Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EDITORIAL

20 ans après...

Inprecor n° 266, 23 mai 1988 · p. 3 · 1 048 mots

Stalinisme URSS et Russie

68-88

1968 RESTERA dans l'histoire comme une année millésimée pour la révolution. Une ère nouvelle pour les combats révolutionnaires s'est alors réellement ouverte. Presque synchronisées à l'échelle internationale, les luttes avaient une dynamique anti-capitaliste, anti-impérialiste, anti-bureaucratique.

ES "DAMNES DE LA TERRE" ne bornaient plus leur horizon au nationalisme bourgeois. La révolution socialiste était à l'ordre du jour. Dans les pays de l'Est, le Printemps de Prague semblait donner une crédibilité à un socialisme non-bureaucratisé, à une réelle démocratie ouvrière. Dans les pays impérialistes, la jeunesse révolutionnaire rompait avec le carcan du stalinisme. Jamais depuis la révolution d'Octobre, l'internationalisme ne s'était incarné de façon aussi concrète dans les luttes : "les frontières ont s'en fout !". "Intérêt national, intérêt du capital", scandaient les manifestants de Mai 68 rompant avec le jacobinisme cocardier du PCF. Le Che nous l'avait enseigné, il fallait "créer un, deux, trois Vietnam" pour disperser les forces de l'impérialisme.

Le tour de l'Europe

Le redémarrage des luttes en Europe est l'un des apports les plus importants de Mai 68. Les séquelles des accords de Yalta, le partage du monde conclu après la Deuxième Guerre mondiale, pesaient sur le prolétariat. Après la défaite des grandes luttes de l'après-guerre, le mouvement ouvrier était en recul, son potentiel de combat semblait atteint, le réformisme social-démocrate ou stalinien dominait. Au début des années 60, la révolution semblait renvoyée aux calendes grecques. Les effets de l'expansion économique amenaient André Gorz à théoriser : le capitalisme avait perdu sa base naturelle de misère et de refus, l'inévitabilité des crises était remise en question.

Les luttes étudiantes avaient pris leur essor dès le début des années 60 dans de nombreux pays capitalistes, le Japon, les Etats-Unis, l'Allemagne... Mai 68 représente un changement qualitatif car c'est la première fois que s'opère une jonction entre la jeunesse scolarisée et la classe ouvrière qui débouche sur une situation révolutionnaire. En France, cette lame de fond, unique dans le siècle, va ébranler le capitalisme et répercuter ses ondes de choc à l'échelle internationale. Il est à la mode de mettre en valeur la dimension étudiante de 68 sous prétexte que la mobilisation ouvrière aurait été moins autonome et moins radicale. C'est oublier que la paralysie du pouvoir fut le résultat de l'occupation généralisée des usines et des lieux de travail. Il suffit de comparer les mobilisations étudiantes des autres pays, pour comprendre que ce "nouvel acteur historique" ne le fut en France que parce qu'il fut relayé par la plus grande grève générale du siècle Plus convaincant encore est l'exemple de décembre 1986 : cette mobilisation jeune plus massive que celle de 1968, n'a en rien, ébranlé les fondements de la société à la différence d'il y a vingt ans.

Les retombées internationales de 68 furent considérables : elles permirent un renouveau de l'internationalisme et de son corollaire, la nécessité d'une Internationale révolutionnaire, en lui donnant un contenu politique non dévoyé, comme aujourd'hui au profit des idéologies caritatives.

Mai 68 a confirmé également les grandes lignes d'une stratégie révolutionnaire pour l'Europe occidentale : la grève générale comme première étape vers la conquête du pouvoir, la nécessité l'auto-organisation dans de véritables comités de masse où règne le pluralisme politique, la nécessité de la grève active et de la remise en marche des usines par les travailleurs eux-mêmes comme prémisse du pouvoir ouvrier et, compte-tenu de la brièveté de la période pendant laquelle la question de la prise du pouvoir est posée, la nécessité d'une direction révolutionnaire à influence de masse.

Voilà pour l'actualité stratégique de Mai.

Restent les interrogations ur l'évolution ultérieure des événements. L'expé- nos res de conon surer nos erreurs d'évaluation. S'il y a bien eu synchronisation internationale des luttes comme en témoigne ce numéro d'Inprecor, nous avons cru à une évolution linéaire de la radicalisation en Europe, nous avons eu tendance à sousestimer les inégalités de développement de la conscience de classe dans les de la révolution mondiale et leur interaction eut des effets autres que ceux que nous attendions ; les conséquences sur la classe ouvrières des pesanteurs bureaucratiques dans les pays de l'Est, l'invasion soviétique en Afghanistan, la répression des travailleurs polonais, l'invasion du Cambodge et la révélation des horreurs du régime Pol pot, ont redoré provisoirement le blason du capitalisme, tendance que la révolution nicaraguayenne n'a pu inverser.

Le poids du stalinisme

En second lieu, nous avons sousestimé la lenteur des phénomènes de recomposition du mouvement ouvrier, la difficulté de reconstruire une direction révolutionnaire en période de crise économique et le cours droitier qu'allaient prendre dans un premier temps les courants qui rompaient avec le stalinisme. Le capitalisme s'est vu conforté dans sa survie par l'incapacité des régimes dits listes" à satisfaire à la fois les besoins sociaux et les aspirations démocratiques et libertaires que Mai 68 avaient mis pour longtemps à l'ordre du jour.

20 ans après, il est de bon ton d'affirmer que le socialisme porte en lui la bureaucratie comme la nuée porte l'orage. Nous n'aurions pas vu alors dans notre internationalisme naif se tisser comme une trame invisible, les dégénérescences futures des révolutions.

Sans doute le socialisme paye-t-il fort cher le prix du retard de la révolution dans les pays capitalistes industrialisés que les fondateurs du marxisme avaient placée au centre de leurs perspectives. Léon Trotsky le soulignait déjà dans la Révolution trahie : "Marx ne prévoyait pas la victoire de la révolution dans un pays arriéré (...) Lénine ne prévoyait pas un si long isolement de l'Etat soviétique (...) La crise révolutionnaire d'après-guerre n'a cependant pas amené la victoire du socialisme en Europe : la socialdémocratie a sauvé la bourgeoisie. La période qui paraissait à Lénine et ses compagnons d'armes devoir être une courte "trêve", est devenue toute une époque de l'histoire. La structure sociale contradictoire de l'URSS et le caractère ultra-bureaucratique de l'Etat soviétique sont les conséquences directes de cette singulière 'difficulté historique imprévue, qui a en même temps, amené les pays capitalistes au fascisme ou à la réaction préfasciste"

En cette fin de siècle qui semble faire un pied de nez à ses débuts, Mai 68 occupe une place charnière, car c'est le potentiel révolutionnaire du prolétariat qui a été confirmé. D'où l'acharnement de nombreux idéologues à escamoter sa dimension historique et stratégique. Il reste à confirmer l'essai.

16 Mai 1988

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