CE SONT LES HOMMES qui brodent le canevas coloré et toujours inachevé de l'Histoire. La "résultante" du processus historique est
(Leyba Davidovitch Bronstein) un ancien menchevik. Tout le monde de capacités organisationnelles, journalistiques et oratoires, Trotsky a joué un rôle important dans l'insurrection armée d'Octobre et plus
Trotsky et Staline comme étant les "dirigeants éminents de l'actuel
Comité central" et a attiré l'attention des membres du parti sur leurs
Comme Lénine l'avait prévu, leur relations mutuelles se sont avérées a constitué l'une des pages les plus dramatiques de notre histoire.
Nous présentons à nos lecteurs quelques extraits du livre du général
UNION SOVIETIQUE
Le démon de l'Histoire déterminée par la lutte des caractères, des passions, des intelligences. En fait, la vie progresse à travers les conflits.
Sur le devant de la scène historique des journées d'Octobre, aux côtés de V.I. Lénine se trouvaient plusieurs personnages hors du commun, tant par leurs destins que leurs opinions et leurs capacités. L'une des figures de cette époque était Léon Trotsky sait que, déjà en 1911, Lénine l'avait surnommé "Judas".
Trotsky n'a rejoint les bolcheviks qu'à l'été 1917. Non dépourvu tard, dans les années de guerre civile, lorsqu'il etait Commissaire du peuple aux affaires militaires et président du Conseil militaire révolutionnaire.
Dans son testament politique, la Lettre au congrès, Lénine a cité caractéristiques personnelles particulièrement négatives.
dangereuses pour le parti. La lutte entre ces deux hommes
Après la mort de Lénine, Trotsky a développé des prétentions démesurées à la direction du parti.
Le jugement que Lénine avait porté sur lui comme étant excessivement sûr de lui, capricieux et un imposteur politique, se trouvait confirmé.
En exil, Trotsky a glissé sur des positions anti-soviétiques, anti-marxistes.
D. Volkogonov, Triomphe et Tragédie, dans lequel il expose les relations entre Staline et Trotsky.
(Passages soulignés par l'auteur).
DOCUMENT
E 21 AOUT 1940, J.V. Staline vint travailler comme à son habitude vers midi. Il salua Poskrebyshev, entra dans son bureau, s'assit sur sa chaise et feuilleta machinalement des papiers. Son secrétaire ne lui fit pas son rapport habituel sur les affaires courantes, les messages téléphoniques et les réunions urgentes, mais avec un petit sourire narquois, il lui tendit silencieusement un télégramme : "Trotsky mortelleblessé, peut-être mort, détails ment suivront"
C'était une nouvelle attendue depuis longtemps mais néanmoins imprévue. Le duel qui durait depuis 20 ans entre les deux
"dirigeants éminents" de la Révolution russe avait pris fin. La nouvelle qui avait traversé l'océan était confirmée.
Le 24 août, la Pravda revint une dernière fois sur le cas de Trotsky pour clore ce chapitre. L'éditorial intitulé "La mort d'un espion international" , déclarait : "Un homme vient de mourir, un homme dont le nom n'est prononcé qu'avec mépris et abomination par les travailleurs du monde entier, un homme qui a combattu durant des années la cause de la classe ouvrière (...) Les principaux acolytes de ces secrets étrangers, des espions internationaux. Sous la direction de Léon Trotsky, ils ont ardemment travaillé pour le compte des services secrets et des états-majors de l'Angleterre, la France, l'Allemagne et le Japon (...) Il a été liquidé par les mêmes terroristes qu'il avait sournoisement entraînés au meurtre, à la trahison et à des actions contre la classe ouvrière, contre le pays des soviets. Trotsky, l'organisateur des assassinats de Kirov, de Kouibychev et de Maxime Gorki est tombé, victime de ses propres intrigues, de ses propres trahisons, sa déloyauté... et ses crimes".
Staline lut cet article attentivement. Il fronça les sourcils. Tout était réduit à une affaire "d'espionnage". S'était-il donc battu durant toutes ces années contre un simple espion ? Et pourquoi était-on si franc sur l'identité de son assassin ? Comme si le meurtre avait été commis à Moscou et qu'on était sérieusement informé de tout.... Comme si lon pouvait glisser sur tout le reste avec quelques malheureuses petites phrases.... Staline posa le journal Pour de nombreuses raisons, il se souvint de sa première rencontre avec Trotsky.
Au congrès de Londres, à l'époque, Trotsky n'avait même pas remarqué ce taciturne caucasien. Ils n'avaient pas vraiment fait connaissance ; il s'agissait d'une rencontre de hasard, superficielle, entre ces deux hommes dont le conflit allait être marqué d'une haine mutuelle durant toute leur vie. (...) Trotsky aurait-il pu s'imaginer à ce moment-là, que vingt ans après, il écrirait que "le processus de l'ascension de Staline au pouvoir s'est fait dans l'ombre. Du jour au lendemain, il surgit de l'enceinte du Kremlin revêtu de la panoplie complète du pouvoir."
Les historiens d'aujourd'hui en recherchent les causes. Comment se fait-il que, conformément au souhait de Lénine, cune des figures alternatives n'ait pu l'empêcher "de surgir du Kremlin " ? Mais le futur gensek (secrétaire général) aurait dû être contré non pas par une seule personne, mais par le Comité central, par le parti tout entier. Aujourd'hui, en repassant en revue les noms de Boukharine, Frounzé, de Routzoudak et d'autres bolcheviks de l'école de Lénine, nous ne pouvons que constater qu'aucun d'entre eux n'a pu devenir un dirigeant collectif. Jusqu'à la fin de ses jours, Trotsky s'est torturé l'esprit à l'idée que sa propre passivité aurait pu aider Staline à surgir du Kremlin"
Pourquoi Staline pensait-il maintenant à ses relations avec Trotsky, ce démon de la révolution ? Pourquoi avait-on tant parlé de lui.? Pourquoi malgré son exil (et il était loin d'être le seul dans ce cas !) était-il toujours le centre d'intérêt ? On était en 1940, la guerre était à la porte. Pourquoi penser à Trotsky ?
Staline comprenait que la mort de Trotsky signifiait la fin de l'une des plus dramatiques étapes de la bataille qui avait commencé au début du siècle. En lançant un bureau du parti menchevik à Genève, Trotsky, en compagnie d'Axelrod, Dan, Martov et Potresov, avait traité Lénine de "dictateur" et "d'usurpateur". Il ne faisait que reprendre les clichés des réformistes occidentaux. Défendant des positions an-
ti-bolchéviques jusqu'en 1917, Trotsky avait essayé d'attaquer le parti tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche. En février 1917, en parlant de ces pirouettes politiques, Lénine s'était exclamé, non sans raison, "Ça c'est du Trotsky ! Toujours le même - louvoyant sans cesse, filou, jouant aux hommes de gauche et aidant la droite aussi longtemps qu'il le peut..." Du point de vue anti-soviétique, pensa Staline, tout est simple. A peu près tout ce qui a été créé dans ce pays durant les 20 dernières années depuis Octobre n'est que l'expression d'un "thermidor".
Staline avait dépensé tellement d'énergie dans la bataille contre Trotsky que maintenant il avait le sentiment de se retrouver dans le vide, ce qui l'empêchait d'en tirer la satisfaction escomptée.
En fait, à travers la lutte contre le trotskysme et autres déviations, line était devenu le principal dirigeant du parti, son "théoricien". On dit souvent que Staline ne fut jamais d'aucune opposition. C'est ne pas voir que le gensek avait en réalité créé une opposition contre Lénine, relégant aux oubliettes une bonne partie de ses idées et conclusions de la dernière période. A travers les brouillons de ses rapports, on peut voir facilement à quel point Staline préparait minutieusement la dénonciation des dissidents. Pour la 15e Conférence du parti et le Te Plénum élargi du Comité exécutif de l'Internationale communiste (CEIC), Staline a systématiquement tous les "péchés" de l'opposition.
Au plénum du CEIC, son rapport intitulé "Une fois de plus sur la déviation social-démocrate dans notre parti" (avec les conclusions) avait duré près de cinq heures ! Staline avait escontre l'opposition en terme de "léninisme ou trotskysme". Rassemblant et amalgamant toutes les erreurs précédentes, les oscillations et toutes les nombreuses "plates-formes", le gensek poussait les opposants à se retrancher désespérément dans une attitude défensive sans cohérence. Staline ne critiquait pas l'opposition, il la "frappait" devenant de plus en plus violent.
Après 1925, l'aura de Trotsky comme "héros de la révolution" s'est définitivement "fanée" et s'est évaporée. Aux yeux du parti et du prolétariat international, Trotsky apparut de plus en plus comme un phraseur, un intrigant politique, un
Staline se souvenait toujours à quel point il avait été outragé des activités de Trotsky lorsqu'il était Commissaire du peuple aux affaires militaires, voyageant d'un front à l'autre dans un train spécial escorté par un ou même parfois deux trains blindés, remplis de jeunes supporters du "dirigeant prolétarien", en manteaux de cuir. Il était écœuré de voir que Trotsky s'était entouré, peu après la révolution, d'un grand état-major d'assistants. Glazman, Butov, Sermuks, Poznanski et autres secrétaires aidaient Trotsky à constituer de grands fichiers, à poursuivre sa correspondance, à préparer des thèses et du matériel pour ses interminables articles et discours, et même, assez souvent, étaient une source d'inspiration créative pour lui. A force d'imposer sans cesse des discussions sur le parti, Trotsky a involontairement renforcé l'autorité de Staline comme dirigeant du parti. La conclusion est que paradoxalement, nul autre que Trotsky n'a sans doute autant aidé Staline à renforcer sa position à la tête du parti. Le gensek a mené la charge sous le dra-
"Ce cuisinier nous cuisinera toujours des plats trop épicés" Lénine peau de la défense de Lénine que Trotsky avait surnommé au début "Maximilien Lénine". en faisant allusion aux méthodes dictatoriales de Robespierre. Le gensek a littéralement cloué Trotsky au pilori en s'appuyant sur le fait qu'une de ses premières brochures, tâches politiques, était dédiée au menchevik P. Axelrod. Staline, triomphant, a lu la dédicace de Trotsky sous les vociférations de la salle: "A mon cher maître Pavel Borisovich Axelrod". "Et quoi d'autre encore ?", dit Staline en terminant son discours, maître Pavel Borisovich Axelrod', bon dé-
Trotsky, grand maître de l'intrigue et de la métamorphose, sentit que cette tirade cinglante de Staline annonçait sa mort politique. Comme il l'écrit lui-même même, plus tard, au Mexique, après le discours de Staline, il sentit l'ombre de la guillotine planer sur sa tête.
Trotsky finit comme un "général" sans troupes. Le parti lui était hostile il était fatigué de ses intrigues. Trotsky était finalement convaincu qu'il avait atteint l'apogée de sa vie à la fin de la guerre civile. Tout était fini.
Dans cette bataille contre Staline, qui s'est déclenchée à la mort de Lénine, Trotsky a tenté de se servir des idées de la sociale-démocratie comme d'une arme, même si elles lui étaient étrangères. Il était plus enclin au bonapartisme, au césarisme et à la dictature militaire qu'à l'idée d'un véritable pouvoir du peuple.
Trotsky avait le même âge que Staline
(ils étaient tous les deux nés en 1879, à un mois et demi d'écart). Mais son intelligence était plus vive, plus riche.
D'après de nombreux biographes, avait un esprit percutant, une solide culture européenne, une énergie indomptable, de vastes connaissances et un brillant style oratoire qui lui était
Mais à cause de la surestimation de sa propre importance, Trotsky était toujours arrogant avec tout le monde,
(sauf avec Lénine), insolent, autoritaire, catégorique et intolérant aux idées d'autrui. L'absence de convictions marxistes fermes a fait de lui une "étoi-
, un prophète naif, un dictateur potentiel manqué. Staline a progressivement étudié tous les points faibles de la nature de Trotsky et les a exploités avec une extrême minutie.
Staline se souvenait que Trotsky avait fait sa dernière intervention comme dirigeant du parti, au plénum d'octobre 1927. Le discours était confus et démagogique. Plus tard, Trotsky écrivit qu'il avait voulu, sans trop de succès, ouvrir les yeux des "aveugles" qui ne voulaient pas
"triomphe de Staline ne durerait pas longtemps et que son régime s'effondrerait brutalement. Le vainqueur momentané se basait trop sur la force."
Affaissé derrière le podium, Trotsky lu rapidement tout son discours mot à mot, essayant de faire taire le brouhaha de la salle. Il était difficile de l'entendre. Il était sans cesse interrompu par les cris de "ca-
"mensonge" "" hâbleur". Trotsky se dépêchait de réciter tout ce qu'il avait écrit sur l'affaiblissement des révolutionnaires dans le parti, la domination de l'appareil, la formation d'une "caste dirigeante" qui menait le parti et le pays à la dégénérescence thermidorienne.
Oil n'y avait pas de thèses ou d'arguments clairs sur le socialisme. Il n'y avait qu'une haine manifeste contre la direction du Comité central et du ressentiment contre Staline. Mais cela,
la grande joie du gensek, ne touchait pas les participants au plénum.
La tentative des partisans de Trotsky d'organiser une manifestation à l'occasion du 10e anniversaire d'Octobre, a été un défi qui l'a placé hors du parti.
Leurs slogans étaient à la mesure de oppositionnelles: ils n'étaient accessibles qu'aux initiés. "A bas les koulaks, les nepmens et les bureau-
; "Exécution du testament de "A bas l'opportunisme !". "Préservons l'unité bolchevique !". Ils essayèrent de porter des portraits de Trotsky et de Zinoviev. Mais Staline avait déjà pris les mesures "appropriées". La police dispersa les petits groupes de trotskystes.
A Moscou, Trotsky et Zinoviev (qui était spécialement venu de Léningrad), purent définitivement se rendre compte, en déambulant dans les petites rues et les squares de la capitale, qu'ils n'étaient soutenus que par des individus isolés. La cause était perdue. Trotsky pouvait se laisser aller à se rappeler l'ovation sensationnelle de la salle, dix ans auparavant, lorsqu'il avait hurlé derrière Martov qui quittait la salle de réunion des soviets, "allez-vous en dans les poubelles de l'histoire !" Maintenant, ces mêmes paroles, dirigées cette fois contre lui, résonnaient à ses oreilles, lorsqu'il tenta de s'adresser aux manifestants de la Place de la Révolution, marchant vers la Place rouge. Les vitres de sa voitures étaient brisées. Avec amertume, il réalisa que Staline l'avait déjà poussé dans les égouts de l'Histoire.
(Après l'exil de Trotsky à Alma Ata), Staline maintint une surveillance étroite sur le processus d'exil. Il recevait fréquem-
Je me demande Kamenev...
Oui, c'est curieux, Zinoviev...? ment des coups de téléphone. Le gensek écoutait silencieusement, puis lâchait à la fin : "Pas la peine de prendre des gants avec lui ! Pas de concessions ! Isolez Trotsky de ses associés ! Vite et sans discussions !" Il arrêtait de parler et tournait en rond nerveusement dans son bureau, pensant intensément à autre chose. Plusieurs années après, attablé avec ses collègues dans sa datcha, après une discussion sur un rapport du dernier discours de Trotsky, il dit :
"Deux erreurs ont été faites à l'époque. On aurait dû le garder à Alma Ata. Il n'aurait jamais dû pouvoir quitter le pays. Et pire encore, comment a-t-on pu l'autoriser à prendre tant de documents avec lui? "
Quittant la table, Staline tourna en rond dans son bureau, prit un paquet d'exemplaires du journal publié par Trotsky, le Bulletin de l'opposition. Il trouva le numéro 65 de 1938, ouvrit une page, la retourna, et toujours debout, il se mit à lire un éditorial de Trotsky. Peu de gens se complaisent à relire des pages où ils sont diffamés et injuriés. Staline était du nombre. Il lut et explosa de colère. "Quoi ? Staline est toujours en train de glousser devant la scène ? Alors que le fascisme vole de victoire en victoire et trouve son meilleur allié dans le stalinisme. Les menaces d'une guerre terrible frappent à la porte de l'Union soviétique et c'est le moment que choisit Staline pour briser l'appareil militaire. Le moment est proche où ce n'est plus lui-même mais l'Histoire qui le jugera." Staline referma violemment le Bulletin, le jeta par terre et se mit à arpenter son bureau. "Personne ne voudra croire à ces saloperies. Les trotskystes et leur acolytes n'ont-ils pas avoué tous leurs crimes ?"
Le gensek se souvint que lorsque la bataille faisait rage autour de la question de la NEP, Trotsky avait dit au Bureau politique : "la classe ouvrière ne peut avancer vers le socialisme qu'au prix de grands sacrifices, en ramassant toutes ses forces et en suant corps et âme". Malgré sa défaite, Trotsky ne s'était pas lassé de répéter que sans une "armée de travail", sans une "militarisation du travail", sans une "auto-limitation totale", la révolution ne pourrait jamais passer du "royaume de la nécessité au royaume de la liberté".
La quasi totalité du 15e volume des œuvres de Trotsky est consacrée à la "militarisation du travail". Trotsky voulait transformer les régions de production en unités militaires pour fusionner les districts militaires avec les unités de production, pour créer des "bataillons de choc" sur des cibles particulièrement importantes de manière à accroître la production par l'exemple personnel et la répression.
Staline était assez impressionné par cette façon de poser la question de savoir comment on pourrait pousser le peuple à "suer" volontairement "corps et âme". C'est peut être pour cela que Trotsky traitait si souvent Staline d'épigone, suggérant par là que le gensek manquait d'originalité dans sa méthodologie sociale.
Staline avait toujours senti que durant la révolution et les années de guerre civile, le futur exilé avait toujours été plus proche de Lénine que le futur gensek. Même en ne se basant que sur leur correspondance déjà publiée, on peut voir que Lénine a adressé 78 lettres et télégrammes à Trotsky contre 62 à Staline. Lénine avait protégé Trotsky plus d'une fois, en mettant en valeur ses talents de propagandiste et d'orateur. A cette époque-là, lorsque leurs relations étaient encore tolérables, Staline avait adopté une attitude d'approbation tacite devant certaines des idées aventuristes ultra-gauches de Trotsky. Staline ne s'est jamais opposé aux côtés impitoyables de Trotsky.
Dans ses Mémoires, Trotsky présente ainsi son credo : "On ne peut pas cons-truire une armée sans répression. On ne peut envoyer une masse de gens à la mort, tant que la peine de mort n'est pas présente dans l'arsenal de commandement. On doit placer les soldats devant le choix suivant: une mort possible à l'avant mais une mort certaine à l'arrière." Mais dans la foulée, Trotsky ne se limitait pas à l'armée : "Afin de Blancs, nous avons pillé toute la Russie",
Plus rapidement que d'autres, comprit que la nature aventuriste de Trotsky était devenue une maladie incurable. Le démon de la révolution russe était convaincu d'être un génie et faisait peu d'efforts pour le dissimuler.
Le gensek avait du mal à admettre, même en son for intérieur, que durant la
révolution et les années de guerre civile, le dirigeant le plus populaire après Lénine était Trotsky. Dans la liste des noms - la règle "alphabétique" n'était pas d'usage à l'époque - celui de Trotsky venait toujours, ou presque toujours, en second rang après celui de Lénine. Mais malgré cette popularité, Trotsky était peu suivi. Il y avait là une situation paradoxale. Staline n'était pas très populaire personnellement, mais d'une certaine façon, il personnifiait la "ligne" du Parti. Trotsky, une figure notoirement plus populaire, était en même temps catalogué comme "élément fractionnel", ce qui ne pouvait pas augmenter le nombre de ses partisans. Nul ne sait ce que Trotsky serait devenu si
Bien entendu, l'auteur peut émettre plusieurs suppositions, en pensant aux paroles de J. Jaurès qui disait qu'un chercheur avait le droit d'avancer des hypothèses sur un destin déjà connu. Cependant, il y a suffisamment d'éléments pour que nous puissions prétendre que, dans les années où il jouait encore un rôle actif dans le parti (1917-1924), Trotsky n'était pas un ennemi de la révolution et du socialisme. Mais il était déjà un ennemi de Staline. On ne peut pas ne pas lui rendre hommage pour cela ; il n'a pas plié l'échine devant la dictature de Staline, comme l'ont fait beaucoup d'autres. Jusqu'à la fin de ses jours, il a gardé une attitude respectueuse envers Lénine. Mais nous avons déjà dit que Trotsky s'aimait lui-même beaucoup plus qu'il n'aimait la révolution. La source de sa tragédie réside plus dans sa lutte contre Staline pour le pouvoir que dans sa bataille contre le stalinisme. L'amertume infinie de ne pas avoir pu gravir les derniers échelons du pouvoir politique suprême, a poussé Trotsky à privilégier ses intérêts personnels, par rapport à ses autres priorités politiques et sociales.
Tandis que Staline consolidait son pouvoir autocratique, Trotsky errait à travers le monde entier. L'île Prinkipo de la mer Marmara, la France, la Norvège et finalement le Mexique ont été les différentes étapes du chemin de croix du dirioppositionnels exilé. Au début, Trotsky espérait qu'il pourrait bientôt rentrer en Union soviétique.. il ne croyait pas que Staline aurait pu tenir le coup aussi longtemps. Il lui semblait que l'incapacité intellectuelle de Staline, sa brutalité, ses gaffes, sa grossièreté et sa déloyauté étaient si évidentes que cela créerait automatiquement une nouvelle opposition, et pousserait de plus en plus de personnes à s'opposer au gensek. (....)
Les quatre longues années que Trotsky a passées à Prinkipo étaient une période d'attente et d'élaboration du cours ultérieur de la lutte. Petit à petit, la confiance de Trotsky dans son "rappel" à Moscou s'est estompée. Il fut de plus en plus convaincu que la seule façon de surnager était de continuer à combattre Staline. Il n'avait pas encore compris que sa troisième immigration allait être la dernière et qu'il ne remettrait plus jamais les pieds sur le sol de
En général, de tous ses écrits, Trotsky pensait que le meilleur était l'Histoire de la Révolution russe. Ce livre avait été écrit juste après sa rupture avec Staline. Le livre était remarquable dans la mesure où il révélait l'égocentrisme de son au-
Commencé en 1936, toujours en Norvège, Trotsky écrivit son livre intitulé La Révolution trahie. Dans ce livre, il écrivait qu'il savait que dans l'entourage de Staline, il y avait des personnes qui ne partageaient pas les opinions de ce dernier. Il pronostiquait également que si l'Allemagne entrait en guerre contre l'Union soviétique, Staline ne pourrait pas éviter la défaite
Le gensek lut d'une traite une traduction (un exemplaire unique fabriqué spécialement pour lui) de ce livre, le dernier du postulant dictateur raté. Staline bouillonna de colère et de rancune. Une décision qu'il méditait de longue date venait de mûrir sur deux points. Staline faisait rarement un pas en avant sans y avoir réfléchi longuement. En premier lieu, il fallait écarter Trotsky de la scène politique. Le césarisme du dirigeant ne serait pas complet tant que le lointain exilé serait en vie. Deuxièmement, il était de plus en plus convaincu, qu'il était nécessaire de supprimer une bonne fois pour toutes tous les opposants potentiels à son pouvoir
Staline se souvint du cas à moitié oublié de Bloumkine (1). (...) Ce n'était pas par hasard si le "chef" avait pensé à
Peut être quelques "Bloumkine" mandatés par Trotsky, étaient-ils cachés quelque part près de lui. En fait, ils avaient bien tué Mirbach. Combien étaient-ils ? Qui étaient-ils ? Comment pouvait-il se rendre compte de la réelle étendue du danger ? Jusqu'où Trotsky avait-il étendu ses tentacules ? Staline était rongé par le doute, l'inquiétude, la peur, la rancune, l'irritation et la haine de Trotsky. A ses yeux, Trotsky personnifiait le Mal universel.
Tout cela était bien loin de la réalité. Même à l'apogée de son influence, au milieu des années 20, Trotsky n'avait que très peu de partisans dans le parti. Après son exil, seule une poignée de ses sympathisants lui était restée loyale. Il s'agissait de quelques individus, peut être quelques douzaines, quelques centaines au grand maximum. Beaucoup d'entre avaient senti que depuis longtemps, Trotsky ne se battait plus pour un idéal mais pour son compte personnel, rempli d'anti-soviétisme. D'autres mirent fin à leurs activités politiques ou condamnèrent le trotskysme et se mirent à faire du travail constructif. En d'autre termes, cela faisait longtemps, que le trotskysme n'était plus un danger sérieux.
Mais Staline avait besoin d'un prétexte pour supprimer "une bonne fois pour toutes" tous ceux qui n'étaient pas totalement d'accord avec lui ou qui auraient pu s'opposer à lui dans le futur. En fait, il était perturbé par le souvenir de Trotsky et ne pouvait laisser s'accomplir ses prophéties, surtout après les longs textes de Trotsky qui "déferlèrent" deux ou trois mois après le procès politique de janvier 1937 contre Piatakov, Radek, Sokolnikov, Serebriakov et d'autres. Leur seul titre, Les crimes de Staline, avait suffi à déchaîner sa colère.
Il avait déjà appris, à travers une interview accordée par Trotsky en 1938 au correspondant d'un journal bourgeois, que ce dernier s'apprêtait à écrire un livre au titre
Mais en décidant de devenir le biographe de son ennemi mortel, Trotsky se condamnait lui-même à un échec certain. Seules la vengeance, la malveillance ou la mauvaise humeur pouvaient couler de sa plume. Avec un grand exercice de volonté, Trotsky a réussi à écrire sept chapitres de son livre sur Staline. Tout tournait autour de l'idée d'un Caïn, caché sous le masque de Soso, Koba (2), un révolutionnaire, homme fort à la tête du Parti et d'un grand peuple. Mais comme Napoléon l'avait dit : "tout a ses limites, même la haine" Au-delà de ces limites, on perd inévitablement quelque chose, la réalité, la raison,
Sous couvert d'une biographie inachevée, Trotsky a fini par perdre ses dernières traces d'objectivité ; il n'a même plus montré un respect élémentaire envers sa patrie, le peuple auquel il avait appartenu dans le passé. Dans ses œuvres, Trotsky n'a pas hésité à écrire des passages péjoratifs à l'égard du peuple russe. D'après lui, "aucune personnalité gouvernementale, en Russie, ne s'est élevée au-delà du niveau d'une imitation de troisième classe du Duc d'Albe, de Metternich ou de Bismarck".
D'après Trotsky, suivi en cela par de nombreux chroniqueurs d'événements historiques, Staline était un véritable monstre moral depuis son enfance, un mauvais génie-né. Il est inutile de prouver qu'une telle approche, que nous avons fréquemment rencontrée jusqu'à aujourd'hui, n'est pas scientifique. Nul ne peut être considéré, a priori, comme étant un criminel. Et personne n'est né pour faire le mal. La présence de traits négatifs - suspicion, soif de pouvoir, rancune, caractère faux -ne conduit pas toujours, ou immédiate-
Staline ne peut pas être jugé de la même façon en 1918, 1924 ou 1937. C'était certes la même personne, mais en même temps, différente. Il est évident que Sta-
1) Bloumkine, un socialiste-révolutionnaire de gauche, avait assassiné l'ambassadeur allemand Mirbach en 1918, afin de faire échouer les pourparlers de paix de Brest-Litovsk. D'abord condamné à mort, puis gracié par les bolcheviks, il s'engagea dans la Tcheka, les services secrets soviétiques. Il rencontra Trotsky clandestinement à Istanboul en 1929 et fut exécuté par Staline à son retour
2) Soso, Koba, sumoms de Staline dans sa jeunesse.
line a fortement changé sous l'impact de causes et circonstances objectives et subjectives. Il a fait beaucoup de choses que I'on ne peut pardonner. Mais en même temps, c'est en combattant pour les idéaux du socialisme (qu'il a, bien sûr, interprétés d'une façon incorrecte, vulgaire et dogmatique) qu'il a commis à la fois des crimes et des erreurs.
Trotsky a eu le temps de juger Staline. Il s'est emmêlé dans des contradictions. En rejetant totalement Staline, il n'a absolument pas pu distinguer ce qui restait de prol tarien, de marxiste, de travailleur en lui. Trotsky a affirmé que le stalinisme n'était pas le produit d'une loi historique mais d'une "anomalie historique"
A la fin de sa vie, alors qu'il ignorait d'où viendrait la mort, Trotsky s'est fourvoyé en déclarant que l'Union soviétique "n'était plus que potentiellement un Etat ouvrier" (...).
Dans son refuge (au Mexique) Trotsky faisait des déclaration anti-soviétiques, donnait des interviews où il prédisait l'effondrement de l'Union soviétique, la fin de Staline et l'inéluctable victoire de la IVe Internationale. Dans ses deux dernières années, Trotsky s'est totalement déplacé sur le terrain d'une guerre idéologique contre son ancienne patrie. En avril 1940, il a préparé un message au peuple soviétique intitulé : "On vous trompe", ce qui était, en pratique, un appel au renversement de Staline, à la veille de la guerre.
Il y a eu deux tentatives d'assassinat de Trotsky, la dernière fut réussie. (...) Oui, Staline voulait la mort de Trotsky. Tant qu'il était encore en vie, Trotsky serait resté le témoin de la vieille époque où les "chefs" se serraient froidement la main, écoutaient Lénine, se querellaient et polémiquaient. Trotsky connaissait Staline beaucoup mieux que Kaganovitch, Molotov, Vorochilov ou Malenkov qui étaient pourtant ses plus proches collaborateurs du moment. Trotsky pouvait comprendre, de l'intérieur, les motivations et les intentions de Staline. Ils voulaient tous les deux devenir le numéro un et ils se battaient pour cela. La grande malchance de l'Histoire et du peuple, fut que la vieille garde de Lénine, après sa mort, a écarté l'un des deux de la direction en confiant à l'autre le gouvernail du parti. Ils auraient dû être écartés tous les deux.
Après la mort de Trotsky, Béria (le chef du GPU, la police secrète) a eu de
On a longtemps écrit en Occident que Béria était l'organisateur le principal exécutant de la décision concernant l'assassinat de Trotsky. Je pense cependant que nous n'aurons pas, dans un futur prévisible, les preuves documentaires authentiques confirmant ou infirmant cette version.
Après la mort de Trotsky, on a publié son testament. Sa partie essentielle avait été écrite le 27 février 1940. Le prisonnier de Coyoacan (la résidence de Trotsky au Mexique) a tenté d'écrire dans le même style que les dernières lettres de Lénine. Mais il a échoué.
Les dernières pensées et volontés de Lénine étaient totalement dévouées au peuple et au Parti. Seulement et exclusivement ! Trotsky a confectionné son testament sur la base de différents documents et annexes, écrivant surtout sur lui-même, son "honneur", sa femme, ses principes personnels. Dans son testament, il n'a même pas mentionné son "enfant", la IVe Internationale. Mais il y a trouvé de la
Les membres des deux familles de Trotsky ont bu leur calice d'amertume jusqu'à la lie. La première femme de Trotsky, Alexandra Sokolovskaia, et ses deux filles, Zinaida et Nina, ainsi que leur mari, étaient d'enthousiastes acolytes du trotskysme. (...) Le sort de la première famille de Trotsky dans les années suivantes a été triste. En raison de leur appartenance à une "famille d'ennemis", ils ont tous eu
La seconde femme de Trotsky, Natalia Sedova a également débuté comme "révolutionnaire". (...) De son second mariage, Trotsky a eu deux enfants. L'aîné, Sedov, a toujours été du côté de son père ; il est devenu un trotskyste actif, et il est mort à Paris, après l'exil de son père, dans des circonstances mystérieuses. Le cadet, Sergueï, a quitté la maison familiale à l'époque où ses parents vivaient au Kremlin, en déclarant que la politique lui répugnait, et s'est lancé dans la science. Comme il avait refusé de suivre son père en exil, il était bien entendu un homme condamné, puisqu'il était "le fils de Trotsky". En janvier 1937, son nom apparut dans un article de la Pravda, "Sergueï Sedov, le fils de Trotsky, a essayé d'empoisonner les travailleurs". Exilé à Krasnoïarsk, Sergueï Sedov fut déclaré "ennemi du peuple".
Natalia Sedova a survécu treize années à son mari, pour mourir la même année que Staline, "l'inséparable ennemi" de l son mari. Certains des parents éloignés de Trotsky ont survécu. Ils vivent à Moscou J'ai réussi à les contacter. Ils vivent bien entendu sous d'autres noms.
Peu de temps après l'arrivée de la nouvelle de la mort de Trotsky, on donna l'ordre de "liquider les trotskystes actifs dans les camps". Et, à la veille de la guerre, il y eut une nouvelle vague silencieuse qui a balayé les dernières personnes condamnées pour "trotskysme actif". Pechora, Vorkouta, Kolyma ont été les témoins muets d'une vengeance qui a"sonné l'hallali" de la lutte contre le dirigeant assassiné de la IVe Internationale. Staline ne voulait pas comprendre que tuer quelqu'un était un moyen inefficace de combattre des idées.
Trotsky s'appelait lui-même "un citoyen de la planète, sans passeport ni visa". Il a essayé de jouer le rôle de "second génie". Il disait, "Lénine a été emmené à la révolution dans un wagon blindé à travers l'Allemagne. Contre ma volonté je fut conduit à Constantinople, sur le vapeur llyich. Par conséquent, je ne considère pas ma déportation comme étant le dernier mot de l'Histoire". Trotsky est toujours resté un acteur qui ne voulait jouer que les premiers rôles. Mais il n'a pas compris qu'il appartenait à l'Histoire de remettre de l'ordre dans son propre jardin, où, d'après Homère, les démons étaient parfois des anges qui devinrent des esprits du mal.
Staline s'arrêta de tourner en rond dans son bureau, fuma sa pipe et s'attabla. Il posa le journal qui contenait l'article sur la "mort d'un espion international" et prit un dossier intitulé "Documents du Commissariat du peuple à la défense"
On était à la veille de la guerre.
La Pravda 9 septembre 1988