Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Perspectives du régime Ben Ali

· Inprecor n° 264, 25 avril 1988 · p. 19-24 · 5 817 mots

Maghreb Syndicalisme

Zine El Abidine Ben Ali, après avoir déposé le "Président à vie"

Bourguiba en état de sénilité avancée, s'efforce de tailler un

L'article dont nous publions ci-dessous des extraits, a été rédigé nos camarades tunisiens, conjointement avec nos camarades du Liban et de l'Etat d'Israël. Dans sa dernière partie, celle que immédiates du coup d'Etat et formule un jugement quant aux

Les quatre mois qui se sont écoulés depuis, ont confirmé leur jugement. Aussi bien par rapport aux limites de la libéralisation promise par Ben Ali, que par rapport à son attitude à l'égard des deux principales forces politiques du pays : le parti dirigeant et l'opposition syndicale. Dans le cas du premier, le nouveau

Rassemblement destourien démocratique, son rôle n'étant pas remis en question. Quant à l'opposition syndicale, le nouveau régime cherche à l'amadouer en lui proposant de fusionner avec son syndicat-maison. C'est le sens de la "réconciliation"

organisée, récemment par Ben Ali entre le chef du syndicat

TUNISIE

Perspectives du régime Ben Ali

DANS QUELQUES JOURS, cela fera six mois que le nouveau regime tunisien, issu du coup d'Etat "constitutionnel"

du 7 novembre 1987, est en place. Six mois que le général habit présidentiel à sa mesure.

en décembre dernier ; il est paru en langue arabe dans le numéro 5 de la revue Al-Mitraqua que publient nous reproduisons, cet article analyse les circonstances perspectives du nouveau régime.

régime s'est contenté d'un remaniement, disposant ses hommes de confiance aux postes clés et d'un changement partiel du nom : de Parti socialiste destourien (de destour :

constitution), la formation dirigeante a été rebaptisée jaune, Bouraoui, et le chef charismatique du syndicat dissous en 1985, Habib Achour.

All BEN SAAD

! LA VEILLE DU COUP D'ETAT de Ben Ali, la crise est générale. Elle atteint tous les secteurs de la vie sociale, politique et économique. En l'absence de toute solution, la crise devient pourrissement.

Aucune classe n'est capable d'imposer une alternative au régime destourien, mais celui-ci, du fait de ses propres contradictions, est bien fragile. La seule institution qui ne cesse, depuis des années, de se renforcer est le ministère de l'Intérieur que dirige Zine El Abidine Ben Ali

La campagne de répression contre le

Mouvement de la tendance islamique

(MTI) va révéler, une fois de plus, la fragilité du pouvoir et prouver l'efficacité du ministère de l'Intérieur.

Dans la situation de pourrissement généralisé, le seul courant politique qui se développe est celui des intégristes. Malgré le harcèlement policier dont il est lobjet, il bénéficie le premier du désarroi de la jeunesse et du cadre de propagande que constituent les mosquées et autres lieux de prière. La paralysie du mouvement syndical, l'apathie de l'opposition démocratique qui adopte de surcroît une attitude des plus opportunistes vis-à-vis de la religion, lui permettent de s'épanouir. Une partie importante de la jeunesse étudiante et lycéenne se laisse séduire par le radicalisme islamique, ainsi que certains secteurs de la petite-bourgeoisie traditionaliste. Comme l'ont montré les rapports de police présentés au procès et confirmés, d'ailleurs par le haut degré d'organisation de la riposte intégriste à la campagne de répression policière, le MTI est parvenu à mettre en place un fort réseau, structuré et centralisé, de militants.

Si les conditions exactes dans lesquelles le pouvoir a décidé de déclencher cette campagne restent obscures, la menace potentielle que représentait la progression de ce courant a sans doute été déterminante. De même, il semble bien que les dimensions de la campagne aient dépassé en ampleur les projets initiaux du pouvoir. Alors que celui-ci escomptait qu'en décapitant le MTI et en arrêtant ses militants les plus actifs, il réduirait ce mouvement à la paralysie pour de longues années, il a été surpris par la vigueur de sa réaction. Malgré la brutalité de la répression qui s'est abattue sur eux, les islamistes ont relevé le défi, organisant manifestations, diffusions massives de tracts, etc. Les attentats de Sousse et Monastir comme les vitriolages peuvent tout aussi bien être des initiatives isolées que des opérations commanditées par la direction du MTI pour démontrer sa détermination ou mettre en évidence les "dérapages" possibles vers la violence au cas où le pouvoir persisterait dans ses intentions.

Les dernières semaines de

Bourguiba

C'est alors l'escalade : le MTI déploie tous ses efforts pour prouver sa résolution à ne pas se laisser écraser ; le pouvoir déploie l'ensemble de ses forces pour écraser l'intégrisme et le rayer définitivement de la carte politique. C'est le quadrillage du pays par la police, l'armée et les milices destouriennes ; c'est le ratissage des villes et des quartiers populaires, les arrestations par milliers, la torture dans tous les commissariats de police, l'appel à la délation, etc. L'écho relativement faible de l'agitation islamiste au sein de la population a certes encouragé le pouvoir dans cette voie, mais il semble établi que le principal facteur dans l'escalade répressive ait résidé une fois de plus dans la lutte des clans nourrissant chacun à sa manière le délire paranoïaque de Bourguiba.

Le déroulement de la campagne anti-intégriste, notamment dans ses derniers développements, a révélé dans toute son ampleur la crise et la décomposition des instances suprêmes du pouvoir. Face à un adversaire à l'influence limitée, désarmé mais organisé et résolu, le pouvoir, alors même qu'il avait pris l'initiative de l'offensive, a réagi au jour le jour, empiriquecohérente et stable.

La mascarade du procès, l'acharnement des représentants du pouvoir à prouver, contre toute évidence, l'existence d'un complot islamiste lié à l'Iran, la paralysie momentanée du pouvoir incapable de trancher en faveur de l'élimination physique des dirigeants du MTI comme l'exigeait Bourguiba, manipulé, par le clan des ministres Sayah et Skhiri, ou contre leur exécution comme le conseillaient les impérialismes américain et européen, autant d'éléments qui ont révélé de manière flagrante la crise de direction du régime destourien.

Conséquence immédiate de la campagne anti-islamiste, la nomination de Zine El Abidine Ben Ali au poste de Premier ministre a montré l'inquiétude grandissante de l'impérialisme au sujet de la stabilité du régime destourien. Jusque-là, tout en cherchant à trouver un véritable successeur à Bourguiba, capable d'assurer cohé-

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sion et stabilité au pouvoir, l'impérialisme n'avait guère jugé urgent d'intervenir directement dans la crise du régime.

Un récent rapport au Congrès américain avait bien fixé une liste d'éventuels successeurs, parmi lesquels Sayah et Ben Ali, mais sans doute rien de plus. La

France, quant à elle, avait tenté il y a quelques mois de faire désigner le ministre des Affaires

Hédi

Mabrouk, étrangères, comme chef du gouvernement, mais sans succès.

Face à la dégradation de la situation en Tunisie, il semble que l'impériasoit provilisme français se soirement résigné à voir un devenir Premier pro-américain ministre. Des pressions importantes ont dû être exercées sur

Bourguiba pour qu'il consente à nommer Zine El Abidine Ben

Luttes d'influence

En effet, la nomination de celui-ci n'est assurément pas le fruit d'un consensus au sein du pouvoir. Pour lui faire contrepoids, Mahjoub Ben Ali, un des chefs des milices destouriennes, membre de la "vieille garde" bourguibiste, est nommé

Directeur du Parti socialiste destourien (PSD). Mais ce contrepoids est bien fragile. Une véritable course contre la montre est déclenchée entre les diffé-

Skhiri et rents clans : Sayah,

Saïda Sassi, la nièce de Bourguiba, s'unissent ; ils savent que Ben Ali est redoutable et que le temps, en lui permettant de consolider ses positions, joue en sa faveur. L'annonce d'une certaine libéralisation politique, les augmentations du SMIG et du SMAG (salaire minimum agricole garanti) et, surtout, le train de mesures en faveur des investisseurs capitalistes, leur fait craindre que

Ben Ali ne parvienne à s'attirer le soutien de la bourgeoisie et des couches moyennes, voire des masses laborieuses.

Alors que ce dernier dispose de moyens institutionnels sur lesquels il peut s'appuyer contre Skhiri et Sayah, ceux-ci ont une influence décisive sur Bourguiba et s'emploient à préparer la disgrâce du nouveau Premier ministre. Ils ne parviendront pourtant pas à empêcher le remplacement rapide de Mahjoub Ben Ali au poste de Directeur du PSD. De même, si Bourguiba refusera pendant quelques jours de ratifier un remaniement ministériel "technique" proposé par Zine El Abidine Ben Ali, il ne pourra finalement que s'y dernière carte jouée, semble-t-il, par Sayah a été celle de la peur des intégristes, en encourageant Bourguiba à réclamer de nouvelles têtes, dont celle de Ghanouchi, le chef du MTI, pourtant déjà jugé et condamné à la prison à perpétuité.

Les rumeurs sont nombreuses au sujet des circonstances qui ont amené Ben Ali à déposer même d'un projet d'assassinat de Ben Ali fomenté par Sayah et Skhiri. S'il est impossible de déterminer si ces rumeurs sont fondées, quels sont les milieux propagent et dans

Le nouveau Premier ministre Ben Ali reflètent en tout état de cause célération de la lutte des clans au lendesont tranchés: l'air et proche de la nièce de Bourguiba, vite et d'une manière ou d'une autre passer sur le corps de Bourguiba. A l'aube du 7 novembre, coup d'Etat. soumettre. La convoque les médecins de Bourguiba, leur impose la rédaction d'un communiqué méses fonctions à la tête de l'Etat ; fait arrê-

Bourguiba. Certains parlent ter les qui les quels buts, l'acmain de la nomination de Zine El Abidine au poste de Premier ministre. A la veille du 7 novembre, les rapports de forces aucun des clans ne dispose d'un soutien populaire ; Sayah et (il vient, de surcroît, d'éliminer le général Nooman, chef d'Etat major de l'armée de Saïda Sassi). Les jeux sont faits ; si Ben Ali veut garder le pouvoir, il lui faut agir

Oil franchit le pas : c'est le Un coup d'Etat "civilisé"

"Civilisé", tel est, en substance, le jugement qu'a porté l'opposition libérale sur ce qui demeure un coup d'Etat en bonne et due forme. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1987, Zine El Abidine Ben Ali, après s'être assuré du soutien de l'armée, dical attestant de son incapacité à honorer et responsables desministres touriens pro-Sayah ou fidèles à Bourguiba; appelle les autres membres du gouvernement pour leur annoncer la nouvelle, puis, avec un bataillon de la Garde nationale commandée par le futur ministre de l'Intérieur, il se rend au Palais de Carthage et annonce à

Bourguiba sa déposition.

A 6H30 du matin, la population éberluée apprend la nouvelle : Zine El Abidine Ben

Ali est Président et Hédi Baccouche son Premier ministre.

Un nouveau gouvernement est formé, guère différent de l'ancien.

Formellement, la déposition de Bourguiba serait constitutionnelle et les agrégés de droit n'ont pas fini de débattre de la question, mais, quant au fond, chacun sait bien qu'il s'agit d'un coup d'Etat.

Le communiqué présidentiel mettant fin aux fonctions de Bourguiba définit également les grandes lignes de conduite que se trace le nouveau régime : réformer la

Constitution en ce qui concerne les modalités de la succession en cas de vacance de la Présidence, réformer dans un sens plus libéral les codes de la presse et des organisations. Rien de plus, rien de moins ! Le jour même, le 7 novembre, pour concrétiser

"l'ère nouvelle" que le coup d'Etat prétend inaugurer, certaines des manifestations les plus caricaturales du culte de Bourguiba sont abolies : déclamation de poèmes à sa gloire à la radio, diffusion d'extraits de ses discours à la télévision, etc.

Les réactions immédiates de la population ne sont pas spectaculaires.

Cependant, les travailleurs, la jeunesse, l'intelligentsia démocratique sont unanimes :

"Bourguiba est parti, tant mieux !". Chacun, confusément, sentait que le "combattant suprême" était désormais un obstacle à toute amélioration de la situation. Les premiers jours, le nouveau pouvoir a organisé des manifestations de soutien dans les grandes villes qui, pour n'être pas spontanées, n'en ont pas moins rassemblé des milliers de travailleurs venus sincèrement applaudir le "changement" et réclamer du Président une amélioration de leurs conditions de vie : "la jeunesse, Ben

Ali", "le sud, Ben Ali" ; ces deux slogans les plus significatifs reflètent à la fois les illusions suscitées par le nouveau Président, mais aussi le contenu revendicatif de ces illusions. Pour d'autres raisons, de larges secteurs de la bourgeoisie semblent avoir apprécié positivement l'initiative de

Ben Ali et Baccouche. Depuis longtemps, l'instabilité du pouvoir les inquiétait ; les retombées des luttes pour la succession sur la gestion administrative et économique et les multiples blocages qui en dé-

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coulaient à tous les niveaux de l'appareil d'Etat ne favorisaient pas l'investissement et la reprise économique. Au lendemain de la nomination de Ben Ali au poste de Premier ministre, la revue El Majallah souligne le soulagement des investisseurs tunisiens et arabes, après leur inquiétude dans la période précédente face à "l'incapacité ou la peur de prendre des décisions même au niveau des hautes sphères, depuis le ministre jusqu'au Président directeur général. Il en a résulté une vaine multiplication des commissions et des conseils ministériels restreints. Une personnalité informée a dit que ces commissions, souscommissions et conseils ministériels, se tenaient pour couvrir le ministre au cas où il prendrait une décision" (20.10.1987).

La bourgeoisie espère que la résolution de la question de la succession lèvera tous ces obstacles et que le nouveau pouvoir, moins dépendant de la bureaucratie destourienne, sera à même de réaliser le "moins d'Etat" et d'appliquer de manière plus audacieuse la libéralisation économique entamée depuis longtemps, mais toujours entravée par les hésitations et les considérations sociales et politiques de la bureaucratie d'Etat. Le général Ben Ali est également à même de rassurer les classes dominantes pour ses qualités d'homme de répression. Celles-ci ont très certainement apprécié le déroulement "en douceur"

Réactions des destouriens

Les réactions des destouriens ont été des plus timides. Leurs chefs en prison, personne n'a pris le risque de manifester ouvertement son opposition à Ben Ali, d'autant plus que les responsables locaux des milices, des cellules et des municipalités n'ont aucune illusion sur la sympathie qu'ils inspirent aux masses. En outre, si Zine El Abidine Ben Ali n'est pas un homme du Destour peut-il pour autant s'en passer ? Pariant que non, la majorité des destouriens retournent aussi leurs vestes, comme ils l'ont fait tant de fois auparavant, espérant de cette manière conquérir le nouveau Président et l'amener à préserver la continuité du régime et de ses

Quant aux Etats impérialistes, ils ont tous apporté leur soutien à Ben Ali. Si la France a paru contrariée de n'avoir pas été consultée et de perdre toute chance de placer, à court terme, un de ses pions à la tête de l'Etat tunisien, il n'en a pas été de même pour les Etats-Unis. Personne n'ignore, en effet, les liens étroits de Ben Ali avec l'administration américaine et son armée au sein de laquelle il a été formé, de même que son ministre de l'Intérieur ; chacun sait également les efforts déployés par la diplomatie américaine pour qu'il soit nommé Premier ministre. Et il apparaît peu plausible qu'il ait exécuté son coup d'Etat sans accord avec le gouvernement Reagan ou, à tout le moins, sans l'avoir informé au préalable.

Les pays arabes ont affiché également leur satisfaction ; peut-être même un peu trop bruyamment en ce qui concerne

T l'Algérie, quoiqu'il soit difficile d'affirmer catégoriquement qu'il y ait eu des concertations entre le gouvernement algérien et Ben Ali-Baccouche avant l'élimination de

Quelle a été l'attitude de l'opposition tunisienne ? L'opposition bourgeoise qui n'a jamais osé demander le départ de Bourguiba a applaudi sa destitution comme un acte de "salut national". Le mouvement des Démocrates socialistes (MDS) et surtout le Parti de l'unité populaire (PUP) espèrent que le moment est venu pour eux de participer au pouvoir. Le MDS reste cependant prudent et n'entend pas jouer le rôle d'opposition de sa majesté. C'est ainsi qu'il rejette l'éventualité de sa participation à des élections législatives partielles.

Un militaire pro-américain

L'attitude de l'opposition petite-bourgeoise et ouvrière réformiste rejoint, sur le fond, celle du MDS. Si le Rassemblement socialiste progressiste (RSP) a évité d'apporter un soutien explicite à Ben Ali dans son premier communiqué le jour du coup d'Etat, les déclarations ultérieures de ses dirigeants comme les articles éditoriaux de son journal El Mawkef lèvent toute ambiguité. On pourrait presque en dire autant du PCT, bien que les réticences qu'il a marquées concernant les modalités de la déposition de Bourguiba reflètent une certaine inquiétude. "L'homme du 7 novembre" est un militaire pro-américain et cela n'est guère pour rassurer le Parti communiste, qui sait, de plus et pertinemment, que même en cas de "réconciliation générale" et d'"'union nationale", il risque non seulement d'être exclu du cadre de cette "union", mais de perdre aussi tout espoir de tisser une alliance privilégiée avec les libéraux du MDS comme il s'y applique depuis des années. Au moins, espère-t-il, cependant, que le nouveau régime sera contraint de libéraliser quelque peu la vie politique durant une certaine période, ce qui pourrait permettre au PC de reconstituer en partie ses forces éreintées par plus de deux années de répression et de crise interne. L'objectif prioritaire, plique donc le PCT, est de reconquérir une marge de manœuvre pour l'opposition,

J'AI

1 notamment en s'inscrivant en positif par rapport à la déclaration du 7 novembre. En d'autres termes, caresser le nouveau pouvoir dans le sens du poil ! C'est-à-dire, également, qu'en échange de concessions du pouvoir sur la question de la liberté d'action de l'opposition modérée, le PC reporterait à plus tard la lutte contre l'austérité et par voie de conséquence la lutte pour l'indépendance véritable de l'Union générale des travailleurs tunisiens

Au sein de l'UGTT "dissoute", les positions sont très diversifiées, point de vue dominant au sein de la direction est d'échanger un soutien au nouveau

Run règlement "honorable" de la question syndicale, sans vainqueur ni vaincu, permettant aux dirigeants légitimes de retrouver des responsabilités syndicales sans perdre la face.

Le MTI, pour sa part, a apporté son soutien au coup d'Etat, se déclarant disposé à collaborer avec le nouveau régime si celui-ci mettait fin à la répression qui le

Seule la gauche révolutionnaire, dans ses différentes expressions, a pris position de manière radicale contre Ben Ali, sans pour autant apporter le moindre soutien à Bourguiba. Elle a souligné la continuité entre le nouveau et l'ancien pouvoir et a mis l'accent sur son caractère bourgeois et répressif démasquant ainsi les illusions que Ben Ali essaye de propager quant à sa volonté de démocratiser la vie

Hormis la gauche révolutionnaire, l'attitude de l'opposition est, dans l'ensemble, caractérisée par de grandes illusions sur le nouveau pouvoir. Vers un pouvoir musclé à vernis démocratique

Il est certainement encore trop tôt pour prédire avec exactitude l'évolution de la politique du gouvernement. Il n'y a cependant pas que des inconnus dans le régime politique actuel. Le gouvernement Ben Ali-Baccouche n'est pas tombé du ciel il est composé des mêmes hommes - issus du Destour, de la police, de l'armée - qui ont conduit la politique de répression et d'austérité du temps de Bourguiba. Ce sont

PROPAGANDE LiBYENWE!!!

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eux qui, avec Mzali comme Premier ministre puis sans Mzali, ont mis un terme à la libéralisation politique du début des années 80 ; ce sont eux qui ont démantelé l'UGTT, puis mis en place une UGTT fantoche. Zine El Abidine, en particulier, est connu pour son itinéraire de technicien de la répression : en janvier 1978 ; au lendemain des "émeutes du pain" en 1984, contre l'UGTT en 1985 ; contre le MTI, etc. De surcroît, le nouveau pouvoir ne camoufle même pas la continuité fondamentale de sa politique avec celle de l'ancien régime et il serait erroné de prendre ses propres affirmations en ce sens pour une simple tactique destinée à amadouer la bureaucratie destourienne. Les réalités de l'"ère nouvelle"

Accorder au pouvoir un préjugé favorable sur la base de sa déclaration du 7 novembre et des mesures prises durant les premiers jours de "l'ère nouvelle" relève, dans le meilleur des cas, d'une grave myopie politique. Comment oublier qui a rédigé cette fameuse déclaration ? Combien de dictatures n'ont-elles pas affirmé le jour de leur installation avoir pour plus précieux objectif l'épanouissement des libertés démocratiques ! ? Certaines "omissions" de cette déclaration ne laissent, en vérité, que peu de doute quant aux véritables intentions de ses auteurs. Il n'y figure, en effet, aucune allusion à la politique économique du nouveau pouvoir, ni à la question de l'UGTT qui, comme chacun sait, est la principale force d'opposition sans la liberté de laquelle il est difficile de parler sérieusement de démocratisation.

Les première mesures du nouveau gouvernement confirment d'ailleurs, la nature réelle de la démocratisation envisagée. Enumérons-les : loi limitant la garde à vue (à une dizaine de jours en fait), abolition de la Cour de Sûreté de l'Etat et suppression du poste de Procureur général de la République ; libération de Habib Achour, le vieux dirigeant de l'UGTT dissoute ; libération des étudiants embrigadés de force dans des camps militaires disciplinaires, amnistie pour des centaines d'islamistes et pour le Secrétaire général du MDS ; libéralisation de la presse : les journaux précédemment suspendus paraissent de nouveau, la censure se fait moins lourde, la presse gouvernementale elle-même devient plus vivante. Par ailleurs, les multiples entraves et obstacles qui étaient constamment opposés à laction de lop position légale sont levés, le PCT est autorisé à tenir un meeting public, ainsi que la Ligue tunisienne des droits de l'Homme.

La répression continue

En contre-partie, cependant, un dirigeant du MTl a vu confirmer sa condamnation à mort ; le pouvoir continue de refuser l'amnistie générale et s'il a annulé la peine de prison qui frappait Mestiri, le chef du MDS, il n'en a pas fait de même pour deux militants du RSP condamnés pour les mêmes raisons dans la même af-

Habib Burguibe, presidente de Túnez. faire ! Non seulement des syndicalistes et des militants de gauche continuent de croupir en prison mais d'autres viennent de les y rejoindre : membres du Parti ouvrier communiste (POCT, pro-albanais) et syndicalistes. Ces derniers tenaient une réunion à la terrasse d'un café de la capitale. Leur interpellation sonne comme un avertissement adressé aux dirigeants de l'UGTT dissoute.

L'élimination des fidèles

Par ailleurs, jusqu'à présent, le pouvoir ne se dirige pas vers la dissolution du PSD, comme il a été prédit un peu trop mais vers son renouvellement et l'élimination progressive des responsables trop fidèles à Bourguiba. En ce qui concerne l'ouverture des principales instances du régime à l'opposition, le moins qu'on puisse dire c'est que Ben Ali-Baccouche ne tiennent pas à brûler les étapes : pas question d'un gouvernement d'Union nationale comme le revendique l'opposition bourgeoise et réformiste, mais marchandage serré concernant la participation de quelques libéraux au gouvernement, pas question non plus d'une dissolution de la Chambre des députés et des municipalités, que le pouvoir avoue lui-même être mal élues, mais des élections partielles qui permettraient une représentation symbolique de l'opposition. En attendant, pour tout "dialogue national" Ben Ali et Baccouche accordent chacun une entrevue aux leaders de l'opposition légale et les invitent à participer à une commision d'élaboration des réformes de la Constitution et du Code de la presse.

Aveuglés par ces "pas positifs" et ces "mesures civilisées" qu'ils ne cessent "d'enregistrer avec satisfaction", les libéraux et autres réformistes en oublient que la police est toujours omniprésente dans le pays et, surtout, qu'un "Conseil natio-

LOREDANO nal de sécurité" vient d'être créé, constitué du Président, du ministre de l'Intérieur, tous deux des militaires de formation, du ministre de la Défense et d'autres hauts responsables de la police et de l'armée, avec pour tâche d'étudier hebdomadairement les questions de sécurité intérieure et extérieure. La présence du ministre de l'Information, au sein de cette commission n'est pas non plus très rassurante. On a du mal à imaginer que pris entre le marteau de la police et l'enclume de l'armée, il ait pour tâche de préserver la liberté de la

Prompte à applaudir toute mesure "positive", l'opposition libérale, le PCT et le RSP n'ont pas mis la même ardeur à dénoncer la constitution de ce Conseil de sécurité. Ils y ont peut-être vu une entorse désagréable à l'esprit" de la déclaration du 7 novembre et ont préféré ne pas la mettre en relief. Qu'ils se détrompent pourtant : si la formation du Conseil de sécurité n'est pas conforme à la lettre du 7 novembre, elle est cependant, en harmonie totale avec son" esprit". La démocratie, dans le cerveau d'un général Ben Ali, n'a de sens que sous la surveillance étroite des forces de répression. Une démocratie qui préserve "l'ordre public", valeur sacrée, entre toutes, du nouveau pouvoir.

La question syndicale

L'attitude de celui-ci vis-à-vis de la question syndicale n'est pas moins significative. C'est la négation de tout problème, le maintien du statu quo ou, dans le meilleur des cas, l'acceptation de négociations en coulisses non pas pour redonner ses droits à l'organisation ouvrière dissoute, mais pour obtenir la collaboration de ses dirigeants légitimes dans la réalisation du "consensus national" autour de Ben Ali. Il est clair qu'il n'est aucunement

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dans les intentions du pouvoir de favoriser l'émergence à nouveau de syndicats combatifs contestant l'austérité.

Si projet de libéralisation politique il y a, celui-ci ne saurait dépasser une libéralisation limitée aux partis qui défendent les institutions essentielles du régime bourgeois et seulement dans la mesure où cette libéralisation ne risque pas d'impulser une dynamique de luttes et d'organisation autonomes des masses. De la méconnaissance de cette vérité résulte la conviction de la gauche réformiste que l'élargissement des libertés démocratiques est une étape indépendante, préalable à la lutte contre l'austérité. Cette gauche réformiste ne voit pas que la conquête des libertés démocratiques suppose l'extension des luttes de masse et que celles-ci ne pourront atteindre l'ampleur nécessaire pour imposer des concessions au pouvoir, si la question démocratique n'est pas liée d'un lien indissoluble à la lutte contre

Les difficultés d'une stabilisation du régime

En guise de synthèse, disons du nouveau pouvoir qu'il représente une tentative de résoudre la crise du régime principalement dans ses dimensions politiques : élimination d'un facteur de déséquilibre, en l'occurrence Bourguiba, et par suite du problème de la succession, rénovation et purge du PSD pour en faire un appareil au service de l'Etat bourgeois et non plus une immense machine parasitaire, enfin, intégration des libéraux et l'intelligentsia démocratique au régime. Toutes ces réformes visent à empêcher que la faiblesse interne du pouvoir ne donne au courant islamique un poids politique supérieur à son influence réelle sur la population, et surtout, à éviter que la crise politique au sein des sommets de l'Etat ne se prolonge sur la scène sociale en favorisant, d'une manière ou d'une autre, la reprise des luttes popu-

Stabiliser l'Etat bourgeois pour maintenir une poigne de fer sur les travailleurs, tel est le fin mot de la politique des Ben Ali, Baccouche et compagnie.

Cette politique ne peut cependant aller sans difficultés. La bureaucratie destourienne est toujours omniprésente et elle perçoit toute réforme comme une menace contre sa propre existence. Ben Ali et Baccouche ont tout d'abord surpris par la rapidité avec laquelle ils ont entamé la "débourguibisation" mais, tout aussi singulièrement, au bout de quelques jours, ils furent contraints d'en ralentir le rythme. Le PSD semblait presque destiné à être marginalisé, il n'apparaissait dans l'information officielle que comme un second rôle. Là-dessus, également, Ben Ali et Baccouche ont dû reculer. De même, un Comité central du PSD était prévu pour début décembre avec comme ordre du jour un bilan autocritique de 30 années d'indépendance. La réunion de cette assise a cependant dû être reportée d'un mois. Tout cela montre bien les nombreux obstacles qui existent au sein même du régime à des réformes politiques aussi superficielles fussent-elles. Les responsables destouriens, les féodalités régionales et locales, municipaux, les députés, tous les réseaux clientélistes qui se sont tissés à l'heure du monopole destourien sur la vie politique craignent la moindre libéralisation. Nul doute, en effet, que de nombreux bureaucrates destouriens auraient beaucoup à perdre si des élections municipales ou législatives ouvertes à l'opposition venaient à avoir lieu. Lors de son entrevue avec Mestiri, Ben Ali aurait d'ailleurs justifié le non-recours à des élections législatives générales par l'importance de ces blocages internes. Mais le fait le plus significatif, si l'information s'avère exacte, est qu'il aurait promis à Mestiri de libérer une trentaine de sièges de députés auxquels il réserverait en échange de leurs démissions... de hauts postes dans l'Administration ou dans des

C'est pour maîtriser la bureaucratie destourienne que Ben Ali procède à l'épuration progressive du PSD et de l'Administration. Le Bureau politique subit une refonte presque complète, des gouverneurs sont remplacés ainsi que des présidents de municipalités. La même chose se déroule au sein de l'armée et du ministère de l'Intérieur que Ben Ali veut avoir bien en main. Enfin, la plupart des PDG des plus importants services et sociétés publics

Une libéralisation limitée aux partis de l'opposition bourgeoise suscite d'autres difficultés. D'une part, les différents partis de cette opposition ont tendance à marchander leur collaboration au pouvoir en exigeant des concessions substantielles concernant leur marge effective de liberté et de manoeuvre. Il en va pour cette opposition de sa crédibilité aux yeux de "l'opinion publique". Le pouvoir, lui-même, s'il veut donner une crédibilité à ses promesses se doit de prendre quelques mesures de démocratisation effec-

Marchandages et

Or, au bout de plusieurs décennies de dictature destourienne et de deux années d'étouffement total des libertés démocratiques et syndicales, le moindre souffle libéral libère des énergies énormes. Le phénomène de politisation à une large échelle, que nous connaissons depuis peine un mois et demi, en est une des manifestations les plus claires. De même, la réactivation des partis politiques et de la presse. C'est le cas également de la presse spécialisée dans le sensationnel qui, tout en soutenant le nouveau président, se fait souvent tribune des oppositions démocratiques, publiant communiqués, points de vue et interviews de tous ceux qui ont quelque chose à revendiquer ou à reprocher au pouvoir bourguibiste. L'intelligentsia démocratique qui a sombré dans une sorte de coma profond lorsque les illusions de la politique d'ouverture de Mzali se sont évanouies, retrouve de l'ardeur à la critique, se réunit et élabore textes et pétitions. Cela, au vrai, n'inquiète que modérément le pouvoir. Par contre, la dynamique spontanée de recomposition syndicale est plus lourde de dangers pour la réalisation de ses projets de démocratie musclée. Les syndicalistes en effet, reprennent courage et recommencent à tenir des réunions. Des instances légitimes de l'UGTT se reconstituent (régionales et sectorielles, syndicats de base, etc.) ; les pétitions et communiqués de syndicalistes affluent dans les rédactions des journaux ; la commémoration de l'assassinat de Farhat Hached, fondateur de l'UGTT, a été l'occasion de nombreux rassemblements devant les locaux syndicaux occupés par le syndicat fantoche. Les syndicalistes légitimes et les travailleurs ont même récupéré leur local à Meknessi, une petite localité de Sidi Bou Zid, le temps d'un meeting. Dans certaines entreprises, parmi les plus importantes, les grèves réapparaissent, dans la métallurgie le bâ-

Certes ce processus ne fait que démarrer, mais déjà il met en relief la question clé de toute démocratisation en Tunisie : la place et le rôle de l'UGTT sur la scène sociale et politique.

Une crise économique profonde

Le pouvoir parviendra-t-il par d'autres moyens que la répression à étouffer le renouveau de l'action syndicale ? Pourra-t-il empêcher que les syndicalistes légitimes ne balayent les hommes des milices destouriennes qui, sous la direction de Abdelaziz Bouraoui, jouent la comédie du syndicalisme ? Si l'on admet l'hypothèse que le pouvoir parvienne à un accord avec la direction légitime et avec Habib Achour moyennant une sorte de Pacte social et le renoncement aux luttes revendicatives, un tel accord pourra-t-il durer dans un contexte de crise économique et d'austérité ? Si cet accord ne se réalise pas, c'est-à-dire si le pouvoir maintient le statu quo répressif vis-à-vis de l'UGTT, comment pourra-t-il aux associations comme la Ligue tunisienne des droits de l'Homme (LTDH), à la presse, aux partis réformistes et même aux partis libéraux bourgeois d'agir librement, alors que les travaileurs, et les syndicalistes s'engouffrent dans la moindre brèche pour faire entendre leur

Encore une fois, soulignons-le, le caractère structurel, permanent et de plus en plus profond, de la crise économique en Tunisie interdit toute illusion quant à une démocratisation importante et durable du

Si l'opposition démocratique et ouvrière est, malgré sa crise, assez forte, potentiellement, pour menacer la poursuite de la politique d'austérité, elle est cependant encore trop faible pour imposer par ses luttes le respect des libertés dé-

Une hypothèse est souvent avancée qui prévoit que le nouveau régime ne pouvant guère s'appuyer durablement sur le

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PSD sera contraint de chercher des appuis du côté de l'opposition libérale ou, en tous cas, de jouer sur l'équilibre entre destouriens et libéraux, à travers, peut-être, la création d'une troisième force du genre "Parti du Président". Cette hypothèse qui surévalue les capacités de manoeuvre du nouveau pouvoir, ne tient pas suffisamment compte des liens étroits que continue d'avoir l'équipe actuellement dirigeante avec le "vieux" régime destourien, ni des multiples obstacles politiques et sociaux relevés plus haut. A moyen terme, l'hypothèse inverse est plus probable : si le nouveau pouvoir ne peut s'appuyer sérieusement sur le PSD, s'il ne peut pas non plus s'appuyer, même partiellement sur l'opposition à cause des risques que cela n'encourage indirectement l'essor des luttes populaires, alors il ne lui restera plus que le choix de se recroqueviller sur ses institutions répressives, police et armée, les seules en lesquelles Ben Ali et son Conseil de sécurité peuvent a voir confiance. Par ailleurs, les liens privilégés de Ben Ali avec les Etats-Unis n'incitent guère à l'optimisme quant à la démocratisation.

L'après-bourguibisme

La commencé !

L'après-bourguibisme a donc commencé. Bourguiba n'est pas mort, les masses ne l'ont pas éjecté. Son départ est l'œuvre du régime lui-même, mû par une sorte d'instinct de conservation (sans négliger l'influence américaine). Le moment était bien choisi : légère détente sur le plan économique, léthargie des masses, déliquescence de l'opposition organisée. L'initiative, incontestablement, est dans le camp de la bourgeoisie. Trop de facteurs cependant s'opposent à une stabilisation politique. En premier lieu le fait que la direction actuelle de l'Etat bourgeois est loin d'avoir trouvé la forme de gouvernement capable de se substituer efficacement au régime bonapartiste bourguibien, en tenant compte des profondes modifications qu'a connues la société tunisienne depuis 30 ans. Une autre inconnue demeure dont les conséquences ne pourraient qu'être déterminantes pour l'évolution de toute la période de "transition" à venir l'attitude du mouvement de masse. Les travailleurs trouveront-ils le chemin de leur indépendance de classe. Seront-ils capables de reconstruire leur organisation syndicale autour d'une orientation de lutte ? Le foisonnement de l'avant-garde et de la gauche permettra-t-il l'émergence d'une direction capable d'éviter aux travailleurs les pièges de "l'union nationale" et autres désastres comme l'écrasement de l'UGTT en janvier 1978 et son démantèlement en octobre 1985?

Si la classe ouvrière et l'ensemble des masses populaires entament l'après-Bourguibisme en position de faiblesse, contradictions de la période de tion" qui vient de s'ouvrir offrent incontestablement des perspectives importantes de luttes et de radicalisation.

Décembre 1987

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