Inprecor 1974–2004

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HAITI

Fin de l'intermède Manigat

· Inprecor n° 270, 18 juillet 1988 · p. 3 · 939 mots

il en a été chassé, le 19 juin, par ceux-là même qui l'y avaient

HAITI

Fin de l'intermède

Manigat

LESLIE MANIGAT n'a occupé le fauteuil présidentiel que pendant quatre mois. placé. En se jetant dans les bras des militaires haitiens, l'Internationale démocrate-chrétienne aura fait une bien mauvaise affaire. Arthur MAHON

ES ENQUETES réalisées avant les élections qui devaient se tenir le 29 novembre 1987 avaient montré que Leslie Manigat n'avait chance de pouvoir s'installer au Palais national. Les élections furent noyées dans le sang par des commandos de duvaliéristes et de militaires, avec semble-t-il, l'assentiment de la CIA. L'armée restait au pouvoir. Lorsqu'elle décida d'organiser une parodie d'élections, le 17 janvier, les quatre principaux candidats aux élections du 29 novembre appelèrent au boycott. Pour l'ambitieux Leslie Manigat, soutenu par l'Internationale démocrate-chrétienne, c'était là une occasion inespérée. Il accepta l'accord proposé par les militaires, qui se chargèrent de le faire "élire"... par 2% du

Leslie Manigat avait accepté d'être le prisonnier de l'armée. Mais il pensait être le plus malin. N'avait-il pas eu un brillant prédécesseur en la matière ? François Duvalier devint en effet président dans des circonstances assez similaires. Ce dernier réussit pourtant à se dégager de l'emprise de l'armée. S'appuyant sur les Tontons macoutes, il restructura le corps des officiers, y plaça ses hommes, et soumit l'armée à sa volonté. Mais à la différence de Duvalier, Leslie Manigat n'avait quasiment aucune base à l'intérieur d'Haïti. Le secteur anti-duvaliériste de la bourgeoisie avait escompté pouvoir exercer directement le pouvoir après le 29 novembre. Et elle n'accorda à Manigat qu'un appui des plus timides. Manigat n'était donc guère plus qu'un paravent pour le pouvoir militaire. Les Haïtiens sont restés complètement indifférents à son éviction, qui n'a été qualifiée de "coup d'Etat militaire" que par abus de langage.

L'armée avait décidé de faire entrer Manigat au Palais national parce qu'isolée internationalement après les massacres du 29 novembre, elle avait besoin d'une facade civile, et d'un président à même de faire revenir l'aide financière des EtatsUnis. Mais cette décision dut être imposée par la contrainte à certains secteurs duvaliéristes, fort hostiles à cette solution. En effet, l'année 1987 avait vu la victoire commune des barons du duvaliérisme et des militaires (qui, quoique majoritairement duvaliéristes, conservent leurs intérêts propres). Ensemble, ils avaient réussi à contenir les mobilisations de l'été qui avaient menacé le pouvoir militaire. Ensemble aussi, ils avaient empêché la bourgeoisie anti-duvaliériste de remporter un succès le 29 novembre. Certains se sentaient frustrés de leur victoire et des récompenses qui devaient l'accompagner, après deux années de difficultés et d'humiliations.

Les caisses vides

Or Manigat a subi un grave échec sur le plan international. Le Congrès des Etats-Unis a refusé d'augmenter son programme d'assistance réduit des deux-tiers (37 millions de dollars au lieu de 107). L'accroissement de l'aide de la France, du Venezuela et de Taïwan, celle promise par la RFA et le Canada, ne pouvaient suffire à combler le grave déficit qui en résultait.

Dans ces conditions, le compromis passé avec Manigat perdait beaucoup de son intérêt. Plusieurs facteurs ont précipité sa chute. En essayant d'élargir un peu ses marges de manœuvre, Manigat est entré directement en concurrence avec les duvaliéristes. Ils ne supportaient pas que le président essaye de placer ses partisans dans l'administration publique où les places sont chères. Ils virent d'un très mauvais œil - et empêchèrent - la tentative du gouvernement de mettre la police sous l'autorité du ministre de la Justice, ainsi que le prévoit la Constitution. L'annonce par le gouvernement d'un plan visant "la réorganisation contrôlée des comités de quartier et des brigades de vigilance, montées de façon non libre comme auparavant.." leur rappela la formation des Tontons macoutes. Et les manœuvres de Manigat pour s'appuyer sur les divisions de l'armée furent également très mal ressenties.

Les campagnes et les quartiers populaires n'ont pas été le théâtre de mobilisations comme en 1987. La pression de l'ar-

HATU

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TODAY SECT/ON mée, très forte en province, et souvent meurtrière, a joué un rôle dissuasif. Surtout, après les grandes luttes et les déceptions de l'année précédente, l'heure était plutôt à la réflexion et à la réorganisation dans les milieux populaires. Cependant, durant la présidence de Manigat, et en dépit de ses menaces et de l'intervention des forces de répression, les grèves se sont multipliées dans les usines de la zone industrielle de Port-au Prince. A cette instabilité sur le plan social est venue s'ajouter l'insécurité créée par les commandos terroristes qui cherchaient à déstabiliser Manigat et à intimider la population. Ce qui fait que la bourgeoisie a assisté sans déplaisir excessif au départ de Manigat.

Nouveau succès duvaliériste

Enfin, pressé par la Banque mondiale qui, pour accorder des crédits, demandait un redressement des recettes douanières, Manigat a tenté de s'attaquer au problème de la contrebande. C'était là s'affronter à toute une partie de l'armée qui tire de la des bénéfices importants. Elle s'est montrée capable de mobiliser à ce sujet de larges fractions de la population des villes portuaires, qui profitent elles aussi du trafic.

Au terme de plusieurs semaines mouvementées, au cours desquelles Leslie Manigat a tenté de s'appuyer alternativement sur un secteur de l'armée lié à la contrebande, symbolisé par le général Namphy, et sur un secteur spécialisé dans le trafic de drogue, représenté par le colonel Paul, le Président a été chassé du pouvoir et du pays le 19 juin. Les grands vainqueurs semblent être certains dignitaires duvaliéristes qui retrouvent des postes importants au sein de l'Etat. Mais les divisions de l'armée, qui ont failli conduire à l'affrontement physique, affaiblissent le pouvoir militaire, plus que jamais isolé internationalement.

4 juillet 1988.

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