manifestation ouvrière et populaire qu'ait connue le Portugal depuis
1975. Pour la première fois, les deux centrales syndicales du pays, croissante et, encore aujourd'hui, sous l'influence des socialistes et d'empêcher la mise en place du "paquet de mesures libérales"
les nouvelles lois sur le travail que le gouvernement a présentées le Parti social-démocrate (PSD), seront sans doute approuvées.
PORTUGAL
Grève générale et crise du PCP
LA GREVE GENERALE du 28 mars 1988 a été la plus importante la Confédération générale des travailleurs portugais (CGTP, majoritaire, d'influence communiste) et l'Union générale des travailleurs (UGT, minoritaire mais avec une force des partis de droite) ont uni leur efforts dans une action de lutte contre le gouvernement. L'objectif central de cette grève était au Parlement et qui, vu la majorité absolue du parti au pouvoir,
Francisco LOUÇA
E DEBAT S'EST CENTRE sur les
L libertés syndicales à l'intérieur de l'entreprise et la "flexibilisation"
des licenciements, vieille revendication du patronat. A dire vrai, la loi a peu d'influence sur les secteurs de l'industrie privée où le patronat a obtenu depuis quelques années un rapport de forces très favorable, et où il impose une généralisation des contrats à durée déterminée. Elle vise avant tout les besoins de reconversion globale des secteurs publics. La privatisation d'une partie importante des entreprises publiques rentables et le marché européen unique de 1992 sont les raisons de fond de ces lois. Et c'est sur ce plan que se développe la bataille idéologique menée par les adversaires et les partisans de la grève : lexemple de lEurope, mythe distant d'un Eldorado de salaires élevés pour les uns, et de lucres fructueux pour les autres, est présent dans toute la propagande. L'on pourrait dire, d'un certain point de vue, que cette grève fut la première manifestation massive contre le mythe européen.
Les "forces profondes"
contre la grève
La gravité des nouvelles dispositions de la loi et le plafond salarial que le gouvernement a réussi à imposer par contrat collectif, après des années de franche prospérité pour une partie des salariés
"couches mais surtout pour les moyennes" (prospérité due aux crédits de la
CEE, proportionnellement importants pour le pays et source d'innombrables cas spectaculaires de corruption) a suscité une vague de grèves dans le secteur des transports, qui a amené le gouvernement à utiliser la réquisition civile, forme d'état de siège adoucie, qui empêche l'exercice du droit de grève.
C'est cette situation qui a entraîné la radicalisation de l'UGT, centrale syndicale qui avait toujours collaboré avec le patronat et où est apparue voilà deux ans, une règle d'accord entre partis qui dépeint parfaitement cette centrale : les socialistes, majoritaires dans ces syndicats, acceptaient inévitablement une parité avec les représentants des partis de droite. Mais tout au long des luttes de 1988, où elle eut un rôle prédominant, l'UGT s'opposait frontalement aux projets du gouvernement et décidait de prendre l'initiative de la grève générale.
Dans les premiers temps, même les secteurs de droite de l'UGT ont adhéré à cette grève : c'est seulement deux jours avant sa réalisation, sous la pression directe du gouvernement, qu'ils ont décidé de s'en désolidariser, entraînant un processus de confrontation intérieure dans l'UGT qui aura d'importantes conséquences
Dans la préparation de la grève, les "forces profondes" du pays sont entrées en action. L'archevêque de Braga, qui en 1975, s'était distingué par ses homélies anticommunistes, y a mis du sien, déclarant que les grèves générales "sont normalement des tentatives révolutionnaires". Dans les entreprises publiques, les chefs et les directeurs de services firent circuler des listes pour que tous les travailleurs inscrivent s'ils se joignaient ou pas à la grève et, en cas de réponse affirmative, disent pour quelle raison. Dans l'intérieur du pays, la police rurale parcouraient les propriétés pour enquêter sur les animateurs de la grève. Un dirigeant syndical, militant connu du Parti socialiste révolutionnaire (PSR - section portugaise de la IVe Internationale) Manuel Graça, fut poignardé par un patron alors qu'il organisait une assemblée de travailleurs dans une petite entreprise de chaussures, dans le district d'Aveiro. Dans l'un des principaux Sheraton, où la grève fut massive, l'administration allait jusqu'à offrir une télévision en couleur à chaque travailleur qui ne se mettait pas en grève !
Les principales entreprises publiques de transports cherchèrent à obliger les mum".... qui était exactement le service normal de l'entreprise. Autrement dit, le droit de grève existe... tant qu'il n'est pas
Malgré ces pressions multiples, la grève fut partout un succès. Entre un million et demi et deux millions de travailleurs ont cessé le travail. Les transports et l'industrie ont enregistré des indices de participation à la grève de l'ordre de 80 à 100%, et ce dans tout le pays ; le secteur privé quant à lui, fut significativement
Toutefois, il s'est essentiellement agi d'une grève passive, avec des piquets symboliques et sans que les travailleurs soient présents dans les centres de travail, même s'il y eut quelques exceptions. Dans la zone de Freira, en Aveiro, des milliers de travailleurs stoppèrent toute la circulation automobile, entrant dans les petites entreprises pour appeler à la grève et se confrontant par là dans certains cas avec les patrons.
Les conséquences pour le futur
Cette grève survient à peine six mois après la victoire électorale du PSD (1), le principal parti de droite qui, pour la première fois, a obtenu une confortable majorité parlementaire. Ces élections furent le moment culminant du reflux social, de la division des partis de gauche et des syndicats, de l'incapacité de la gauche réformiste à présenter une alternative politique, après les gouvernements d'austérité du socialiste Mario Soares.
Et malgré cette usure rapide, il est encore possible que le gouvernement garde un fort appui électoral et social : la petite bourgeoisie a réagi de façon très différenciée à cette grève, et une partie importante n'y participa guère, voire s'y opposa. Ainsi, la privatisation du secteur public, que la bourgeoisie nomme "la fin. du 11 mars dans les entreprises" (2), et les nouvelles lois sur le travail peuvent être imposées par un parlement où les députés, disciplinés, obéissent au gou-
Ce qui est modifié, et cette modification est radicale, c'est l'esprit de lutte, la volonté unitaire qui s'est imposée, favori-
1) Sur les élections législatives de juillet dernier, voir l'article de Francisco Louça dans Inprecor suméro 249 du 21 septembre 198°
) Le 11 mar 1975, le général Spinola tentai n putsch d'extrême-droite afin de stopper la radica sation dus avail transon echec, de a la modes sation sation ouvrière, ne fera qu'accentuer cette radicalisation. De nombreuses mesures seront alors prises : nationalisations des banques, des grandes industries, de la terre, etc, que les divers gouvernements vont rogner peu à peu après novembre 1975.
sant la confiance dans la possibilité d'organiser des luttes contre le gouvernement qui ne soient plus des protestations symboliques. Ce processus tend à modifier le panorama politique national. L'UGT est traversée par la confrontation entre la majorité socialiste et la minorité pro-gouvernementale et, dans son principal syndicat, celui des Banques du Sud, une liste unitaire PS-PCP pourrait bien. gagner élections, marginalisant ainsi la droite qui était prédominante jusqu'alors dans ce secteur.
La fin d'un tabou
D'autre part, à l'intérieur de la CGTP, les conséquences sont moins directes mais non moins importantes : la grève générale a fait de l'unité d'action avec l'UGT, question taboue jusqu'à présent à l'intérieur de la centrale, un thème prioritaire pour l'organisation des protestations contre la politique gouvernementale. Se sont consolidées des formes d'action telles les assemblées générales convoquées par les Commissions de travailleurs, organismes unitaires locaux, et maintenant par les syndicats, comme moyen de parvenir à une meilleure représentativité, dépassant la barrière des divisions syndicales.
Mais la conséquence la plus profonde et à plus long terme, c'est la prise de distance d'une partie importante des dirigeants syndicaux avec les conceptions
Alvaro Cunhal, le leader charismatique du PCP (DR) traditionnelles du PCP sur les syndicats, tendant à privilégier l'auto-affirmation et le sectarisme propagandiste dont il faut chercher l'origine dans l'éducation "troisième période" des cadres centraux du PCP. Dans le contexte de crise actuelle que traverse ce parti, cette distanciation syndicale est, sans aucun doute, plus important pour la réflexion des militants communistes.
Encore aujourd'hui, seuls s'expriment deux courants d'opposition à l'intérieur du PCP. L'un, clandestin, qui publie un bulletin parodiant les publications officielles du parti, et qui se nomme SIPTransparence (Service d'information et de propagande-Glanost) et qui, selon la presse, est composé de vieux cadres du PCP, critiquant la stratégie du parti sur la base de références léninistes et d'un antibreinevisme radical. (voir page 6)
L'autre, qui s'exprime publiquement, est composé de cadres communistes très connus, dont un ancien membre du Comité central Vital Moreira, qui ont publiquement présenté un projet pour le congrès du Parti, notamment par rapport à son fonc tonnement statutaire, et qui veulent présenter un projet de programme. L'apparition de ces courants a suscité un vif débat interne, malgré la réponse très rapide de la direction qui a fait porter la responsabilité du développement de toutes ces critiques à l'influence de la presse bourgeoise.
L'impasse du PCP, qui s'est traduite par un affaiblissement de sa mobilisation militante et même électorale, est le produit de l'épuisement d'une stratégie qui a connu son moment de gloire en 1974 et dans la première moitié de 1975 : la conquête de positions d'influence à l'intérieur de l'appareil d'Etat comme instrument fondamental pour la participation, même si elle était indirecte, à la gestion du pouvoir. Cette époque est terminée, la réadaptation est très difficile, sinon impossible dans le cadre de référence des mythologies du vieux programme de "révolution démocratique nationale" du PCP qui, selon sa direction, devrait continuer à s'approfondir, bien que l'objectif de cette révolution soit la mise en place d'un gouvernement démocratique-bourgeois qui, à l'évidence, est déjà installé et qui, se pose en en ennemi du PCP comme de toute la gauche.
Dans la mesure où la réponse "groupe des six" semble être influencée par le PC italien, beaucoup de cadres intermédiaires ou de la direction, se maintiennent loin du conflit, attendant une passapouvoirs imposée par les "lois naturelles" et l'âge des dirigeants du PCP.
L'effet Gorbatchev
...à Lisbonne Mais le pire drame du PCP, c'est que cette crise coïncide et est aggravée par la référence commune de toutes les oppositions à la perestroïka, par rapport à laquelle Cunhal et sa direction ne cachent plus leurs réserves voire leur opposition. Dans l'enquête faite de façon interne contre le "groupe des six", il fut même plus ou moins dit ou insinué qu'il serait encouragé et stimulé par le Kremlin. Alors, pour un parti qui a toujours mis l'URSS au centre de sa culture politique, c'est une mutation de poids. Il s'agit là d'un processus dont nous assistons aux tumultueux débuts, et qui a un large avenir. Entre le fantôme de Carillo et la menace d'un Juquin, la direction du PCP ne se sent guère en sécurité et ce, avec toutes les raisons.
Dans tous ces événements, la grève générale et la petite modification de climat pour les mobilisations ouvrières qu'elle implique, aura un poids fondamental pour le futur de la gauche.
Avril 1988