Poudrière arménienne appuyer la revendication et protester contre la discrimination dont les Arméniens font l'objet en République d'Azerbaidjian.
d'industries extrêmement polluantes, imposée par les autorités.
prononçaient également pour le rattachement. Le CC du PCUS prenait alors un ton menaçant pour rejeter toute revendication
Mais les manifestations ne firent que s'amplifier, gagnant toute l'Arménie et le 25 février, ce sont de 500 à 600 000 personnes qui industriel de l'Azerbaidjan. Le 8 mars une nouvelle manifestation monstre a lieu à Erevan et il est prévu une manifestation massive apaisante et prenant en compte l'importance des problèmes rattachement. 48 heures avant la manifestation prévue pour le
26 mars, celle-ci est interdite, interdiction assortie de promesses crainte d'une généralisation des revendications nationales, ce d'organisation qui se sont créés en Arménie dans les quartiers,
Inprecor a interrogé Claire Mouradian, chargée de recherche
UNION SOVIETIQUE
A LA MI-FEVRIER les habitants arméniens du Haut-Karabakh
(Nagorny-Karabakh), ont manifesté pour le rattachement de leur Région à la République fédérée d'Arménie (1).
Les manifestations se sont étendues à cette dernière, pour
A Erevan, en particulier, capitale de l'Arménie, elles ont rencontré une mobilisation populaire enclenchée par les problèmes graves que pose la politique d'implantation
Le 20 février les députés arméniens du Soviet du Karabakh se manifestaient à Erevan. Le 28 février de véritables pogroms anti-Arméniens se produisaient à Soumgait, important centre pour le samedi 26 mars. Le 14 mars, au cours, d'un voyage en
Yougoslavie, Gorbatchev fait une declaration qui se veut nationaux en Union soviétique.
Mais le 21 mars, dans la Pravda, un long article signé de trois journalistes du Comité central expose une analyse de la crise dont la conclusion principale est : pas question d'envisager le et de mouvements de troupes. Elle sera transformée en opération "ville morte", massivement observée par la population. Dès lundi 28 mars les manifestations ont repris de plus belle, vu le cours répressif adopté par le régime. Outre la qui inquiète les autorités soviétiques ce sont ces comités les entreprises, les universités, et jusque dans le parti pour décider de la marche du mouvement.
au CNRS, sur l'arrière-plan historique de ces événements.
• Inprecor : Il y a déjà eu des manifestations, l'an dernier, en 1987?
Claire MOURADIAN : Oui, à l'étéautomne 1987, il y a eu diverses pétitions sur les problèmes écologiques. La pollution est très forte à Erevan qui, de plus, est située dans une zone peu humide. Il ne pleut pas assez pour que la pollution retombe et la situation est catastrophique d'une façon générale, comme dans l'ensemble de l'URSS. Il y a aussi de nombreuses usines chimiques qui sont parfois en plein centre de Erevan, dont des usines très polluantes, le combinat Nairit ou Ki- l rov, sans sytème de protection de l'air, etc. Les premières manifestations récentes, de la période de la glasnost, de la Perestroïka, ont porté sur ces questions écologiques, qui étaient aussi un moyen détourné de critiquer l'absence d'autonomie de gestion du territoire de la République. C'est ce qui a déclenché les manifestations de février, à Erevan même. Puis, on apprit qu'il y avait eu des manifestations au Kharabakh, on a parlé de meurtres, etc. ça a déclenché une réaction.
Il y a aussi des revendications irrédendistes très anciennes, qui remontent aux années 20, et qui étaient déjà réapparues à la période du "dégel" sous Krouchtchev et à la période gorbatchévienne.
• Le nationalisme arménien est un point extrêmement sensible, mais le remaniement territorial, est aussi extrêmement sensible pour le régime ?
- Il y a eu des précédents, je rappelle que certaines régions de l'Ouzbékistan ont été transférées au Kazakhstan ou inversement. Des remaniements territoriaux ont existé pendant la période de l'histoire soviétique, ce n'est quand même pas tout à fait sans précédent. Là, ce qui est plus sensible, c'est que la situation actuelle, le statut actuel du Haut-Karabakh est un résidu de la Première Guerre mondiale. A l'époque, le rattachement du Karabakh et du Nakhitchévan, qui est une autre région historiquement arménienne, mais rattachée à l'Azerbaïdjan, avait été compris, reconnu un peu comme concession au pouvoir kémaliste en Turquie, dans la perspective de la révolution en Orient. On a sacrifié les intérêts légitimes des Arméniens aux intérêts de la révolution, c'est ce qui a été dit par Staline, qui expliquait que ce n'était que des concessions temporaires et que les Arméniens devraient faire, naturellement, les plus grands sacrifices, mais que de toute manière, ces statuts territoriaux, etc., ne seraient que provisoires.
# Pour des relations amicales, un rapprochement avec la Turquie ?
- Oui, à la période soviétique, sur le territoire soviétique même, on a proclamé la pax sovietica c'est-à-dire officiellement paix, amitié, entre les nations s'étaient entre-déchirées pendant la Première Guerre ou pendant la période d'indépendance qui a immédiatement suivi, mais malgré cette pax sovietica, les conflits ethniques, inter-ethniques, ont continué. Quand on parle de l'URSS, on parle toujours des rapports Russes-non Russes, on oublie les problèmes des rapports ethniques bi-latéraux ou triangulaires, parce que les Russes ne sont pas absents, s'ils sont souvent absents physiquement de ces régions, comme au Caucase par exemple, ils jouent toujours le rôle d'arbitres et de spectateurs, ou d'arbitres et de manipulateurs. Dans la situation de l'Arménie où les rapports inter-ethniques étaient très directement perçus, les enclaves arméniennes en territoire azeri (Azerbaïdjan) ont subi une politique de discrimination de la part des gouvernements locaux, il y a une tension très ancienne entre Arméniens et Azeris qui sont des populations
1) La Région autonome du Haut-Karabakh a été créée en 1923. D'une superficie de 4 400 km2, elle compte aujourd'hui 160 000 habitants, Arméniens à plus de 75%. Elle est enclavée dans le territoire de la République fédérée d'Azerbaïdjan et sans frontière avec l'Arménie. Le Nakhitchévan, à population majoritairement arménienne est aussi revendiqué par l'Arménie, cette région est rattachée à l'Azerbaïdjan, mais se trouve en fait entre l'Arménie soviétique et l'Iran. Il existe aussi des minorités arméniennes en Géorgie.
turques, musulmanes, chiites, d'idéologie panturque et qui s'étaient alliées aux MER armées Turques pendant la période de la Première guerre, il y a donc un NOIR Evieux contentieux.
Avec des massacres, des choses très graves...
- Dans toute la Transcaucasie, les trois nations principales, les Arméniens, les Géorgiens et les Azeris ont constitué des espèces d'Etats-nations, qui ont commencé à s'homogénéiser pendant la pé riode de l'indépendance et ce mouvement a continué pendant la période sui- 0 vante, d'autant que le système soviétique qui est basé sur une conception territorialiste de la nation a encore amplifié le phénomène. Comme le marxisme russe n'a jamais voulu de l'autonomie culturelle extra-territoriale, chacune des nations s'est regroupée dans son territoire, et à l'extérieur, il n'y avait pas les conditions pour son développement économique ou culturel. C'est ainsi que les Arméniens d'Azerbaïdjan ou de Géorgie ont, petit à petit, reflué vers l'Arménie, il en reste encore, mais ils se sont concentrés sur leur territoire. Les Géorgiens, eux, étaient déjà regroupés, et se sont regroupés encore davantage. Les Azeris, se sont eux aussi concentrés sur leur territoire. Les Arméniens et les Géorgiens ont plutôt utilisé des méthodes, disons culturelles, c'est un peu leur "impérialisme" culturel, leur force culturelle qui a chassé les autres, par exemple les Arméniens de Géorgie se sont "géorgianisés" par la langue. En Azerbaïdjan, peut-être à cause des traditions de fonctionnement d'une société qui est restée malgré tout musulmane, il y a eu des méthodes souvent plus martiales. Dans la période stalinienne, on voit bien comment il suffit de collectiviser plus énergiquement, de dékoulakiser un peu plus énergiquement des villages arméniens que des villages azeris, pour chasser les Arméniens ; il suffit de trouver un peu plus de nationalistes, ou autres, chez les Arméniens que chez les Azeris pour en envoyer davantage au goulag, et faire diminuer la population arménienne.
• Le Karabakh joue également un rôle symbolique important?
- Ce n'est pas la seule région qui ait une telle importance pour les Arméniens, mais c'est une région de montagnes. Toute cette zone du Karabakh-Nakhitchévan, frontière méridionale montagneuse de l'Arménie, forme une forteresse d'un seul tenant. Le Karabakh joue un rôle symbolique dans la mesure où il a été souvent un fief d'autonomie qui, même à l'époque de la conquête persane, a su préserver une petite
3238 -UR. S. S Sotchi Elbrouz
5633 Soukhoumi RÉP. AUT.D'ABKHAZIE
Batoumi Tbilissi® REP. AUT D'ADJARIE C Erevan TURQUIE
300 km R.A.DU NAKHICHEVAN L. de Vanf (AZERBAIDJAN) indépendance, une petite souveraineté, il y avait des princes du Karabakh, qui payaient tribut, un petit peu, mais qui restaient maîtres chez eux, et c'est une région qui a fourni, au cours de l'histoire, beaucoup de patriarches de l'Eglise, de généraux, de guerriers et, à l'époque soviétique, trois généraux, un amiral, et je ne sais combien de héros de la guerre.
• Egalement des Bolchéviks ?
- Des Bolchéviks aussi, parce que dans la ville de Chouchi qui était l'ancien centre du Karabakh, entièrement dépeuplé à l'époque des conflits entre Azeris et Arméniens, les Azeris chassant totalement les Arméniens, il y avait un excellent collège qui a fourni toute une pépinière d'intellectuels arméniens à l'Empire russe et à l'Union soviétique. Dans grands noms, il y a eu un Premier ministre réformateur du tsar Alexandre II, originaire du Karabakh, donc c'est une région qui joue un rôle un peu symbolique, je ne dirais pas de centre de la nation, mais c'est l'un de ses centres.
• Le premier mouvement de protestation sur le Karabakh s'est exprimé l'époque de Khrouchtchev par cette pétition dite des "2 500"?
- Avant cela, il y a eu en 1927, un mouvement du Karabakh pour l'Arménie, qui s'est constitué au Karabakh même et qui était une coalition de bolchéviks, menchéviks, socialistes-révolutionnaires (SR), populistes nationalistes (dachnak) ralliés, etc., qui a distribué quelques tracts et qui déjà, à l'époque, voulait le rattachepour trotskysme ou autre chose.
En 1936, il y a eu à nouveau revendication. En juillet 1936 a été adoptée la deuxième Constitution de l'URSS avec la dissolution de la Fédération transcauca-
R.A. D'OSSÉTIE DU SUD
R.S.S. DE GEORGIE
JAKOU
Koura
R.S.S D'AZERBAIDJAN
NAGORNY KARABAKH IRAN sienne, chacune des républiques de Caucasie devenant une République fédérée. Dans ce contexte de réorganisation administrative, le premier secrétaire du PC d'Arménie, Khandjian, notamment, a revendiqué la restitution du Karabakh, ce qui aurait été une des causes de son exécution par Béria. Sa mort a coïncidé avec la proclamation de la Constitution telle qu'on l'a connaît. De nouveau, en novembre 1960 au moment où on célébrait le 40e anniversaire de la soviétisation de l'Arménie, dans les fastes et la pompe, le premier secrétaire était limogé à la veille de l'anniversaire. En même temps, des rumeurs circulaient sur une éventuelle restitution du Karabakh pour marquer ce 40c anniversaire.
Puis en 1962, il y a eu une première pétition de 2 500 habitants du Karabakh à Khrouchtchev, qui énumère toutes les mesures discriminatoires à l'égard de la population arménienne de la région autonome menées par les dirigeants azeris, par exemple la subordination d'entreprises de la région du karabakh à des entreprises de la zone azerie, l'entrave à des projets culturels, économiques, industriels, agricoles, etc., et à l'époque, au nom de la politique léniniste des nationalités et de la justice, cette pétition demandait à Khrouchtchev de rattacher le Karabakh l'Arménie.
C'est un peu la même chose aujourd'hui avec la Perestroïka. Il n'y avait pas eu de suite, à l'époque on avait envoyé un Maréchal, glorieux enfant du pays, pour calmer les esprits. Dans la période des samizdats arméniens, beaucoup sont axés sur ce problème du Karabakh. Il y a eu la lettre ouverte d'un homme dont on avait violé et assassiné le petit garçon, le violeur et assassin était un directeur d'école azeri qui avait été jugé par un tribunal azeri ne le condamnant qu'à dix ans de prison, d'où vendetta familiale, et justice directe exercée par la population du village. Le père du petit garçon s'était retrouvé en prison, il y a eu des appels à l'Arménie, au PC d'Arménie de la part des habitants du Kara-
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CASPIENN MER
bakh. Il y a eu une lettre ouverte d'un écrivain à Brejnev, après il a renoncé à la paternité de ce texte, mais les Arméniens ont utilisé tout au long de la période soviétique toutes les voies autorisées ou pas, pour essayer d'obtenir ce petit bout de territoire. Il ne fait que 4 400 kilomètres carrés, mais c'est le seul territoire, à part de petites enclaves en Géorgie, où la population arménienne soit plus que majoritaire, à 75% arménienne.
• Vous pensez qu'il n'y a pas de chance que cette revendication aboutisse, que Gorbatchev cède là-dessus ?
- Non, je ne crois pas. Je pense qu'on s'oriente plutôt vers des concessions culturelles, des promesses d'investissements économiques et davantage de liens avec l'Arménie, à court terme. A long terme, cela va laisser aussi au nationalisme azeri le moyen de se ressaisir et de contrer la revendication arménienne. Les Azeris ont d'autres cartes, d'autres atouts que les Arméniens. Les Arméniens n'ont pas grand chose à négocier, ils estiment devoir rester loyaux envers le pouvoir central parce qu'ils n'ont pas d'autres moyen de survivre, les Azeris n'ont pas ce même sentiment d'impuissance ou de faiblesse, derrière eux il y a tout l'Orient islamique, ne serait-ce que l'islam soviétique qui est très important et qui constitue d'ailleurs une grande PLANT menace pour un pouvoir stable, à terme.
Quand les choses se seront calmées, c'est-à-dire quand les médias n'auront plus l'oeil braqué sur Erevan comme ils l'ont en ce moment, et bien on neutralisera les meneurs, ça ne sera pas les purges de type stalinien mais on va certainement neutraliser le mouvement d'une façon ou d'une autre.
• Et vous pensez toujours, comme vous l'avez écrit, que le peuple arménien soviétique est inassimilable au régime ?
- Je crois qu'il est imperméable, mais enfin, en même temps, il s'accomode du système, ce qui est très paradoxal. Les Arméniens ont une forte identité nationale, mais ils font avec, ils contournent plutôt, mais maintenant ça a un peu changé, c'est un élément important et j'espère que la peur du Turc et d'une façon générale la peur des changements qui existe dans les pays de l'Est va s'atténuer. Parce que le système a conduit à un tel pourrissement de la situation que les gens veulent à la fois du changement et en ont peur. Ils ont le sentiment qu'avec un mouvement révolutionnaire, quel qu'il soit, la déstabilisation de l'empire sera terrible dans un premier temps, que les gens vont s'étriper entre eux, et donc ils ont peur du changement et j'espère que ces deux peurs conjuguées ne vont pas démobiliser les Arméniens et leur faire oublier que la revendication essentielle aujourd'hui, comme hier, c'est une revendication démocratique et que la question nationale ne pourra être résolue que par la démocratisation de l'empire.
• Dans les événements actuels, que sait-on des initiateurs, des gens ou des forces politiques qui ont joué un
- Il y a, bien sûr, différents courants. On peut penser qu'ont joué un rôle d'une part la dissidence nationale arménienne, déjà ancienne, par exemple un personnage comme Parouir Hairikian, qui a 38 39 ans, dont a beaucoup parlé et qui a été l'un des fondateurs du Parti national unifié (PNU) dans les années 60, un parti qui revendiquait la réunification de l'Arménie et l'indépendance du territoire au nom du RASSUREZ-VOUS
JE VIENS RESTAURER LES principe d'autodétermination de la Constitution soviétique. Il a passé dix-sept ans de sa vie au Goulag, en exil sibérien. Il est parmi les gens à la tête de ce mouvement dans le comité pour l'autodétermination de l'Arménie, il a certainement des gens autour de lui, des universitaires, des intellectuels divers. Il y a des intellectuels plus ou moins conformistes, ou plus ou moins radicaux. Je crois qu'en Arménie, comme dans les autres pays de l'Est, la haute intelligentsia est souvent moins impliquée dans la dissidence, et plus "loyaliste" envers le pouvoir que la petite inenseignants, les ingénieurs, etc. Il y a sans doute des communistes du parti, je ne sais pas quelles sont leurs tendances. Mais ce qui unit d'une façon générale les Arméniens, au-delà des clivages politiques, c'est certainement leur profond sentiment national. On peut dire, c'est peut-être vrai aussi pour d'autres, que les Arméniens ont souvent tendance à nationaliser n'importe quelle idéologie, y compris le bolchévisme. Là où il y a des divergences c'est sur les moyens de renforcer la nation. Certains, les bolchéviks, ont choisi la voie de l'orientation russe, du bouclier russe ou de I' "internationalisme", d'autres ont plutôt opté pour une réelle indépendance et souveraineté.
• Il y a également des personnalités plus officielles déléguées par le Comité d'organisation pour rencontrer Gorbatchev à Moscou ?
- Effectivement il y a la poétesse Silva Gaboudikian et un journaliste qui s'appelle Zori Balayan. Balayan est un Arménien du Karabakh, certains dissidents pensent que c'est un tchékiste (un agent de la police politique, ndlr.). Dans tous les cas le seul élément dont je dispose c'est qu il avait pris position les temps derniers sur ce problème, déjà avant les manifestations. En 1985, il y avait eu des purges dans l'appareil du Karabakh, une reprise en main, parce qu'il y avait déjà des manifestations nationales, Zori Balayan était parmi les gens critiqués par le pouvoir, pour avoir, dans un de ses essais, adopté notamment une position erronée, idéalisation du passé... les choses habituelles. Balayan fait partie de ces gens un peu critiqués. Silva Gaboudikian, elle, c'est une "ancienne", on la qualifie un peu de "patriote" du parti. • Ce sont des gens du parti? - Oui, tout à fait. • lis ont des postes officiels, dans l'Académie ? - Non, Silva Gaboudikian est membre du Soviet suprême, elle ne doit pas avoir un haut poste. Mais ce qui est intéressant chez elle, c'est que c'est un peu le porte-parole officiel des exigences raisonnables de l'intelligentsia nationale. Elle avait pris position, notamment en 1965, à l'époque de la commémoration du génocide de 1915 qui avait également donné lieu à l'époque à de gigantesques manifestations. On oublie peu ce précédent : il y avait eu personnes dans les rues criaient "Justice" et "Nos terres", c'était l'époque, Silva Gaboudikian, donc, dans un texte samizdat, ou semi-samizdat, avait écrit, que bien que les Arméniens soient tellement loyaux, les Russes ne prêtaient pas suffisamment d'attention à leurs légitimes revendications. Ensuite elle a toujours été un petit peu, suffisamment, conformiste, orthodoxe pour être acceptée et légèrement anti-conformiste pour plaire à
L'an dernier elle a porté, avec Balayan, une pétition à Gorbatchev, et elle a eu une entrevue avec lui un peu avant les manifestations et aussi après. Ce qui est intéressant c'est que l'an dernier, elle a fait publier un article dans la Pravda, en mai 1987, qui à mon avis était un petit peu le modèle d'évolution des nationalités proposé à l'ensemble de l'Union. Elle y écrivait qu'il était hors de question de revenir sur la centralisation économique, diplomatique, qu'il faut accepter que ce soit l'Union, le centre, qui règle les problèmes qui intéressent l'ensemble des nationali-
tés, mais qu'au nom de la glasnost et de la Perestroïka il faut donner une autonomie culturelle aux Républiques. Par exemple, il n'est pas normal que ce soit Moscou qui décide du tirage des éditions des poètes nationaux d'Erevan, ou bien ce n'est pas normal que ce soit Moscou qui décide du nombre d'heures d'enseignement de l'arménien dans les écoles arméniennes de la République. C'était juste un peu plus d'autonomie culturelle, ce n'était pas très révolutionnaire. Alors Gaboudikian a eu une entrevue avec Gorbatchev, on a l'impression qu'elle représente toute la nation, elle ne représente quand même qu'elle-même. Mais ce qui est intéressant c'est son attiles manifestations, surtout après les événements de Soumgait. Là elle a dit attention, nous ne pensions pas que ça allait prendre ce tour là, il faut absolument éviter un bain de sang, nous avons des otages à l'extérieur, il faut être raisonnable, il faut avoir de l'espoir et attendre. C'est-à-dire, éviter un bain de sang, et là je pense qu'elle est en train de transmettre un message, plutôt pessimiste aux Arméniens. Elle sert une fois de plus de courroie de transmission et je pense que ça précède la décision, la fin de non-recevoir que va certainement prononcer Gorbatchev à propos du territoire. En échange, il y aura peut-être un tout petit peu plus d'autonomie culturelle, c'est-à-dire que le Karabakh aura peut-être le droit de capter la télévision d'Erevan, ou que le Karabakh aura un peu plus le droit d'ouvrir des écoles en arménien, si les habitants le souhaitent, ou ce genre de choses.
• Le parti communiste arménien a pris position en faveur du rattachement ?
- Ecoutez, c'est très récent que le parti d'Arménie ait pris cette position, qu'est-ce que cela peut signifier ? Le parti d'Arménie, d'abord, il ne faut pas oublier que c'est une filliale du PCUS, en cela, il n'a aucun pouvoir particulier, ni quoi que ce soit, les gens qui sont au parti en Arménie ont une carte du PCUS, c'est pas une carte du PC arménien, il est bon de le rappeler, c'est une filliale.
Le Repentir de Tenguiz Abouladzé : les noms des prisonniers du goulag sur les troncs d'arbre.
• Les pressions étant très très fortes, sa position était sans doute devenue inconfortable...
- Les apparatchiks locaux, ce sont des apparatchiks du parti qui jouent le jeu du centre et qui n'ont pas les moyens de faire autrement, il en va de leur poste, Mais effectivement ce qui s'est passé à la période soviétique, involontairement, car ça ne correspondait pas aux objectifs officiels d'internationalisme et de fusion des peuples, c'est que la politique des nationalités a permis la constitution d'Etats nativisés, on ne peut pas parler vraiment d'Etats-nations, mais d'Etats nativisés, d'Etats homogènes et la constitution d'élites nationales locales.
Les Arméniens avaient déjà une élite avant, mais elle s'est encore plus ancrée dans tous les domaines de la vie sociale, étatique et autres. Il est normal que quand une intelligentsia se crée elle essaye de prendre ses distances par rapport au pouvoir central qui rogne sur ses prérogatives. Alors maintenant, quel est le jeu du PC d'Arménie et de son premier secrétaire, il a été très, très critiqué depuis un an, un an et demi, parce qu'on considère qu'il n'effectue pas la Perestroïka, on considère qu'en Arménie ils ne se sont pas réformés. Il a donc été mis en cause et dans plusieurs plenums on a essayé de le limoger, de mettre en accusation le premier secrétaire, mais tous les dirigeants locaux ont fait bloc autour de lui, parce que là, il y a des jeux subtils.
Je ne pense que les gens doivent adorer tellement leur premier secrétaire, qui n'est qu'un apparatchik de plus, mais il y a certainement une fierté nationale, et puis le problème des mafias locales, le clientélisme, etc. Les mafias locales sont aussi menacées par la politique de réforme économique, pas tellement par la réforme en elle-même car elles n'y croient pas tellement, mais parce que ça risque de rogner leurs revenus, leurs coudées franches, et de les placer encore plus sous le contrôle du centre. Alors est-ce que la direction du PC joue la politique du pire, en ces circonstances, en se montrant plus nationaliste, en se servant du paravent des manifestations populaires pour montrer le soutien dont il bénéficie? Je ne suis pas une spécialiste de "kremlinologie", je pense qu'il y a une part d'intérêt national. Je pense que tous les Arméniens sont peu ou prou intéressés à la solution de leur question nationale, c'est leur grande obsession, la mutilation territoriale, la dispersion de la nation, c'est l'obsession des Arméniens. Mais ils sont aussi comme les autres, c'est-à-dire qu'ils pensent à leur vie quotidienne, leur bien-être. Quelle est la part des aspirations collectives, celle des aspirations individuelles qui entrent dans le jeu de la nomenklatura locale, je n'en sais rien.
Il y a eu une telle irruption de masse, qu'ils sentaient que le gorbatchévisme leur offrait une petite ouverture dans laquelle ils se sont en-
- Depuis deux ans on assistait, sinon à la multiplication des actes, du moins à la multiplication des paroles en faveur de la démocratisation et donc on a sorti du placard toute une série de films, dont le fameux Repentir d'Abouladzé, on a sorti certaines oeuvres littéraires, et puis les intellectuels locaux ont multiplié les travaux sur des sujets du passé récent qui étaient tabous, donc une petite bouffée d'air s'est introduite au niveau de l'expression, de la parole. Dans les périodes de dégel et d'ouverture, il y a de l'agitation, les gens commencent à vaincre un peu leur peur, donc il y a des éléments de déstabilisation, car je crois que ce régime ne tient que par la peur (2). Le régime est fondamentalement basé sur la peur, et une fois qu'elle est un tout petit peu vaincue grâce à une atmosphère un peu plus détendue, on va de l'avant. Mais je pense que ce sont les intellectuels qui croient beaucoup en Gorbatchev. Dans la vie quotidienne, quand on parle à la population, au citoyen de base, au sujet de base, eux, leur impression c'est que ça ne change pas, parce que les marchés sont toujours aussi mal ravitaillés qu'avant, que toutes ces histoires de dénonciation des crimes, des erreurs économiques, c'est un déballage pour régler
Centre apparatchiks et que la population n'en a rien à faire, c'est une vision beaucoup plus désabusée. Alors ce qui est important dans les événements d'Erevan c'est qu'il y a là un mouvement massif, ce n'est plus seulement les intellectuels, c'est vraiment la population. Est-ce que ça va aller au-delà des revendications nationalistes élémentaires, la revendication territoriale c'est la revendication de base de toutes les nations, est-ce que ça va aller au-delà et déboucher sur un mouvement de fond réellement démocratique, c'est ce qu'il faut espérer. Ceci dit, pour l'instant, le pouvoir est en train de jouer sur la peur, et notamment sur la peur
2) Nous laissons, bien entendu, à Claire Mouradian toute liberté d'analyse. Nous pensons pour notre part que la réalité est plus complexe et qu'une société ne se mantient pas uniquement par la peur pendant des décennies (ndlr).
du Turc, ce qui explique la façon dont les pogroms de Soumgait sont exploités, ils ont fait beaucoup plus de morts que les 32 officiels, les estimations vont entre 300 et 2 000.
• Le KGB y a trempé ou pas ?
- Ce qu'on sait pour l'instant c'est qu'un des signaux du déclenchement des massacres a été l'annonce par une radio ou une télévision locale du fait qu'une famille d'Arménie s'était réfugiée en Azerbaïdjan parce qu'elle avait été agressée, c'est donc une radio locale officielle qui a rapporté ça. Par ailleurs quand on sait avec quelle maestria la milice soviétique s'en prend à n'importe quel refuznik qui brandit une pancarte, on peut s'étonner qu'il y ait eu des massacres pendant 48 heures sans que personne n'intervienne. Ou la police soviétique est totalement incapable ou la troupe n'existe pas, ce que je ne crois pas. Il est certain que la milice locale est azerie mais il y a aussi les garnisons. Il y a des troupes à Soumgait notamment, qui est une ville de garnison, au bord de la Caspienne. Alors qu'ils n'aient pas réagi pendant 48 heures ça, me paraît grave. Ensuite cela a été exploité à la fois par les patriotes du parti, les patriotes arméniens, comme Silva Gaboudikian, en disant attention on a des otages, les Arméniens ont une longue histoire de confrontation islam-christianisme, chrétiens-musulmans, faites attention, etc., bon, c'est la peur du Turc en transparence. Puis les images transmises par la télévision soviétique en Occident, les seules images officielles transmises ont été celles des manifestations au cimetière arménien de Moscou et les récits de réfugiés d'Azerbaïdjan, d'Arméniens d'Azerbaïdjan décrivant des scènes d'horreur, femmes éventrées, gens défenestrés. Pour les Arméniens l'image qui naît tout de suite, c'est 1915, moi-même c'est la première image qui me vient aux yeux. Qu'on rappelle ces souvenirs explicitement, qu'un attaché d'ambassade soviétique à Paris arménien d'origine, dise à un journaliste arménien de France : "oui c'est très difficile, on a à faire à des barbares", sous-entendu, avec les Turcs, c'est toujours pareil.. je crois qu'il y a là une exploitation d'un réel contentieux et de réelles peurs qui sont ancrées dans les gens, avec d'autres buts. Ça
CETTE FOiS, C'EST MOi QUi PRENDRAi LE REMÈDE.. PLEORSES rappelle curieusement, malgré tout, les tueries de Bakou de 1905 et les tueries arméno-tatars de 1907 où, alors que la première révolution russe se préparait à éclater, notamment à Bakou, métropole pétrolière de l'époque, le pouvoir tsariste, l'Okharna (police) tsariste a provoqué des pogroms anti-Arméniens pour détourner vers des problèmes nationaux, des conflits sociaux beaucoup plus graves. Est-ce qu'il y a la même chose ? En tout cas je ne sais pas s'il y a vraiment provocation, au départ, voulue, préméditée, mais après coup, la seule chose qu'on puisse affirmer c'est qu'il y a une exploitation de ces conflits pour les limiter à des conflits interethniques, pour refuser de voir derrière tout cela des germes de mouvements démocratiques, des germes de contestation du régime, du système, qu'il pourrait y avoir. Je ne crois pas non plus que les Arméniens veuillent se séparer de l'Union, parce que justement la conviction qu'ils ont besoin d'un bouclier est trop forte.
• Ils n'ont pas vraiment de solufion de rechange...
- Mais on oublie souvent de dire qu'entre sortir de l'Union et y rester il y a quand même une voie alternative qui est celle d'un fédéralisme peut-être plus réel que celui qui existe à l'heure actuelle, il y a des voies médianes entre l'Empire russe perpétué par l'Etat soviétique et l'indépendance de petites nations balkanisées.
• Un des effets du mouvement, c'est ausssi l'existence d'une certaine structuration d'organisations ? Un comité d'organisation qui prenait des décisions, et même semble-t-il un certain réseau de comités d'orga-
- Je crois que ça participe du phénomène qui se multiplie en URSS depuis deux ans, c'est-à-dire l'émergence de mouvements spontanés, il y a en aussi à Moscou, ils ont même tenu l'an dernier un congrès au mois d'août (3), congrès des associations spontanées, c'est-à-dire non officielles. Elles ont été non seulement tolérées, mais peut-être aussi encouragées par Gorbatchev dans sa campagne qui est, finalement, peut-être plus de dialogue social que de véritable démocratie et qui a laissé effectivement apparaître des petits groupes, sans leur donner d'ailleurs de garanties constitutionnelles. Ils sont apparus en Arménie comme ailleurs. Ceci dit ces mouvements n'ont aucune garantie juridique. • Oui, mais on avait jusqu'ici beauViVE coup constaté et souLARMÉNIE! ligné l'isolement des contestataires, or là, semble-t-il, un changement sensible s'est produit?
- Il est certain que la société soviétique arménienne, soviétique en général, n'est plus la société de l'époque stalinienne. C'est une société qui s'est davantage ouverte sur le monde. De plus, niens ont une grande diaspora à l'extérieur et des contacts permanents avec la famille ou les amis de l'extérieur. Il y a eu un mouvement de rapatriement des Arméniens qui s'est mal terminé, c'est-à-dire que les gens ont été dupés, déçus, etc, et sont ressortis, mais indirectement, il a provoqué un immense brassage. Il y a des touristes. Avec ce grand mouvement de rapatriement de 1945, niens sont allés là-bas avec d'autres idées, d'autres visions des choses, une partie est revenue, mais n'empêche que des traces subsistent. Les touristes vont et viennent apportent des richesses et des idées de l'Occident. Et puis les peuples comme les Arméniens ont une vieille culture, ils ont connu autre chose. Les Arméniens ont connu la souveraineté étatique dans leur passé, ils ont une histoire originale, il y a le génocide qui est un élément de ciment, mais il y a autre chose, les souvenirs des siècles glorieux du passé. C'est vrai que le génocide a été l'événement matrice de l'identité nationale telle qu'elle existe actuellement, mais ce n'est pas le seul, il ne faudrait pas la limiter à ça, ce qu'essayent parfois de faire les Russes.
• Il est peut-être symptomatique que Gorbatchev ait rectifié un premier texte qui condamnait ce mouvement en le désavouant assez ouvertement ?
- Mais ce qu'il propose, ce qu'il a proposé à Belgrade, et à diverses occasions, c'est peut-être de prêter davantage d'attention, selon la formule consacrée par les communistes, aux problèmes d'autonomie culturelle et économique. Enfin je rappelle que dans son livre, son best-seller Perestroïka, chez Flammarion qui se vend dans toutes les grandes surfaces, il n'y avait sur, je crois 350 pages, que trois pages en tout et pour tout sur les problèmes nationaux, ce qui était quand même limité, alors maintenant le problème national lui revient un peu comme un boomerang et c'est un des plus gros problèmes qu'il devra affronter.
18 mars 1988 Propos recueillis par Rodolphe Prager.
3) Voir Inprecor numéro 253 du 16 novembre 1987 et 255 du 15 décembre 1987.