Le lundi 25 avril à l'aube, c'est spontanément que l'un après
POLOGNE
Le défi à Jaruzelski
AU DEPOT DES TRANSPORTS EN COMMUN DE BYDGOSZCZ et Inowroclaw, la tension montait depuis des semaines. l'autre, les chauffeurs refusent de partir en ville. Un rassemblement se forme et grandit. C'est la grève. Cyril SMUGA
ANIQUE, le chef du syndicat offinégociations pourraient finalement aboutir, que la grève est illégale... Rien n'y fait. Les travailleurs veulent immédiatement discuter et, en attendant le résultat, ils sont près de 2 500 à se croiser les bras. Une délégation est formée. Une liste de dix revendications est dressée : augmentation de salaires 150% pour tous, remise en état du matériel roulant, système de compensation automatique de la hausse des prix et, enfin, destitution du directeur.
Au bout de 12 heures de grève, le préfet lâche 68,75% d'augmentation du salaire horaire de base. Sur le reste, la négociation se poursuivra... plus tard. La grève est finie sans avoir atteint tous ses objectifs, mais le sentiment de victoire est général.
Ceux de Nowa-Huta
Le 26 avril, dès le matin, les discussions vont bon train au laminoir-presse du complexe sidérurgique "Lénine" de Nowa-Huta, dans les faubourgs de Cracovie. Construite dans les années 50, c'est la plus grande unité industrielle de Pologne, avec plus de 30 000 personnes. Les salaires sont supérieurs à la moyenne nationale. Les structures de Solidarité, malgré la répression, restent présentes et publient régulièrement des bulletins. En 1981, ce fut l'un des bastions du mouvement pour l'autogestion.
A 9 heures du matin, les 700 ouvriers du laminoir-presse partent en grève, rapidement suivis par ceux du laminoir à froid, du laminoir à petits fers et du train à froid. Des comités de grève sont élus dans les ateliers. A 14 heures, la tôlerie rejoint le mouvement, la grève touche maintenant 4 000 ouvriers. Les Conseils d'autogestion soutiennent la grève, le syndicat officiel s'y oppose farouchement. Dans l'après-midi, des tentatives de négociations ont lieu avec les deux vice-directeurs : ils n'ont rien à proposer. A 18 heures, l'atelier mécanique débraye à son tour. Les grévistes sont déjà près de
8 000. Un comité central de grève est élu, présidé par Andrzej Szewczuwaniec du laminoir, il est composé de neuf membres, tous militants de Solidarité en 1980-1981. Des jeunes militants de l'opposition mettent en place un service d'information téléphonique sur la grève. C'est auprès d'eux que nous avons pu obtenir l'essentiel des informations sur la
Une cahier de revendications est rédigé. Les grévistes exigent :
- l'augmentation de 30% du salaire de base (cette revendication passera ensuite à 50%) ;
- la garantie que les grévistes ne seront pas réprimés ;
- le payement intégral des jours de grève;
- la publication dans les médias des informations sur la grève ;
- l'échelle mobile automatique ;
- le doublement de la compensation salariale accordée lors des hausses des prix de février dernier (de 6 000 à 12 000 zlotys par mois) pour tous les travailleurs de l'industrie, de la santé et de l'éducation, ainsi que pour les pensionnés et les retraités ;
l'augmentation des primes pour le travail dangereux et épuisant ;
- la réintégration à leurs postes de travail, des militants de Solidarité licenciés depuis 1981 et en particulier des dirigeants de la Commission ouvrière des siEdward Nowak.
A 23 heures, les négociations commencent entre le directeur général, rentré d'urgence d'une réunion ministérielle à Varsovie, et le comité de grève. Le directeur n'est prêt à céder que sur un point : la compensation salariale de la hausse des prix. Les négociations sont rompues à 3 heures du matin, le 27.
D'autres ateliers se joignent à la grève : celui des matériaux ignifugés, le laminoir à froid, le train à tuyaux... C'est plus d'une dizaine d'ateliers qui sont paralysés par une grève touchant déjà 20 000 travailleurs. Le 27 avril, l'acierie s'installe dans la grève. De nouvelles revendications apparaissent au cours des assemblées générales tenues dans les ateliers en grève : revalorisation des pensions et retraites, augmentation générale des salaires pour les travailleurs des deux secteurs les moins payés en Pologne, l'enseignement et la santé. Enfin, le débat porte sur le pluralisme syndical. Les grévistes ont d'ores et déjà décidé de le résoudre à leur manière. A l'issue de la grève, les comités de grève seront automatiquement transformés en comités constitutifs de leur propre syndicat dans chaque atelier. La question de savoir si ce sera Solidarité ne se pose même pas, chacun connaît la réponse, quel que puisse être le nom que, pour des raisons tactiques ce syndicat pourrait prendre. Le comité de grève s'élargit à des représentants des ateliers qui ont rejoint la grève plus tard. La grève s'organise : il est décidé que chaque équipe passera 16 heures de suite dans l'usine, puis prendra 8 heures de repos. Sans qu'il s'agisse d'une grève avec occupation à proprement parler, les travailleurs maintiendront la pression par leur présence massive à tout moment.
La direction doit céder
Après avoir essayé, sans résultat, de diviser les grévistes en tentant de négocier atelier par atelier, la direction accepte une nouvelle négociation avec le comité de grève. Mais c'est une fin de non-recevoir que le directeur apporte aux délégués des grévistes. Il accepte de céder partiellement sur les salaires en augmentant de 50%, non pas le salaire de base, mais le salaire total. Sur les autres revendications, il n'a rien à dire, mais il menace : "c'est à prendre ou à laisser. En cas de refus de votre part, je ne pourrais plus garantir la sécurité dans lentreprise et ce sont les forces de l'ordre qui s'en chargeront... Le comité de grève refuse. Entre la revendication des grévistes et la proposition du directeur, la différence est substantielle. Et il n'est pas question de céder sur la réintégration des dirigeants syndicaux licenciés après le coup d'Etat (deux d'entre-eux, Jan Ciesielski et Stanislaw Handzlik sont d'ailleurs parmi les Bré. vistes), ou sur les garanties de sécurité, ou sur les revendications pour les autres catégories des travailleurs. Le directeur joue la peur et le pourrissement ; il dépêche la maîtrise pour faire signer aux grévistes une déclaration individuelle stipulant qu'ils participent à une "grève illégale" Les ateliers qui ne peuvent, pour des raisons techniques, cesser le travail - notamment les hauts-fourneaux et le transport intérieur de l'usine - votent des déclarations de solidarité avec les grévistes. L'écho de la grève commence à se répandre dans le pays.
Le 28 au matin, un millier d'étudiants de Cracovie ont organisé une manifestation de soutien et un meeting où les représentants de diverses organisations oppositionnelles - mouvement "Liberté et Paix" (WiP), le syndicat étudiant dissous NZS, le Parti socialiste polonais (PPS) et la Confédération de la Pologne indépen-
Le 26 avril à 9 heures du matin, nous avons commencé la grève au
Nous exigeons l'augmentation de la compensation des hausses de prix à 12 000 zlotys pour tous les travailleurs de l'industrie, de la santé et de l'enseignement, ainsi que pour les retraités. Dans notre cahier de revendications, nous exigeons également l'échelle automatique et permanente des salaires, équivalent a l'augmentation des prix des
La politique économique des autorités de la République populaire de Pologne a amené des millions de travailleurs et leurs familles, au bord de la misère. Nous refusons de nous serrer la ceinture sous la contrainte. Notre confiance dans les réformes promises par le Parti est épuisée. En boycottant le référendum de novembre, nous avons rendu au pouvoir la monnaie de sa pièce. Au mépris et à l'humi-
Nous exigeons une augmentation du salaire de base de 50% pour tous les travailleurs du combinat. Nous voulons retrouver ainsi le droit à la journée de huit heures, conquis voilà longtemps. Nous voulons que nos salaires nous assurent ainsi qu'à nos familles, une vie digne et lonté des travailleurs qui nous ont élus comme leurs représentants. La vie a montré une fois de plus que les délégués élus par le syndicat officiel dans la sidérurgie, ne représentent pas les intérêts de l'ensemble des travailleurs. Nos négociations avec la direction du combinat sont timider par la menace d'une intervention des forces de l'ordre, constitue une expression de l'arrogance de l'administration. Nous leur répondons avec tout notre sens de la responsabilité que nous, travai-
Nous remercions tous ceux qui nous appuient activement avec leurs actions de solidarité. Nous te remercions Lech, pour les mots dante (KPN) - appellent à soutenir et à élargir la grève. Les manifestants seront violemment dispersés par la police. A Wroclaw, le PPS a organisé un meeting devant l'usine Dolmel lors de la sortie du travail de la première équipe. Jozef Pinior y a appelé à soutenir la grève des sidérurgistes de Cracovie. Le service de sécurité de l'entreprise a tenté d'interrompre le meeting en arrêtant Pinior, mais les travailleurs se sont interposés et l'ont arravigiles. Néanmoins, plus tard, Jozef Pinior et deux autres militants du PPS Borowczyk et Jolanta Skiba, étaient arrêtés par la police : le 29 à midi ils n'avaient toujours pas été libérés. La police a également procédé à l'arrestation à de Zbigniew Bujak et Janusz Onyszkiewicz.
Solidarité des autres régions
Des motions de soutien aux grévistes parviennent de diverses régions de Pologne : Lech Walesa lance de Gdansk un appel à la préparation de la grève dans les régions de Wroclaw, Gdansk et Szczecin, au cas où les autorités tenteraient de briser le mouvement par la force. A Bielsko-Biala, une ville industrielle distante d'une centaine de kilomètres de Cracovie, des appels à la grève apparaissent dans la fabrique automobile FSM (liée à la firme Fiat par des accords de coopération), au dépôt des transports en commun et parmi les travailleurs des car inter-urbains. A Ostrowiec Swietokrzyski, un appel à la grève est lancé dans l'aciérie locale. Enfin, à Stalowa Wola, dans le centre du pays, la grève doit commencer le 29 avril si la direction ne réintègre pas deux militants, licenciés quelques jours plus tôt après un meeting de protestation contre la hausse des prix qui avait réuni 5000 travailleurs de l'usine. En Haute-Silésie, les militants du PPS ont diffusé le journal du comité clandestin de Solidarité de l'acierie Huta Katowice devant les portes de cette usine, le 26 avril à 14 heures.
Le 29 avril, la situation se tend dans l'acierie "Lénine" de Cracovie : la direction tente de confisquer aux grévistes les laissez-passer qui permettent d'accéder à l'usine, ce qui équivaut à un licenciement. En réponse, les travailleurs qui assurent le transport intérieur de l'usine annoncent un arrêt du travail pour la mi-journée (qui condamnerait tout le complexe à la paralysie et imposerait notamment l'arrêt rapide des hauts-fourneaux). Ils se déclarent ensuite prêts à partir grève active (c'est-à-dire en soumettant à l'autorité du comité de grève, la maîtrise et les cadres). A 12 heures, la centrale d'oxygène est à son tour à moitié paralysée par la grève, ce qui met également en cause le fonchauts-fourneaux. d'une conférence de presse tenue à Varsovie, le porte-parole du gouvernement Jerzy Urban n'exclue pas la "pacification" du mouvement par la police. "C'est une décision qui dépend du directeur", explique-t-il. Le syndicat officiel OPZZ, qui s'oppose à la grève, négocie avec le directeur sur vistes. L'élargissement de la grève se fait lentement : les assemblées tenues le matin dans les dépôts des bus et des tramways, ont décidé d'une grève d'avertissement d'un quart d'heure ; la grève démarre dans une filiale des acieries Lénine de la ville voisine de Bochnia. A Stalowa
Wola, un comité de grève est élu avec, à sa tête, l'ouvrier Wojtas, président du comité constitutif public de Solidarité dans l'aciérie. A Cracovie, c'est au sein de l'hôpital de l'Académie de médecine que la solidarité est la plus prompte à démarrer.
Le 29 avril à 11 heures, lors d'une assemblée générale, un comité de protestation est formé ; il appelle à se solidariser avec sidérurgistes et à développer des
La généralisation des grèves se heurte cependant à deux difficultés. D'une part, les autorités ont relancé le mouvement de versement anticipé de la prime liée aux bénéfices des entreprises. Dans certaines d'entre elles, c'est une somme équivalent à plusieurs mois de salaires que les travailleurs obtiennent en une fois. Par ailleurs, il semble que le gouvernement prépare une baisse d'impôt des entreprises, ce qui permettrait aux directeurs d'avoir plus de
Déclaration du Comité de grève du combinat sidérurgique "Lénine".
combinat sidérurgique Lénine.
articles indispensables pour vivre.
liation, nous avons répondu par le mépris.
un repos mérité après le travail.
difficiles. Mais nous avons bon espoir de parvenir à un accord.
Ileurs en grève du combinat, sommes disposés à céder à nos nos propres postes de travail.
que tu nous a envoyés au début de notre chemin.
comme nous sommes avec fol, pour le meilleur et pour le pire.
flexibilité sur les questions salariales. D'autre part, contrairement à août 1980 lorsque toute l'opposition était unie pour offrir aux grévistes la perspective d'une généralisation de la grève afin d'imposer la reconnaissance des syndicats libres, des hésitations se font jour aujourd'hui parmi les principaux dirigeants de Solidarité quant à la possibilité et l'utilité d'élargir le mouvement. Les illusions sur une hypothétique démocratisation du régime sous la pression supposée de Gorbatchev, cumulée avec celle de luttes sociales qui resteraient circonscrites, et la peur de voir se répéter le scénario de décembre 1981, en sont la source.
Quelle qu'en soit l'issue finale, la grève des sidérurgistes de Nowa-Huta a d'ores et déjà transformé le climat social en Pologne. La politique d'austérité du ré gime du général Jaruzelski, qui correspond aux vœux du Fonds monétaire international, aura bien du mal à s'imposer. Et la revendication des libertés syndicales se posera avec plus de forces que jamais.
le 29 avril 1988 Nowa-Huta, 27 avril 1988, à 22 heures. Comité de grève du combinat sidérurgique Lénine