L'HISTOIRE est pleine d'étranges contrastes. En avril 1979, quand
PAKISTAN
Explosion pour la démocratie le général Zia a ordonné l'exécution du dernier Premier ministre pakistanais élu, Zulfiqar Ali Bhutto, le pays tout entier en a été traumatisé et a pris le deuil. Quelques milliardaires ont sablé le champagne pour fêter l'événement. Zia lui-même fit, à l'époque, cette remarque : "Plus on est monté haut, plus dure sera la chute".
Tariq ALI
ORSQUE le Général a lui-même récemment, quitté ce monde, il n'a été pleuré que par les plus dignes représentants de ce club occidental bien connu qui soutient tous les dictateurs pro-américains, les Georges Bush et autres Margaret Thatcher. Mais le peuple du
Pakistan, lui, a jusqu'à présent soigneusement caché le moindre signe de chagrin.
Peu de larmes
En fait, dans les trois plus grandes villes du pays, Karachi, Lahore et Rawalpindi, il y a même eu des manifestations de joie : des confiseries sont distribuées à la ronde, les gens s'embrassent et l'on entend dire couramment : "Trente personnes sont peut-être mortes, mais des millions ont été sauvées".
Pour les citoyens de son propre pays, le "défenseur du monde libre" n'était qu'un despote sordide et parfaitement haï, se maintenant au pouvoir par la force brute et le soutien de Washington. Le lourd symbolisme contenu dans le fait que l'ambassadeur des Etats-Unis, Arnold Raphel (déjà membre important de l'ambassade américaine à Islamabad lorsque Zia prit le pouvoir en juillet 1977), voyageait également dans l'avion fatal, n'a pas échappé à la population.
Pendant dix ans, depuis l'intervention soviétique en Afghanistan, le Général Zia a été le client favori du Pentagone. Le
Pakistan a reçu des milliards de dollars d'aide économique et militaire. Des milsupplémentaires transitèrent par être utilisés contre les
Islamabad pour
Russes en Afghanistan.
Tant qu'il a occupé le pouvoir, le défunt dictateur a utilisé l'islam pour faire violence à la culture politique du pays. Les peines de fouet et les exécutions publiques ont été régulièrement ordonnées pour terroriser la population. Les défenseurs de la liberté et de la démocratie de Washington ont ignoré cet étalage de barbarie moyenâgeuse. Il y a une loi pour les sandinistes au Nicaragua mais une autre sapplique pour les généraux Zia et Pinochet.
Après la perte de l'Iran, c'est le Pakistan qui fut choisi par les Etats-Unis comme relais régional majeur. Leur influence grandit à tel point , que leurs ambassadeurs successifs devinrent des partenaires importants dans tous les jeux politiques du pays.
Au cours des derniers mois, un désaccord public s'était élevé entre Zia et l'ambassadeur Raphel. Le politicien en uniforme voulait des élections générales sans s'encombrer de partis politiques. Le Capitole s'en offusqua. Raphel fit une déclaration publique pour défendre la participation des partis politiques au processus électoral. En privé, Raphel avait assuré plusieurs dirigeants de l'opposition que les Etats-Unis ne toléreraient pas une élection sans les partis.
Nouveau casse-tête pour Washington
La mort de Zia pose des problèmes très importants à Washington. Il n'y a pas de successeur au sein de l'armée. Les généraux qui sont morts en même temps que Zia faisaient partie du cercle enchanté. Le général Akhter Rehman, chef du service de renseignements militaires et favori de Zia, de longue date, était largement considéré comme corrompu. C'était lui le responsable du passage de l'armement américain en direction de l'Afghanistan, mais il avait trouvé moyen d'avoir le temps de superviser les ventes au marché noir et d'amasser une vraie fortune. Le Général Afzaal était le candidat favori de Zia et du Pentagone pour la succession du commandant en chef de l'armée pakistanaise. Lui aussi a disparu.
Il s'agit largement, bien sûr, d'un problème de personnel. Le système reste en place, un peu ébréché. La question qui doit préoccuper les politiciens de Washington est celle de trouver la meilleure façon de préserver la structure de l'Etat sous domination militaire sans un véritable homme fort.
Les choix sont limités : soit de véritables élections générales libres, ou un quatrième round de dictature militaire.
dernier choix, en ce moment précis, serait extrêmement dangereux, menant rapidement à un effondrement total de la loi et de l'ordre.
Plus important, un retour à la domination militaire pourrait faire exploser une gigantesque insurrection et une possible guerre civile. Un tel scénario, à l'origine de nombreux cauchemars des tenants du pouvoir à Washington et Islamabad, pourrait mettre en jeu la survie même du pays. D'un autre côté, des élections générales amèneraient, selon toutes probabilités, une victoire de Benazir Bhutto (1) et de son Parti du peuple pakistanais (PPP). Zia vivant, les Etats-Unis gardaient une carte quasi-permanente de recours au cas où les choses échapperaient à leur contrôle. Sans Zia, Washington exigera de très fermes garanties de la part de tout gouvernement civil qui se formerait. Il est peu vraisemblable que les Américains permettraient que l'on touche au budget militaire inflationniste du pays (80% du budget total), ni que des changements sérieux soient opérés dans la politique étrangère du Pakistan.
Les dessous de cartes
Les craintes exprimées sur l'Afghanistan et la disparition de Zia par les dirigeants américains après l'explosion de l'avion,, sont assez étranges, étant donné que les Etats-Unis comme le Pakistan sont signataires des accords de Genève qui doivent mettre fin au conflit afghan et ouvrent la voie au retrait des troupes soviétiques. Que les politiciens américains soient tellement inquiets au sujet de l'Afghanistan indique l'existence d'un calendrier secret évidemment destiné à permettre d'installer au pouvoir les groupes fondamentalistes afghans les plus récalcitrants et les plus réactionnaires. Un tel projet avait l'accord de Zia, mais tous les grands partis politiques du Pakistan y sont réticents. Il est probable qu'aucun dirigeant politique élu ne poursuivra une militaire en Afghanistan. C'est ce qui inquiète les Etats-Unis, plus
Les camps d'entraînement mis en plaformer et armer les séparatistes Sikhs de la province indienne voisine du Pendjab sont un autre problème crucial. Dans son discours radiodiffusé, le jour de l'Indépendance, le Premier ministre indien Rajiv Gandhi a publiquement prévenu que l'Inde pourrait se voir obligée de prendre des mesures fermes à moins que ses voisins ne cessent leurs ingérences au Pendjab. A plusieurs reprises, le Pakistan a nié l'existence de ces camps, mais ce n'est un secret pour personne qu'ils sont situés près de Peshawar et sont devenus une attraction touristique officieuse.
Si Benazir Bhutto est élue, elle sera confrontée à une situation politique ex-
1) Fille du Premier ministre Ali Bhutto, pendu par Zia en 1979, elle est devenue à la mort de son père la dirigeante du principal parti d'opposition à la dictature. Suite page 27
Suite de la page 28 trêmement explosive. Les espoirs seront placés très haut. Ses partisans réclameront de nombreux changements. Pourra-t-elle leur donner satisfaction ? Dans ses mois de pouvoir, son père Zulfiqar Ali Bhutto avait promulgué une ordonnance de nouvelle réforme agraire qui, mise en application, aurait mis fin au pouvoir discrétionnaire des gros propriétaires fonciers des provinces du Pendjab et du Sind. Avant même d'avoir pu faire un pas dans cette direction, Bhutto a été renversé par le coup d'Etat militaire de Zia. Les paysans attendront certainement de sa fille qu'elle applique ces réformes. Ceux qui soutiennent Benazir Bhutto sont presque exclusivement les pauvres des villes et des campagnes qui représentent l'écrasante majorité de la population du pays. Elle devra offrir un ensemble de réformes crédibles car sinon, la désillusion qui se produirait alors serait si grande que les canaux existant pour la protestation politique déborderaient très vite. C'est là son dilemme. Elle doit offrir quelque chose mais la situation économique est telle qu'il n'est possible d'offrir que très peu de choses sans des changements auxquels elle n'est pas prête.
D'une certaine façon, le problème le plus grave qui se posera à tout gouvernement élu est celui de la mafia de l'héroïne. Le Pakistan est aujourd'hui l'un des plus gros fournisseurs d'héroïne de l'Occident, et cela aussi, c'est l'héritage de Zia. Les millionnaires de l'héroïne ont établi, de facto, un gouvernement parallèle dans le pays. Ils fonctionnent à deux niveaux. Ils ont à leur service des groupes d'hommes armés pour assurer la protection de la récolte et veiller à la sécurité du réseau de distribution dans le pays et en dehors. Ces gangs privés opèrent dans tout le pays et en toute impunité. C'est devenu possible grâce à tout un réseau d'officiers de l'armée (dont certains ont été arrêtés mais ont aisément réussi à s'échapper) et de fonctionnaires civils qui émargent aux comptes des barons de l'héroïne. Ce cancer est profondément enraciné dans l'establishment militaro-bureaucratique.
L'idée que seule l'armée peut préserver la loi et l'ordre n'a pas résisté aux dix ans de règne de Zia et malgré tous les problèmes, le seul espoir réside, pour le Pakistan, dans la restauration immédiate de la
The Guardian Weekly ; 28 août 1988