LA PRAVDA a attiré l'attention de l'opinion publique internationale, à juste titre d'ailleurs, en publiant dans son édition du 9 septembre,
UNION SOVIETIQUE
Trotsky : la vérité
selon la Pravda
des extraits du livre du général D. Volkogonov sur les relations entre Trotsky et Staline. Les grands quotidiens internationaux ont souligné l'importance de l'événement en l'annonçant en Livio MAITAN
L EST SIGNIFICATIF de voir que l'article de Volkogonov, tout comme l'introduction de la rédaction de la Pravda, rejette les accusations les plus monstrueuses dirigées contre Trotsky à l'époque de Staline, et reconnaît que c'est bien ce dernier qui a ordonné l'assassinat de Trotsky et qui porte la responsabilité du massacre d'une grande partie de la famille du dirigeant exilé, ce dont personne n'avait jamais douté.
Lorsque Volkogonov affirme que, c'est après avoir lu une traduction de la Révolution trahie - un exemplaire unique fabriqué spécialement pour lui - que Staline a décidé d'en finir une bonne fois pour toutes avec Trotsky, et de liquider tous les opposants potentiels, nous ne pouvons bien sûr pas savoir s'il se base sur des éléments matériels ou s'il fait simplement appel à son imagination.
Mais derrière l'image littéraire, se cache une vérité historique élémentaire. Qu'il ait lu la Révolution trahie ou non, Staline était parfaitement conscient de ce que beaucoup d'historiens refusent toujours de comprendre : Trotsky représentait la seule alternative réelle aux choix imposés par la caste bureaucratique à l'Union soviétique. De plus, Volkogonov reconnaît explicitement que Trotsky "n'a pas plié l'échine devant la dictature de Staline, comme l'ont fait beaucoup d'autres".
Cependant, il suffit de jeter un simple coup d'œil sur l'article, pour se rendre compte que l'opération de la Pravda n'est pas tout à fait ce qu'on pourrait appeler une réévaluation du rôle de Trotsky, comme cela a été avancé dans certains artícles de la presse bourgeoise. Au contraire, l'article en question présente une image essentiellement négative de Trotsky, même si, à l'époque de la glasnost, les vieux arguments des manuels staliniens n'ont plus cours.
Il n'est pas très utile de relever les nombreuses déformations et erreurs matépremière page. rielles du texte de Volkogonov. (Même certaines dates sont erronées). L'auteur ne s'est même pas donné la peine de jeter un coup d'œil superficiel aux textes de Trotsky qu'il cite. La rédaction de la Pravda, quant à elle, n'a rien trouvé de mieux que de déterrer, comme au "bon vieux temps", les polémiques de la période pré-révolutionnaire entre Lénine et Trotsky, et ceci, dans un style assez proche de celui des années 20. De surcroît, elle fait un usage peu scrupuleux de certains passages du testament de Lénine.
En fait, le but de cette opération était de démontrer à ses lecteurs que Trotsky ne vaut pas mieux que Staline, et qu'en dernière analyse, Staline n'a fait que mettre en pratique les conceptions de Trotsky, notamment sur la collectivisation l'agriculture. Même la conception de démocratie socialiste, élaborée par Trotsky, n'aurait été qu'une manœuvre tactique hypocrite de sa part. L'article prétend qu'en réalité, "Trotsky était beaucoup plus enclin au bonapartisme, au césarisme et à la dictare militaire qu'à l'idée d'un réel pouvoir au peuple ".
Men tant qu'historien, le général voudrait faire croire que le combat de Trotsky était fondamentalement inspiré par son ambition personnelle. Même un ouvrage comme L'Histoire de la Révolution russe ne lui inspire d'autre commentaire que la dénonciation de "légocentrisme" de l'auteur.
Inutile d'aller plus loin. Le texte que nous publions ci-joint en dit assez long sur le niveau de la "prose" de Volkogonov. Ce n'est pas d'ailleurs pas une innovation, puisque beaucoup d'autres, au sein et à l'extérieur du mouvement ouvrier, ont déjà eu recours par le passé à ce type de polémique contre Trotsky. Par contre, ce qui mériterait d'être souligné, c'est la floraison de ce genre de littérature dans la presse soviétique, depuis plusieurs mois, avant même la parution de l'article de la Pravda (1). Par exemple, dans le numéro 12 d'Ogoniok, on identifiait Trotsky à Staline ; et le Nash Sovremennik (numéro 3, 1988) n'hésitait pas à écrire : "Il est difficile d'imaginer quel aurait été le sort des nations européennes, si ce pouvoir que Trotsky avait convoité toute sa vie et essayé d'obtenir par tous les moyens, était finalement tombé entre ses mains"
Le 15 avril dernier, la Pravda elle-même, avait déjà écrit : "des impôts à n'en plus finir, des emprunts forcés, la dissolution des coopératives, la confiscation de leur propriété et finalement la répression, la prison, les exécutions, les déportations, voilà ce que signifiait le trotskysme pour des millions de familles paysannes".
La réponse à ce genre d'opération est claire : d'abord, les intellectuels et les travailleurs soviétiques, devraient avoir les moyens de se faire leur propre jugement, en connaissance de cause. Ils doivent pouvoir vérifier eux-mêmes, ce que Trotsky a écrit et quels étaient ses projets. Il semble que les ouvrages de Trotsky pourront être de nouveau accessibles dans les bibliothèques. Mais très probablement seul un petit nombre d'exemplaires seront disponibles, et essentiellement des œuvres datant de la période d'avant son exil.
Dans l'intérêt même des débats actuels, il est nécessaire de demander que toutes les œuvres de Trotsky, en commençant par les plus importantes, soient publiées et disponibles en quantité suffisante. Ce n'est que sur cette base que la discussion, qui s'est ouverte, peut et doit se poursuivre, d'une façon beaucoup plus sérieuse qu'à travers le sketch de Volkogonov et l'introduction de la Pravda.
Il va sans dire que la discussion devrait également englober les nombreuses expériences de sociétés de transition bureaucratisées, postérieures à la mort de Trotsky. Dans ce domaine également, une véritable information de première main sur les réflexions et les formulations programmatiques de la IVe Internationale est une condition sine qua non, pour que le débat actuel puisse aller au-delà d'une version actualisée des vieilles calomnies.
En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à participer sans aucune réserve à un tel débat, où qu'il ait lieu, pourvu que cela soit sans censure ni discrimination.
15 septembre 1988
1) Au sujet des tentatives, dans la presse soviétique, d'identifier Trotsky à Staline, voir l'article de Michal Reiman, publié dans l'hebdomadaire du Parti communiste italien, Rinascita et repris dans Inprecor, numéro 272 du 19 septembre 1988.