, avec ces prêts sectoriels d'ajustement vise à une réorganisation de secteurs entiers de l'économie, notamment le secteur public (liquidation d'entreprises, privatisation, restructuration du système financier). Les conditions qui sont liées à ces prêts forment l'autre face, complémentaire, te nouvelle gestion de la dette par les
Face à ces choix présentés frauduleusement et qui imposent le misère, au nom de la "croissance", et une emprise accrue des multinationales sur les pays dominés, la lutte pour la suppression de la dette du Tiers-monde, prend toute sa
Février 1988
18) L'Expansion, 15 mai 1987
19) Lloyds Bank Review, janvier 1988.