HUIT ANS DE GUERRE dite de "basse intensité", ont déstabilisé nord-américains voyaient l'avenir avec optimisme : l'élection démocratique et le général Paul Gorman, du Commandement annonçait qu'en deux ans "nous aurons le contrôle de 80-90% du pays et la capacité de reconstruction de la guérilla sera très sévèrement entamée". Quatre ans ont passé et cet essai
EL SALVADOR
Une riposte de haute intensité toute la société, jusqu'aux plans nord-américains, sans résoudre aucun des facteurs sociaux et politiques qui sont à l'origine du conflit. En 1984 pourtant, les stratéges du président Napoleon Duarte offrait une façade
Sud des Etats-Unis, les troupes américaines "chargées"
de l'Amérique latine et massivement basées à Panama, de pax americana s'est transformé en échec.
Michel THEVENAZ
LUS PERSONNE ne nie cet échec.
P
Le sénateur M.O. Hatfield et les représentants J. Leach et G
Miller l'ont évalué en novembre
1987 en ces termes : "L'aide américaine pour 1987 atteint 608 millions de dollars, soit 105% du budget du Salvador. Ce pays atteint presque le record de dépendance que le Vietnam du Sud a connu au moment le plus aigu de la guerre du Vietnam" (1).
"la campagne contre-
'pacification' (sur le modèle conçu au Sud-Vietnam, ndir) n'a pas réussi à éroder la base sociale des rebelles (...) L'aide affectée à la guerre correspond à 45 000 dollars pour chacun des 7 350 rebelles, tandis que l'aide affectée aux réformes et au développement ne s'élève qu'à 105 dollars pour chacun des millions de Salvadoriens qui vivent dans un état de "pauvreté absolue" (...) Les effectifs de l'armée salvadorienne sont passés de 10 000 à 54 000 hommes depuis
1980. Malgré de bons salaires et indemnités, le recrutement ne couvre que 25% des besoins alors qu'il faudrait douze à quinze mille nouvelles recrues (...) Les activités des rebelles se sont étendues (...) L'ambassadeur américain a prévu qu'il faudrait encore sept ans pour marginaliser le
FMLN, c'est-à-dire jusqu'en 1994 !". On pourrait allonger la liste.
Ce rappel du Vietnam n'est pas fortuit.
Depuis leur défaite dans cette guerre la plus longue et la plus forte d'après-guerre contre un mouvement de libération nationale, les stratèges du Pentagone prétendu venir à bout des mouvements révolutionnaires par d'autres moyens. La
"guerre de basse intensité"
, comme ils l'ont appelée, devait remplacer l'envoi d'un fort contingent de améritroupes caines (coûteux, y compris en vies humaines, pour les Etats-Unis), par deux moyens complémentaires : la formation de troupes d'élite autochtones d'un côté, entraînées aux Etats-Unis, spécialisées dans la contre-insurrection et dotées d'un armement sophistiqué, tout ; le développement de réformes dites démocratiques d'autre part, allant de réformes agraires à la constitution de gouvernements élus et représentables, pour éroder la base sociale de la résistance. Le Salvador, minuscule pays sur la carte du monde, où une guerre civile ouverte a éclaté en octobre 1979 juste après la victoire des sandinistes au Nicaragua, est devenu le banc d'essai et le modèle de cette nouvelle stratégie nord-américaine. Il faut le rappeler pour mesurer la portée de
Le spectre du Vietnam
En 1984 en effet, ce projet (2) n'était sans espoir pour les Etats-Unis. L'élection de Duarte, opposant de vieille date à l'oligarchie salvadorienne, appuyé par de nombreuses organisations de masse, paysannes notamment, qui avaient signé avec lui un "pacte social" pour des réformes, avait canalisé les espoirs de larges secteurs populaires contre l'extrême-droite représentée par l'Alliance républicaine nationaliste (ARENA), responsable de toute la vague de terreur de 1980-1983, des Escadrons de la mort et du blocage intransigeant de toute réforme agraire sérieuse (3). L'injection de l'aide économique américaine et la relance de la réforme agraire stabilisaient pour un moment (en 1984/85) la chute constante du produit national par tête d'habitant et des sa-
Sur le plan militaire, l'armée salvadorienne quintuplait ses effectifs réguliers, formait des bataillons d'élite (huit aujourd'hui) et recevait une aviation moderne pour bombarder toutes les zones de conflit et les bases de la guérilla. Le FMLN lui-même, depuis l'échec de son "offensive finale" de janvier 1981, recomposait ses forces au prix de violentes tensions intérieures (4). Le plan du Pentagone n'était donc pas totalement irréaliste et toute la presse internationale entonnait le couplet de la "solution démocratique" exemplaire en marche au Salvador.
L'échec d'aujourd'hui n'en est que plus dur, non seulement pour Duarte, malade et hors jeu, mais pour les stratèges américains eux-mêmes et ce n'est pas sans raisons que les experts du Congrès nord-américain rappellent à ce propos le spectre du Vietnam : une fois de plus, la "paix américaine" n'arrive pas à ses fins.
Un désastre social
Quelques traits saillants permettront de mesurer d'abord le véritable désastre social qu'a engendré l'intervention nord-américaine. La guerre a amplifié la crise économique jusqu'à la catastrophe.
L'Institut économique de l'Université de San Salvador estime que de 1980 à 1986, le produit national brut par tête d'habitant a chuté de 16,7% et la revue de l'Université Centroaméricaine José Canas (jésuite) évalue la chute des salaires réels pour cette même période à environ 50%. "Selon le ministère de l'Economie, la valeur du panier de base familial pour le mois de mars, qui comprend les salaires réels, s'élève à 1 770,88 colones (1 dollar vaut 5 colones). En tenant compte de la population frappée par le chômage, il est évident qu'un pourcentage élevé de la population active a été dans l'impossibilité d'acquérir ce panier de base qui représente quatre fois la valeur du salaire minimum des travailleurs du commerce, de l'industrie et des services, et plus de sept fois celui des travailleurs du secteur agricole. Loin de s'améliorer, cette situation s'est aggravée encore au cours de 1987" (5). La même revue estime que le taux combiné de chômage complet et de sous-emploi atteint 65% de la population active, les syndicats de l'UNTS (6) vont même jusqu'a 78%. Selon eux, l'an dernier, la livre de haricots - principal produit de consommation quotidienne - a augmenté de 200%,
1) Report to the Arms Control and Foreign Policy Caucus (rapport officiel pour le Congrès des Etats-Unis, novembre 1987). On peut en lire de larges extraits en français dans Correos de Centroamerica, bulletin des Comités Amérique centrale de juin 1988.
2) Il a été notamment développé par Henry Kissinger, envoyé en mission centro-américaine par Reagan en 1983. Républicains et démocrates en faisaient alors leur modèle.
3) Au sujet de la réforme agraire, lire "L'échec de la réforme agraire", Michel Thevenaz, Inprecor numéro 267 du 6 juin 1988.
4) Le point culminant de cette crise a été l'assassinat de la commandante Ana Maria et le suicide du dirigeant historique Caetano Carpio ("Marcial") en avril 1983.
5) ECA, revue de l'Université Centraméricaine, février 1988. Voir aussi Coyunctura Economica, Institut économique de l'Université de San Salvador, numéro 11, février 1987
6) Unité nationale des travailleurs salvadoriens, créée en 1986, qui regroupe environ 250 000 travailleurs et une part importante des syndicats, associations de paysans et organisations diverses.
celle de riz de 50%, "en janvier 1986, on achetait avec 3 colones dix œufs et seulement sept en janvier 1987". 5 000 familles vivent dans des bidonvilles, 29 000 dans des maisons précaires à plusieurs familles, 14 600 dans des colonies illégales (quartiers surgis en terrains libres, sans services de base), 1 500 déplacés de guerre vivent sous des tentes, et 5 000 autres sur des terrains au bord des routes - soit au total, quelque 300 000 personnes dans la zone de la capitale, un quart de sa population (7).
Une légère reprise économique s'est manifestée l'an dernier dans la construction, suite au tremblement de terre d'octobre 1986, mais sans aucun effet multiplicateur sur d'autres secteurs. Au contraire, les exportations de café, qui forment un tiers des recettes de l'Etat, sont en baisse, tout comme la production elle-même. Le budget public, dont le principal poste est celui de la Défense, creuse chaque année un énorme déficit que l'aide extérieure (nord-américaine surtout) vient combler, mais au prix d'un service croissant de la dette.
Quant à l'aide américaine proprement dite, selon la revue ECA : "En 1987, trois dollars de l'aide nord-américaine étaient destinés à la guerre et à ses effets, contre un dollar consacré à remédier à ses causes. Même si ce rapport est plus bas que celui de 1985 (4 contre 1), le budget proposé par le gouvernement pour 1988 exprime un rapport de 3,5 à 1. On continue donc d'utiliser l'aide "économique" pour stimuler l'effort guerre". La loi américaine, précisons-le, interdit en principe d'utiliser l'aide économique et alimentaire à des fins militaires. Les experts du Congrès expliquent à ce propos : "Comme dans le cas de la guerre du Vietnam, du personnel américain est sur place pour promouvoir une campagne contre-insurrectionnelle incluant des "actions civiles" dans les régions rurales pauvres et la création de groupes de "défense civile" chargés de patrouiller et d'informer sur les mouvements des rebelles. Alors que bien des villageois refusent d'intégrer ces patrouilles, par crainte de représailles éventuelles des rebelles, les commandants locaux les intègrent de force en bloquant l'aide économique américaine jusqu'à ce que ces patrouilles soient formées" (8).
Ces quelques exemples suffisent à montrer ce que signifie, sur le plan social et humain, le plan de "paix américaine" mis en route depuis cinq ans au Salvador. La "réforme" agraire a vendu (et non distribué) la terre à certains paysans, les chargeant de dettes. La crise économique a amplifié le chômage, et la guerre a fait de milliers de paysans pauvres, des déplacés privés de tout. L'Etat dépense pour la guerre et s'endette auprès des Etats-Unis qui eux, alimentent cet effort de guerre à un niveau supérieur au budget public.
L'intelligence du FMLN
Ce prix social, Reagan, Duarte ou l'extrême-droite d'ARENA, étaient et restent prêts à le payer, pour autant qu'ils gagnent la guerre. Or, sur le plan militaire aussi, les résultats sont loin du compte. Les Forces armées elles-mêmes reconnaissent pour 1987, 3 285 morts et blessés, soit 6% de leurs effectifs et 20% de plus que l'année précédente. De son côté, le FMLN en comptabilise 8 079, soit 14,7% des 55 000 hommes de l'armée. En retour, les Forces armées estiment les pertes du FMLN à 1 674 hommes, soit moins de 4% de plus que l'année précédente.
Deux indices militaires s'ajoutent à ce sinistre tableau. Au cours de 1987, le FMLN a appelé à sept grèves des transJUNTA 1 EL SALVADOR ports, notamment au mois de mai en soli-
Get au début novembre contre l'assassinat du président de la Commission des droits de l'Homme, H. Anaya. Selon tous les observateurs, ces grèves ont été largement suivies (autour de 90%), y compris dans la capitale, forçant l'armée à interrompre ses opérations pour mobiliser 45 000 hommes environ pour des services de transport par camion. Autre indice, lattaque surprise de des principales casernes, raiso, en mars 1987, poste-clé à l'entrée du Chalatenango, a non seulement détruit pour la seconde fois un bastion qui avait été reconstruit selon les méthodes les plus sophistiquées, mais également forcé le commandement militaire à utiliser ses troupes d'élite pour tenir les points stratégiques, alors qu'elles devraient être disponibles pour des opérations. Incontestablement, le FMLN a su reprendre l'initiative militaire et les conseillers américains comptent maintenant qu'il faudra encore sept ans pour en venir à bout.
Ces aspects proprement militaires renvoient cependant à un problème social et politique plus fondamental. Confronté dès 1981 à une intervention croissante de l'impérialisme américain au Salvador, le FMLN a opéré une adaptation militaire et politique tout à fait remarquable. L'intervention américaine, en effet, a modifié le caractère de cette guerre, doublant la guerre civile d'une guerre d'agression dont le peuple salvadorien a rapidement subi et senti tous les effets, dans les campagnes et les zones de conflit d'abord, et aujourd'hui en ville. Aux moyens sophistiqués et militairement supérieurs introduits par les Etats-Unis, l'aviation avant tout, le FMLN a répondu en approfondissant la résistance populaire à tous les niveaux (9). Une part importante des combattants s'est dispersée dans le pays, développant à la fois un travail politique dans les villages et un apprentissage militaire élémentaire. L'usage et la diffusion des mines artisanales - pour une population constamment soumise aux exactions de l'armée
You des Escadrons de la mort, mais sans armes - a non seulement étendu le terrain d'opération à tout le pays, mais aussi donné à des milliers de gens des moyens simples de se défendre. Bien des colonnes de larmée, parties à la recherche de guérilleros, rentrent bredouilles mais avec morts et blessés par mines, ce qui use sensiblement le moral de l'armée. La dispersion des combattants et le recours systématique aux sabotages, ont d'autre part rendu bien moins efficace (sur le plan militaire, car pour la population civile les effets sont dramatiques) le recours massif aux bombardements de l'aviation. Cette adaptation à une guerre de résistance populaire - et ce second élément est important - a eu des effets politiques considérables. Le FMLN-FDR a en effet doublé son adaptation militaire d'une offensive politique pour une "solution négociée entre Salvadoriens, sans ingérence des Etats-Unis", dans laquelle de larges secteurs de la population se retrouvent aujourd'hui. Le cumul de la crise économique et du poids de la guerre, la corruption du régime Duarte dépendant des Etats-Unis ont ainsi, au cours de ces deux dernières années surtout, fait basculer des secteurs toujours plus larges de la population vers une solution négociée avec le FMLN-FDR et le développement de ce mouvement social et politique, beaucoup plus large que les combattants du FMLN, est devenu l'un des facteurs décisifs de la crise actuelle. Il faut ici souli-
7) UNTS. Analyse du mouvement présent, rapport présenté à son Assemblée nationale du 8-9 février 1988.
8) "Report to the Arms Control and Foreign Policy Caucus", cité par Correos de centramerica, juin 1988.
9) Lire notamment à ce sujet "L'Etat actuel de la guerre et ses perspectives" du commandant Joaquin Villalobos Inprecor numéro 241 du 28 avril 1987.
gner l'intelligence des révolutionnaires salvadoriens qui, d'une situation périlleuse (surtout dans un aussi petit pays) ont su développer une riposte militaire et politique qui a, évidemment, accéléré l'échec du plan nord-américain de 1983.
L'essor du mouvement de masse de la dernière période se juge, en premier lieu, à celui de l'Unité nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS), rassemblement de syndicats de gauche ou d'obédience démocrate-chrétienne, de fédérations de paysans coopérateurs, d'associations étudiantes, de femmes, de jeunes, de mères de disparus et prisonniers, etc.
L'UNTS s'est créée en février 1986, au moment où le gouvernement Duarte, absorbé par la crise et la guerre, a changé de cap et proposé un premier "paquet économique" de mesures d'austérité. Quelques mois plus tôt encore (novembre 1985), le syndicat du ministère des Finances AGHEMA avait mené une grève pour des hausses de salaires, qui avait eu gain de cause pour tout le personnel de l'Etat. Rey Prendes, l'un des deux candidats actuels à la succession de Duarte, alors ministre de la Culture et des Communications, avait alors déclaré que le gouvernement "ne négocierait plus aucun accord pour résoudre des grèves des employés publics" (10). En décembre, le gouvernement dévaluait le colon et imposait un plan d'austérité. L'impasse financière de l'Etat guidait ce choix, la crise agricole aussi. La dévaluation, bien insuffisante pour relancer à long terme les exportations agricoles salvadoriennes sur le marché mondial, a renchéri le prix de tous les input agricoles juste au moment où les premiers bénéficiaires de la réforme agraire devaient commencer à rembourser leurs terres : la dette paysanne est devenue insoluble. Parallèlement, les effets sociaux de la guerre et l'inflation aggravaient les conditions de vie jusqu'en ville. Ces éléments ont poussé au regroupement de syndicats et d'associations au sein de
En 1987, une importante vague de luttes, notamment des salariés des services publics, a donné une dynamique nouvelle au mouvement de masse urbain. La guerre dite de basse intensité, qui devait gagner les cœurs et les esprits" tant que la guerre en promettant réformes et droits démocratiques, s'est retournée en son contraire : un vaste mouvement en rupture avec le gouvernement et sa politique belliqueuse, avançant ses propres revendications salariales, sociales et démocratiques, y compris l'exigence de la démission de Duarte et d'une solution politique négociée sans ingérence américaine.
Mais ce mouvement social se heurte à d'énormes obstacles. Tout d'abord - comme le constatent les rapports de son Assemblée nationale de février 1988 - "nos conquêtes économiques pour les travailleurs sont restées minimes, vu la polidu gouvernement de Duarte, des fonctionnaires démocrates-chrétiens et des patrons des entreprises privées qui ont non seulement maintenu un refus systématique de négocier et trouver des solutions aux justes demandes des travailleurs, mais encore cherché à désagréger et briser les organisations populaires conséquentes". De petites hausses de salaires ont été obtenues, mais pour l'essentiel -comme la longue grève de la sécurité sociale qui s'est achevée sans résultat, avec les hôpitaux militarisés - les luttes de 1987 n'ont guère eu de succès, ni sur le plan matériel ni sur celui de la reconnaissance légale des syndicats (malgré les accords d'Esquipulas !). A la longue, ce "refus systématique", auquel il faut ajouter les meurtres et disparitions perpétrés par l'armée ou les Escadrons de la mort et qui se chiffrent à deux douzaines au moins par mois, peuvent contribuer à démoraliser et user la résistance des travailleurs.
Second obstacle, les différents syndicats et associations qui forment l'UNTS ont, vu leurs origines et leur évolution très différentes, des niveaux d'expérience, d'organisation et de formation de cadres très hétérogènes.
Forces et limites du mouvement de masse
Le bilan présenté en février 1988 constate "une certaine séparation entre les directions et la base et une faible participation de celle-ci dans toutes les activités du mouvement associatif ou syndical, une détérioration de ces syndicats et associations". Il faut, pour juger de tels propos, non à notre aune mais à celle du Salvador, comprendre que l'UNTS, dans son effort de rassembler largement les secteurs sociaux, a fait un énorme effort d'activités sociales et politiques, alors que parallèlement, les luttes ont peu de résultats, si ce n'est une répression violente. Dans de telles conditions, où la plus petite hausse de salaire devient un problème politique (refus du gouvernement, accusation d'être lié au FMLN), l'action syndicale ou de toute autre association est, évidemment, étroitement dépendante d'une ouverture politique et donc de l'arrêt de la guerre. Mais entre cette nécessité, que tout travailleur comd'emblée, et la possibilité d'y parvenir, se dresse le mur de l'armée, de la police et de l'ingérence américaine.
Très exposée aux coups de la répression - une répression sélective combinée avec une fin de non-recevoir aux besoins les plus urgents de la part du gouvernement - l'UNTS peut subir un reflux sérieux si aucune solution politique ne se dessine
Cette description un peu minutieuse éclaire l'échec de toute la politique américaine au Salvador depuis huit ans. Le cumul de la crise sociale, des échecs militaires et de la montée du mécontentement populaire ont fini par faire exploser, au mois de mars, la crise du gouvernement Duarte. Les élections législatives ont été des élections au sein des couches dominantes. Les estimations du taux d'abstention varient entre 60 et 70%. Tout le "débat" électoral - sur fond de guerre et de meurtres - a été dominé par une seule question : qui peut reprendre les rênes avec assez de crédit auprès de Washington ?
Le Parti démocrate-chrétien de Duarte, mis en minorité, a tenu quelques semaines 50% des membres de l'Assemblée nationale en coalition avec le petit Parti de conciliation nationale (PCN), et vient de le perdre, l'un des siens étant passé à T'ARENA. Le Parlement, qui ne siégeait plus, va pouvoir siéger avec une majorité
10) Coyunctura Economica, numéro 2, novembre 1985, p. 14.
"légitime" de 51%... Dans le PDC, deux fractions se sont formées derrière deux candidats aux élections présidentielles prévues pour mars 1989.
La crise du pouvoir
Victorieux en sièges, ARENA n'a cependant guère de solutions à offrir. A nouveau, comme en 1972 ou en 1982 (11), la polarisation se crée entre l'oligarchie au pouvoir, regroupée autour d'ARENA, et l'opposition. C'est sans doute le constat le plus important de toute la période récente : à force de vouloir et de devoir épargner l'oligarchie (tant dans la réforme agraire que dans les enquêtes contre la répression) l'intervention américaine a paralysé toute solution politique au Salvador et démontre - une fois de plus - qu'il ne peut y avoir de libération nationale et sociale de ce pays sans abattre ce régime. Mais depuis le début de cette guerre, la crise sociale a pris une telle ampleur que seul un large programme de réformes et d'aide économique pourrait y répondre, ce que précisément l'oligarchie ne veut envisager. En même temps, la force politique et militaire reconquise par le FMLN, limite les possibilités de succès rapides.
D'ici les élections présidentielles de 1989, cette crise politique et institutionnelle va s'aiguiser. L'échec du projet nord-américain place les Etats-Unis devant des choix difficiles. Le mouvement de masse, malgré ses limites, a gagné assez d'espace
La
politique pour déséquilibrer toute solution politique qui ne répond pas aux besoins d'indépendance nationale et de justice sociale. Après huit ans de guerre, l'idée d'une solution négociée avec le FMLN-FDR, sans ingérence étrangère, a gagné une large audience. Mais la présence des Etats-Unis l'empêche, au prix d'un véritable désastre social et humain, et l'oligarchie compte fermement sur eux pour l'aider à sortir du bourbier.
Pour les révolutionnaires salvadoriens, cette crise implique de difficiles responsabilités. Ils ont démontré une remarquable capacité de résister, qui a gagné du crédit dans de larges couches populaires. Mais de là à vaincre, à imposer une solution négociée dont ni les Américains ni l'oligarchie ne veulent, il reste un pas. L'éditorialiste de la revue ECA déjà citée, partisan d'une "troisième voie" dont on voit mal les contours depuis le temps que durent le pouvoir de l'oligarchie et des Etats-Unis, conclut lui-même : "en 1988, cest le FMLN qui joue le plus difficile"
31 juin 1988.
11) Aux élections de 1972, le tandem Duarte (DC) Ungo (MNR social-démocrate) gagnait les élections. Cette solution réformiste a été écartée d'un coup par la dictature. Depuis, Ungo est passé au FDR (avec une minorité de la démocratie-chrétienne) et Duarte a usé jusqu'à la corde la solution des "réformes à l'américaine". En 1982 déjà, Duarte avait été une première fois battu par ARENA, qui a profité de cette majorité pour bloquer les réformes et tout processus démocratique.
Nicaragua