Inprecor 1974–2004

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TUNISIE

Contre la polygamie

Inprecor n° 264, 25 avril 1988 · p. 28 · 740 mots

Maghreb Femmes

TUNISIE Contre la polygamie

Nous publions ci-dessous des extraits d'un article paru dans la revue Outrouhat numéro spécial de mars 1988, qui dénonce la volonté de certains groupes de restaurer et légitimiser la tradition polygame.

Une nouvelle fois, à l'occasion du changement de pouvoir qui vient de se produire en Tunisie (voir article dans ce même numéro), les droits des femmes sont remis en cause, par des propositions de réformes du Code de statut personnel (CSP). Que représente ce statut pour qu'il dérange de cette manière ? La contestation dont il est l'objet ne vise-t-elle que les dispositions juridiques bénéficient les femmes et qui se résument, en fin de compte, dans la levée de la tutelle qui pesait sur elles et dans l'abolition de la polygamie qui en est le corollaire ? Que représente la polygamie, que représentent l'infériorisation des femmes, leur minorisation pour qu'il soit si difficile à certains d'y renoncer ? Est-ce que seuls les droits des femmes sont en jeu dans cette bataille du CSP ?

La revendication, par ceux qui remettent en cause le CSP, du retour à l'ordre polygame nous impose une interrogation préliminaire. Qui a encore les moyens d'assumer la polygamie ? Est-ce l'homme du peuple, voire l'homme de condition économique moyenne peut encore aujourd'hui prendre en charge plusieurs femmes ? Il suffit pour y répondre de se demander s'ils sont encore nombreux ceux qui peuvent se permettre le luxe de se passer du salaire de leur épouse.

La question de l'égalité des sexes si elle peut par conséquent ne pas être une question de principe, on ne peut empêcher qu'elle soit une simple question de bon sens. Les déterminations d'ordre économique et social qui aujourd'hui rendent obsolète l'ancien ordre sexuel, ne sont pas des idées étrangères importées par des personnes déracinées, en rupture avec leur identité, ni une vague vue de l'esprit, elles n'attendent pas qu'on soit d'accord et qu'on les acceptent, elles s'imposent avec la force aveugle de tous les déterminismes. Si donc au plan théorique la polygamie peut encore trouver des défenseurs, au plan social son assomption relève désormais de l'ordre des privilèges de classe. Défendre aujourd'hui la polygamie c'est défendre des privilèges de classe, c'est transposer ces privilèges dans l'ordre sexuel. La revendication du retour à la Charia (loi fondamentale musulmane) et l'abrogation du CSP en tant qu'ordre juridique positif, situe aujourd'hui le débat au niveau de tout un choix de civilisation. En effet, le CSP est un maillon de tout un ordre juridique, social et politique. On ne peut par conséquent le remettre en cause sans que l'ensemble soit du même coup remis en ques-

Comment pourrait-on, en effet, appliquer la Charia au domaine de la famille sans l'appliquer au reste ?

Le CSP est solidaire logiquement et organiquement d'un modèle social et de son expression politique. Le remettre en question c'est remettre en question le type de société et le type de pouvoir politique.

Le statut de la femme engage par conséquent l'ensemble de l'ordre socio-politique car il ne peut exister dans un même corps social deux types des législation, deux type de droits. Si on revient aujourd'hui à la Charia en ce qui concerne les droits des femmes, on hypothèque l'ordre juridique existant et à travers lui le choix de civilisation qui est le nôtre aujourd'hui ? Car le CSP, l'ordre juridique positif matérialisent tout un processus d'émancipation des femmes et à travers lui la contestation du processus d'émancipation sociale. Si on cède aujourd'hui sur le CSP on cèdera demain sur la forme démocratique et le régime républicain.

En effet, le caractère religieux de la contestation en fondant la légitimité politique sur la religion pose le pouvoir non théocratique comme illégitime, par définition. La question cruciale est bien là : qui a autorité, qui a légitimité à parler au nom de l'Islam ? Disons-le clairement, est-ce qu'on est moins musulman parce qu'on est pas polygame, parce qu'on ne répudie pas

La question des femmes n'est pas une simple et banale affaire de femmes. Elle commande aussi une conception du rapport du politique et du religieux, du rap port individu-Islam.

Accepter que les femmes, au nom de l'Islam soient soumises, c'est accepter la soumission de l'individu au nom l'Islam. C'est accepter qu'on s'érige en détenteur exclusif du pouvoir et de la religion. Céder aujourd'ui sur le CSP ce n'est donc pas seulement brader les droits des femmes, c'est aussi hypothéquer les acquis démocratiques et la forme républicaine du

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