Inprecor 1974–2004

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EL SALVADOR

La troisième voie

· Inprecor n° 270, 18 juillet 1988 · p. 7, 7-8, 8 · 921 mots

El Salvador

INTERVIEW d'Antonio Cañas, de l'Université CentroAméricaine (UCA, université jésuite de San Salvador), responsable de la revue El Salvador Proceso.

INPRECOR : Quel bilan tirez-vous des élections du 21 mars ?

- C'était en fait un exercice de démocratie formelle, voulu par les Etats-Unis pour plébisciter Duarte et le PDC. La campagne électorale a été très peu convaincante, aucun des partis ne présentait de programme pour sortir le pays de la crise. Les forces de gauche n'étaient pas pré sentes, bien sûr. La participation a été nettement plus faible qu'en 1984, ce qui n'est pas étonnant. D'après un sondage de l'UCA, 70% des électeurs ne se considéraient pas comme représentés par les partis qui s'affrontaient dans la campagne.

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Quant au succès d'ARENA, il s'agit en fait d'un vote de punition contre la démocratie-chrétienne de Duarte. Les électeurs ont sanctionné la corruption du PDC et sa gestion du plan de contre-insurrection. C'est un phénomène classique ici. En 1984, Duarte est venu au pouvoir par un vote qui sanctionnait la droite.

• Quels sont les projets d'ARENA ?

- Sur le plan militaire, ils dénoncent le manque de volonté du PDC de faire la guerre pour la gagner. Certains rêvent sans doute d'une guerre totale d'extermination à la guatémaltèque, oubliant que cette solution a déjà été tentée au début des années 80. Il y a aussi une autre tendance, plus "civilisée", qui a le vent en poupe. Ils vont sans doute tenter de mieux contrôler les manifestations de rue, augmenter les effectifs des corps de répression, augmenter la répression sélective qui est une composante essentielle de la guerre de basse intensité. Mais en réalité, la question n'est pas d'être plus volontariste dans la conduite de la guerre : c'est une guerre impossible à gagner. De toute façon, comme auparavant, ce sont les Etats-Unis qui continueront à décider sur le plan militaire. Il ne faut pas oublier que la classe possédante, qui a sablé le champagne pour la victoire d'ARENA, a totalement refusé de financer la conduite de la guerre, sans parler d'y participer physiquement : ce sont les enfants des classes pauvres qui servent de chair à canon. Sur le plan économique, ARENA, à la diffé rence du PDC, jouit du soutien inconditionnel de l'ANEP, l'organisation patronale. Mais je ne crois pas qu'ils introduisent de grands changements avant les prochaines élections présidentielles de mars 1989. Les réformes velléitaires de Duarte, - la réforme agraire, l'INCAFE (Institut national de commercialisation du café), la nationalisation du secteur bancaire - seront simplement contournées en favorisant le secteur privé par rapport au secteur public.

• Cette vicfoire électorale d'ARENA doit préoccuper les EtatsUnis ?

- Certainement. Pour eux, la meilleure gestion possible était celle de la démocratie-chrétienne, qui était totalement soumise à leurs injonctions et avait une bonne image internationale. ARENA repré sente des intérêts de classe très clairs, mais ils vont manœuvrer pour conserver le soutien des Etats-Unis. Je ne crois pas que la mauvaise réputation d'ARENA entraîne de gros problèmes au plan international, car l'opinion publique se rend bien compte qu'il s'agit de problèmes structurels.

D'ailleurs, l'écho médiatique des élections a été faible. Le projet américain de guerre de basse intensité, menée par des régimes disposant d'une certaine base populaire et d'un consensus, est mis en difficulté.

En fait, aucun parti politique ne peut arriver à un consensus s'il continue à gérer la guerre. Conduire la guerre conduit à l'anéantissement politique.

D'autre part, le début de dialogue au Nicaragua et l'apaisement progressif va placer le Salvador au cœur des problèmes de la région. Une victoire des démocrates aux prochaines élections présidentielles américaines irait dans le sens d'une solution négociée au Salvador.

• Cest la solution négociée que défendent le FMLN et l'UNIS ?

- Il y a un problème de base avec l'UNTS. En 1986, ils réalisaient des mobilisations massives, de 50 000 personnes, puis leur capacité de mobilisation a diminué, pour deux raisons : d'une part, la radicalisation des manifestations (véhicules incendiés, pneus brûlés...) alors que les gens ont peur de la répression, et d'au-

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tre part, la politisation des revendications, comme par exemple le mot d'ordre "Duarte dehors", alors qu'il ne s'agit pas d'un problème de personne. Les travailleurs sont plus sensibles aux problèmes immédiats : salaires, emploi, logement... Ceci dit, la dégradation des conditions de vie, augmente la radicalisation et nous rapproche de ce qu'espère le FMLN, l'explosion populaire. Les autorités sont visiblement du côté des patrons : 95% des conflits du travail sont tranchés par les tribunaux au profit des employeurs. Et les lois du travail rendent toute action ouvrière très difficile.

LUNTS n'a pas besoin de coller au programme du FMLN comme elle le fait, cette politisation des actions et du programme leur fait perdre le soutien populaire. Il est vrai qu'il y a un manque d'expression politique non-clandestine ; cet

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espace pourrait être occupé par la Convergence démocratique (1). Quant à l'UNTS, elle devrait se limiter problèmes des travailleurs.

San Salvador, le 5 avril 1988 propos recueillis par Eric Toussaint. 1) la Convergence démocratique (CD) a été créée en novembre 1987. Elle est composée du Mouvement national révolutionnaire (MNR) que dirigent Guillermo Ungo (Président du FDR) et Hector Oqueli, du Mouvement populaire social-chrétien (MPSC) de Ruben Zamora, et du Parti social démocrate (PSD).

Brièvement passés au Salvador, ces dirigeants vivent toujours en exil, leur sécurité étant loin d'être assurée à l'intérieur du pays. Une certaine expectative due à des déclarations contradictoires avait régné quant à la participation éventuelle de la CD aux législatives. Elle les a finalement boycottées.

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