LA SALE GUERRE s'élevant des ghettos noirs après l'assassinat de Martin Luther étudiants ; l'annonce-surprise par le Président Johnson qu'il se
"Black Power" sur le podium des Jeux Olympiques ; les concerts
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ETATS-UNIS
EN 1968, la télévision révèle au monde la profondeur du mouvement contestataire aux Etats-Unis : la fumée
King ; le doyen de l'université de Columbia détenu par les retirait de la course à la présidence ; l'assassinat de Robert
Kennedy; la répression policière des manifestants pacifistes à Chicago ; les athlètes noirs américains faisant le salut du pacifistes devant les immenses assemblées de jeunes.
John BARZMAN
A
U CŒUR de cette radicalisation, il y a la guerre du
Vietnam et son impact matériel et idéologique. Cela fait plus de deux ans qu'il y a environ 500 000 soldats américains au Sud-
Vietnam et que les bombardiers B-52 écrasent les villages et les rizières des zones libérées et le Vietnam du Nord. On commence à voir revenir les morts, les blessés et les anciens soldats traumatisés. Des millions de jeunes se demandent s'ils vont faire leur service militaire au Vietnam.
Leurs familles s'inquiètent. L'inflation s'accélère : la production est canalisée vers le secteur militaire et des goulots d'étranglement surgissent ça et là.
Avec l'offensive du Têt, les victimes ne sont plus des chiffres annoncés chaque par l'Etat-major. On apprend des jour noms de bataille comme Khe Sanh. On voit des enfants brûlant au napalm à la télévision. L'immense dispositif militaire américain se révèle non seulement incapable de vaincre, mais susceptible d'effondrements comme celui qui a permis au
Vietcong d'arriver à l'ambassade améri-
Saïgon. Le général américain à caine
Westmoreland réclame plus de troupes et lus de bombardements. Le président ohnson hesite.
Bien avant que les effets matériels de la guerre ne se fassent sentir à cette échelle, le mouvement anti-guerre avait
"тоdémarré, en 1965, sur des bases rales" : opposition à la violence chez les pacifistes et les forces religieuses comme les Quakers ; droit à l'auto-détermination des peuples chez les citoyens qui exigent que les Etats-Unis mettent leurs actes en rapport avec leurs idéaux proclamés; solidarité avec les peuples de couleur chez les Noirs radicalisés; anti-impérialisme conscient de la gauche.
Déjà, le 15 avril 1967, plus d'un demi- million de personnes manifestent contre la guerre à New York et San Francisco. A mesure que l'information circule sur la torture et les atrocités, la conscience populaire s'éveille. Mais il faut plus d'un an et demi pour que les médias révèlent le terrible massacre de My Lai, le 16 mars 1968, au cours duquel toute la population d'un village, soit 799 hommes, femmes et enfants, sont froidement abattus par un détachement sous les ordres du lieutenant Calley.
La révolte étudiante
Après l'offensive du Têt, cette opposition se radicalise et devient de plus en plus massive. Une grève internationale des étudiants contre la guerre, le 26 et le 27 avril 1968, voit la contestation s'étendre des universités les plus en pointe, comme Berkeley et Madison, aux collèges techniques, agricoles, noirs et à ceux des petites villes, et surtout, aux lycées où des jeunes de 14 et 15 ans y prennent une part active.
Dans la foulée de cette grève internationale, les étudiants de Columbia, à New York, occupent cinq bâtiments et retiennent le doyen en otage. Ils protestent contre l'interdiction de manifester à l'intérieur des locaux universitaires, contre la condamnation de six étudiants qui avaient dénoncé les accords liant la recherche universitaire au Ministère de la Défense et donc à la guerre, et contre la destruction du quartier noir autour de l'université pour y créer des logements chics.
La grève dure sept semaines et regroupe, à son point culminant, 6 000 personnes représentées par des délégués à un comité de coordination. Un de ses dirigeants, Mark Rudd, l'explique ainsi : "Nous avions été élevés avec l'holocauste en Europe comme définition de l'enfer... (Lorsque nous avons appris ce que les Etats-Unis faisaient au Vietnam), nous avons compris que cela se passait dans notre vie. A juste titre, nous avons refusé d'être de '"bons Allemands'."
C'est aussi dans cet esprit que des centaines de jeunes brülent leur carte de service militaire au cours des grands rassemblements contre la guerre.
Martin Luther King
Get le mouvement noir
Le 4 avril 1968, le dirigeant noir le plus représentatif, Martin Luther King, est assassiné à Memphis. King avait été l'apôtre de l'action de masse non-violente et de l'alliance avec les libéraux blancs. Il est éliminé au moment où il adopte des positions plus radicales. En effet, malgré les pressions énormes de l'establishment démocrate exigeant que le mouvement noir ne s'occupe que de droits civiques, King condamne la guerre du Vietnam lors de la mobilisation anti-guerre du 15 avril 1967.
Se tournant vers les travailleurs, il descend à Memphis soutenir une grève d'éboueurs noirs pour le droit syndical. Peu avant sa mort, il déclarait : "La révolution noire est bien plus qu'une lutte pour les droits des Noirs ; elle force l'Amérique à regarder en face tous ses défauts liés les uns aux autres — le racisme, la pauvreté, le militarisme et le matérialisme. Elle montre des maux profondément enracinés dans la structure même de notre société. Elle (...) suggère qu'une reconstruction radicale de la société est la véritable tâche à laquelle il faut s'atteler."
Quelques heures après sa mort, des révoltes spontanées éclatent dans les ghettos noirs de plus d'une centaine de villes américaines. Plus de 65 000 hommes de troupes sont mobilisés pour les réprimer, faisant 38 morts et 15 000 arrestations. L'assassinat de Martin Luther King semble confirmer que l'heure n'est plus à la négociation et à la non-violence, mais aux revendications "non-négociables" un des termes favoris de l'époque - appuyées sur la mobilisation combative et même l'auto-défense armée.
Le nationalisme noir se développe : au cours des années qui suivent, les étudiants noirs occupent des bâtiments pour réclamer des bourses, des cours d'histoire noire, des enseignants noirs ; le Parti des Panthères noires organise des patrouilles pour surveiller la police; des soldats noirs forment des cercles de lecture de Malcolm X; des "groupes noirs" apparaissent dans les syndicats de l'automobile; des associations de quartiers montent des cantines pour les écoliers noirs. Une évolution parallèle se dessine chez les militants chicanos, porto-ricains, d'origine asiatique et Indiens, chacun avec les spécificités de son milieu.
Contestation générale
C'est dans ce climat que Johnson décide de se retirer de l'élection présidentielle qui doit avoir lieu en novembre 1968. Plusieurs candidats se déclarent lors, dont deux proposent des solutions négociées à la guerre: Eugène MacCarthy, politicien libéral, et Robert
Kennedy, le frère du président assassiné. Ils obtiennent un bon score dans les primaires démocrates. Mais Kennedy est assassiné le 6 juin 1968.
Le congrès du Parti démocrate se tient, en août, à Chicago, dont le maire Daley, est réputé pour sa poigne de fer. Une manifestation contre la guerre a lieu. La police attaque violemment les manifestants. Il y a de nombreux blessés et un mort. Une centaine de soldats noirs de la base de Fort Hood, dans le Texas, manifestent contre leur envoi à Chicago pour réprimer les manifestants. Quarante-trois d'entre eux sont traduits en cour martiale.
Ici encore, les contestataires prennent conscience de la force de la machine à la-
UNIVERSITÉ POPULAIRE
OUI
quelle ils s'affrontent. Les uns chercheront une solution dans l'étude plus approfondie de la théorie révolutionnaire et dans un tournant vers la classe ouvrière ; les autres dans des alliances très larges avec toutes les forces contestataires ; d'autres enfin dans le durcissement de l'action, la désobéissance civile ou les attentats. La Students for a Democratic Society (SDS), les comités contre la guerre, les associations détudiants noirs et les organisations maoïstes et trotskystes voient gonfler le nombre de leurs adhérents.
Le mouvement anti-guerre rassemble toutes les oppositions, les politise et les radicalise. La contestation s'étend à tous les domaines mais, le plus souvent, elle ne gagnera un large public que deux ou trois ans après 1968.
Les femmes jeunes sont largement présentes dans ces actions, mais loin des feux de la rampe. La volonté de durcissement, les grands discours en assemblée générale, l'absence d'organisation spécifiquement féminine dans ces nouveaux mouvements, ont fait que le sexisme ambiant s'est reproduit au sein du mouvement. Des militantes femmes se séparent alors de ce mouvement pour réfléchir aux causes de cette situation, aux solutions et à l'action nécessaire. Elles entrent en résonance avec une immense demande sociale de la part des femmes. Deux ans plus tard, cette activité d'abord moléculaire débouche sur la première grande manifestation de femmes de la "deuxième vague du féminisme", le 26 août 1970, autour des revendications d'avortement libre et gratuit, de garderies d'enfants ouvertes vingt-quatre heures par jour, et de salaire égal à travail
Les préoccupations écologiques conduisent à la première Journée de la Terre, en 1970. Les homosexuels et lesbiennes forment des groupes revendicatifs. Les prisonniers préparent des mutineries. Dans presque toutes les disciplines universitaires, une minorité de chercheurs et de spécialistes remettent en cause le type de savoir qu'ils dispensent, réclamant une science au service du peuple. Des syndicats de travailleurs publics votent des motions contre la guerre. Les étudiants réclament le contrôle des universités et
L'année 1968 offre plusieurs modèles aux militants les plus radicalisés: le de "l'héroïque peuple vietnamien"; la révolution culturelle chinoise; l'humanisme révolutionnaire de Che Guevara; la révolte des étudiants mexicain, porte-parole de leur peuple. Mais c'est certainement le Mai français qui a le plus marqué. On enseigne dans les universités US que les Etats-Unis représentent l'avenir, que même la société française est en voie "d'américanisation", sa classe ouvrière s'embourgeoise. La réalité de mai prouve le contraire. La révolution reste possible.
En juillet 1968, à Berkeley, les étudiants protestent contre le bétonnage d'un espace vert et le rebaptisent "Parc du Peuple". Attaqués par la police, ils imitent consciemment les révolutionnaires de Paris et érigent des barricades. On espère que d'une façon ou d'une autre la classe ouvrière rejoindra le mouvement.
La classe ouvrière américaine en 1968? Elle est bien prétive. Les années 1968 à 1970 sont le point culminant de la multitude éparse de grèves qui n'ont pratiquement pas cessé depuis 1945, malgré le maccarthysme. Il y a en 1968, 5 045 grèves auxquelles 2,6 millions de travailleurs et de travailleuses participent en moyenne 18 jours chacun. Les dix-neuf millions de syndiqués rejettent, en moyenne, un sur huit des contrats proposés par les directions syndicales et les grèves sauvages atteignent leur chiffre record depuis la guerre.
Une minorité de syndiqués condamne la guerre. En novembre 1967, s'est créée l'Assemblée Syndicale pour la Paix, premier regroupement de syndicalistes en rupture avec la direction de la Confédération américaine du travail, l'AFL-CIO, autour de George Meany. C'est en 1968 que l'opinion de la base ouvrière commence à tourner, comme l'ensemble de l'opinion publique. Mais l'énorme bureaucratie de l'AFL-CIO verrouille les syndicats contre toute velléité d'action contestataire. Alliée au Parti démocrate au pouvoir, elle soutient la guerre du Vietnam et condamne les "excès" du mouvement noir.
Dans la mesure où l'activité syndicale et gréviste prend surtout l'inflation pour argument et que celle-ci est accélérée par la guerre, elle peut converger avec le mouvement anti-guerre. De plus, les dépenses militaires mordent de toute évidence sur les budgets sociaux. Deux ans plus tard, à l'occasion d'un Moratoire pour la Paix où toute la population est appelée à suspendre ses activités pendant un jour, des millions de travailleurs prennent des congés-
"la guerre les rend '. De jeunes soldats d'origine ouvrière s'adressent à leurs familles. y a encore très loin de là à une action politique organisée de la classe ouvrière. Même les militants les plus optimistes ne rêvent pas de révolution aux Etats-Unis, mais d'un grand front des opprimés, de grève générale contre la guerre ou de formation d'un parti ouvrier contestataire.
La culture de la jeunesse
Faut-il parler de la "culture de la jeunesse" dans un bilan politique de 1968 aux Etats-Unis ? Ce phénomène touche des millions de personnes : musique rock et folk, cheveux longs, habits informels, parler influencé par les Noirs, vie communautaire, presse "underground", marijuana et expériences sexuelles diverses. Rétrospectivement il est clair que ce mouvement a accompagné et fourni une base à la radicalisation contestataire et politique.
Il représente une rupture radicale avec le conformisme de l'époque maccarthyste où, les répressions d'ordre sexuel, culturel et politique s'ajoutant les unes aux autres, on ne trouvait de "littérature subversive" que chez de petits libraires marginaux, à côté de la pornographie et des romans "underground".
Les parents, ayant intériorisé ces ré pressions, se trouvent rejetés avec elles. Cette culture crée des canaux de diffusion pour les idées contestataires : journaux "underground", boutiques,
Ces mouvements contestataires ont largement disparu après 1976, mais pas formes et implanté leurs valeurs dans la population. Le droit à l'avortement, l'égalité des femmes et la représentation égale des minorités nationales sont aujourd'hui passés dans les mœurs. Ce qu'on appelle le "syndrome du Vietnam", c'est-à-dire l'op position à toute nouvelle aventure militaire américaine à l'étranger, est resté vivace. La nouvelle génération est en train de renouer avec cette période.
Mai 1988