Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UNION SOVIETIQUE

Erevan manifeste toujours

· Inprecor n° 274, 17 octobre 1988 · p. 6-9 · 3 601 mots

URSS et Russie Syndicalisme

HUIT CENT MILLE PERSONNES étaient de nouveau dans les rues extraordinaire du Soviet suprême d'Arménie. Leur but était de faire pression sur ce dernier pour qu'il dénonce la résolution du Présidium du Soviet suprême de Moscou qui avait de nouveau rejeté, le 18 juillet, le rattachement du Haut-Karabakh à l'Arménie. Le 23 septembre, les troupes soviétiques occupaient une fois de plus les rues d'Erevan.

questions économiques, sociales et culturelles comme en témoigne le train de mesures adopté en mars dernier, en faveur du Karabakh,

Monica Watson était en Arménie lors des dernières mobilisations

UNION SOVIETIQUE

Erevan manifeste toujours d' Erevan, le 22 septembre dernier, pour réclamer une session

Pour Gorbatchev, il s'agit de "calmer la population" en alternant promesses et répression ; épurer les "groupes corrompus, adversaires acharnés de la perestroika", et lacher du lest sur les notamment la décision d'investir 400 millions de roubles dans la région.

de septembre.

Monica WATSON

PARTIR DU 19 SEPTEMBRE, la

A direction du mouvement, le Co mité Karabakh, avait décidé de faire pression sur les députés du

Soviet suprême pour qu'ils signent une demande de session extraordinaire. Le lundi

19 à midi, le président du Soviet suprême d'Arménie, Vaskanian, venait en personne place de l'Opéra (où se déroulent toutes les manifestations) et, devant plusieurs dizaines de milliers de personnes, il se déclarait favorable à une telle session, sans en préciser la date. Alors que le mouvement exigeait une réunion immédiate, le jour même, Vaskanian faisait de vagues promesses et se contentait de repousser l'échéance. Le soir même, alors qu'il y avait un demi-million de personnes dans la rue, un tiers des députés du Soviet avaient déjà signé la motion pour la convocation d'une session extraordinaire. Le président du Soviet suprême se déclara en d'accord avec la revendication des manifestants, ce qui était déjà une victoire partielle du mouvement. Tout cela était le fruit de cette nouvelle montée du mouvement national, après les accrochages entre Azeris et Arméniens au

Mais par la suite, sous la pression de

Moscou, la direction du parti faisait un virage à 180° et se déclarait hostile à une session extraordinaire du Soviet, ce qui allait discréditer encore plus le parti auprès de la population, d'autant que, d'après le mouvement nationaliste il s'agissait là d'une violation de la Constitution qui stipule que, si un tiers des députés demandent une session extraordinaire, elle doit se tenir. Le mouvement est dirigé par le comité Karabakh composé de 11 personnes Ce sont surtout des intellectuels, des scientifiques, des enseignants, des physiciens, des mathématiciens. Il n'y a pas d'ouvriers parmi eux. Le comité compte peut-être plusieurs centaines de militants. On en ignore le nombre exact. Mais il s'agit de militants actifs dans les usines, les bureaux, les institutions. Le Comité est reconnu par le mouvement nationarassemblant chaque soir des dizaines de milliers de personnes place de l'Opéra.

Le comité Karabakh

Le comité Karabakh a été officiellement dissous par le gouvernement, au début de l'été, mais il continue ses activités sans aucun problème, comme si de rien n'était. En fait, jusqu'à maintenant, il n'y a pratiquement pas eu de répression. Tout au plus quelques amendes, mais pas vraiment de répression brutale.

Les rapports du comité avec les autorités sont assez particuliers. C'est une reavec le parti et que les officiels gouvernementaux viennent aux manifestations du comité, pour répondre aux questions posées par le peuple ou ceux du comité. Mais elles ne sont ni officielles ni institutionnelles.

C'est au lendemain du début des accrochages au Karabakh qu'eurent lieu les contacts le plus officiels : Le comité négocia dans la maison du Comité central

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avec le nouveau premier secrétaire du Parti, Aroutiounian. Pendant ces discussions, Gorbatchev en personne téléphona au premier secrétaire arménien, et par son intermédiaire, engagea une discussion avec le comité.

Gorbatchev voulait calmer la situation et demandait au comité d'arrêter les grèves et les manifestations. Le comité lui répondit que la seule possibilité pour calmer et normaliser la situation c'était l'unification avec le Karabakh et renvoyait la balle à Gorbatchev, lui demandant s'il discussion n'a bien sûr rien donné. Trois heures après, le comité se présentait à nouveau devant les masses, place de l'Opéra, pour faire un rapport détaillé sur n'est plus composé des mêmes personnes que celles qui avaient fait débuter le mouvement en févriermars. A l'époque, les membres du comité étaient plus proches du Parti qu'aujourd'hui. Le comité actuel suit un cours plutôt hostile au Parti : les discours de la place de l'Opéra sont clairement hostiles au Parti et si ses responsables viennent aux manifestations, on les laisse parler, mais ils se font siffler et les questions qui pleuvent sur eux sont assez agressives.

Les tanks soviétiques

Beaucoup d'intellectuels arméniens qui sont membres du parti ou en sont prochGaboudikian, le premier poète arménien, qui avait discuté avec Gorbatchev en février dernier, ou Zori Balayan, qui était également avec Gorbatchev époque, ont pris leurs distances avec le mouvement, parce qu'ils le trouvent trop radical. Silva Gaboudi-kian ne va plus aux manifestations depuis le début de l'été. Actuellement, grèves. Tout un courant d'intel-lectuels pro-Parti est contre les grèves. Celui-ci ne s'oppose d'ailleurs pas officiellement aux activités du comité Kara-bakh. Il prétend même approuver les revendications du comité, comme celles de la population, mais s'oppose aux grèves.

Lorsque les tanks soviétiques sont arrivés à Erevan, ils se sont seulement postés devant les bâtiments officiels, devant le Comité central et le Soviet suprême. Durant les deux ou trois jours de présence des tanks, la place de l'Opéra était toujours libre. La grève générale qui avait été déclarée depuis quelques jours déjà, n'était pas une vraie grève générale. En fait, le comité Karabakh lisait chaque soir la liste des entreprises qui devaient ou ne devaient pas faire grève. Par exemple, les transports publics et les magasins de ravitail-lement ne devaient pas faire grève. Fina-lement, dans la rue, jusqu'à l'arrivée des chars soviétiques, on ne voyait pas grand chose de la grève. Mais dès que les trou-pes soviétiques sont arrivées, la grève a été totale. Les rues étaient désertes. Mais les manifestations se poursuivaient en s'amplifiant, preuve que les gens n'étaient pas intimidés. Il n'y avait cependant aucune tentative de la part de la population d'interpeller les soldats. Les mots d'ordre du comité étaient clairs : ignorer les soldats, pas de contact avec les soldats, faire comme s'ils n'existaient pas. Et ils ont été bien suivis.

Si le but de cet envoi de troupes était de briser le mouvement, il est manqué car on ne peut briser un tel mouvement avec quelques tanks dans les rues. Pour cela, il faudrait une répression féroce, impliquant des conséquences très importantes pour toute l'Union soviétique.

La présence des tanks ne signifiait donc pas encore que l'objectif de Moscou était de briser le mouvement. C'était sans doute le même type d'opération qui s'est produite en juillet, lorsque les tanks étaient déjà là et que le couvre-feu fut décrété pendant quelque jours. Mais à ce moment là non plus, le mouvement n'était pas vraiment attaqué dans ses racines.

Il s'agissait plutôt d'une démonstration de force pour calmer un peu la situation, peut-être aussi pour calmer le gouvernement ou les Azeris, pour calmer l'Azerbaïdjan, car des manifestations quotidiennes en Arménie ne pouvaient que faire monter la pression en Azerbaïdjan.

Une série de résolutions avaient été prises au mois de mars pour améliorer la situation au Karabakh. Leur effet pratique sur le terrain n'est pas encore très clair. D'après les autorités officielles, un certain progrès serait notable. Par exemple, il est possible maintenant de voyager au Karabakh en partant de l'Arménie, ce qui n'était pas le cas durant des dizaines d'années ; il est également possible désormais de recevoir la radio et la télévision arméniennes au Karabakh; les Armé-niens peuvent aussi envoyer des institu-teurs au Karabakh.

Ce dernier point est important, car auparavant, dans les écoles du Karabakh, on ne pouvait pas enseigner l'histoire arménienne, car les Azeris considèrent que les Arméniens du Karabakh ne sont pas des Arméniens mais des Albanais... il était donc hors de question que l'histoire arménienne soit enseignée au Karabakh.

Maintenant, les instituteurs du Karabakh vont en Arménie pour des stages de

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formation, et sont remplacés par des Arméniens d'Arménie. Les entreprises arméniennes ont enfin reçu le droit d'investir au Karabakh: il y a par exemple des plans pour la construction d'une autoroute entre Stepanakert (la principale ville du Karabakh) et l'Arménie. Donc globalement, la situation semblerait s'être améliorée.

Mais cela n'altère pas pour autant la radicalisation du mouvement, car, dans la conscience du mouvement nationaliste, il n'y a pas eu de véritable progrès. D'autant qu'après la décision de juillet du Soviet suprême d'Union soviétique, les autorités de l'Azerbaïdjan, ont fait un effort pour reprendre la situation en main. Le gouverne ment a envoyé, par exemple, une commission de procureurs au Karabakh, et a entamé des poursuites judiciaires contre les dirigeants du mouvement nationaliste du Karabakh. Les Azeris ont également commencé à faire des contrôles administratifs, fiscaux, etc. tâtillons sur les entreprises arméniennes, ce qui a été considéré par les Arméniens du Karabakh, le parti arménien et le mouvement nationaliste, comme une mesure de répression. Stepanakert a été le théâtre de manifestations contre les procureurs azeris qui ont dû quitter la ville.

Les Arméniens ont également reproché aux Azeris, d'installer au Karabakh des émigrés azeris venant d'Arménie. Il s'agit surtout de la ville de Chouchi qui abrite -selon les nationalistes arméniens - des milliers et des milliers de réfugiés azeris venant d'Arménie. Ces réfugiés azeris qui ont quitté récemment l'Arménie ont reçu des logements au Karabakh et non pas à Bakou, par exemple. Ce qui fait dire aux Arméniens qu'ils sont installés là, par le gouvernement, afin de changer l'équilibre démographique entre les deux communautés.

Le mouvement contre les "faux réfugiés"

D'après les chiffres officiels, on ne recense que 1 700 personnes dans ce cas, ce qui n'est pas énorme. Mais au début septembre, c'est contre ces "faux réfugiés" qu'a été déclenché le mouvement. A l'époque, les chiffres réels n'étaient pas connus, puisque la presse officielle se tait sur toutes ces choses-là. La façon dont le mouvement s'est déclenché constituait une escalade inquiétante et grave parce qu'il ne s'agissait plus de s'en prendre à des structures politiques, mais à des personnes, des individus azeris.

Ces réfugiés azeris sont considérés par les Arméniens comme des faux réfugiés parce qu'ils pensent qu'ils n'ont aucune raison de fuir l'Arménie. Mais en réalité, la haine entre les deux peuples est telle que 20 000 Azeris se sont enfuis d'Arménie, tout comme à peu près 18 000 Arméniens ont fui l'Azerbaïdjan.

Evidemment, en Azerbaïdjan, la situation est différente, puisqu'on a tué beaucoup d'Arméniens à Soumgait.

Quoi qu'il en soit, au mois de septembre, le mouvement est parti sur l'idée que la situation empirait au Karabakh, que la répression s'amplifiait, qu'on changeait les relations inter-communautaires, etc. Au Karabakh, l'unité est plus forte entre le parti, les autorités officielles et le mouvement nationaliste. De même, il y existe un mouvement nationaliste structuré avec un comité, le comité Krunk, qui dirige tout, mais en liaison permanente avec le Parti du Karabakh, et les deux ont décidé de refuser tout contact avec les autorités azeries. Or, comme la région est toujours officiellement sous contrôle de l'Azerbaïdjan, la situation est assez difficile.

Liberté de manifestation

Les autorités du Parti au Karabakh étaient, au début, totalement aux côtés du mouvement, en tout cas jusqu'à l'arrivée des troupes soviétiques. Mais depuis l'état d'urgence, les informations ne sont plus très claires. Des bruits circulent selon lesquels les autorités du parti auraient demandé d'arrêter les grèves, d'arrêter le mouvement. Il est donc possible qu'il y ait eut

Le Soviet suprême de l'Union soviétique avait décidé au mois de juillet, de mettre en place une commission dirigée membre du Comité A. Volsky, chargée de prendre en main la

L'attitude de la population à l'égard de la commission est ambiguë. Volsky est considéré en Arménie comme quelqu'un d'assez réceptif aux arguments arméniens, il est donc plutôt vu comme un pro-arménien et c'est la seule chose qui compte là-bas : "Est-ce que c'est bon pour nous, ou pas?" déré comme "bon pour les Arméniens".

Mais le cadre général de ce mouvement, aussi bien en Arménie qu'au Karabakh est simultanément un refus par rapport au Soviet suprême de Moscou qui exclut toute modification du territoire. Telle était la véritable raison du mouvement. D'un autre côté, le mouvement qui existe maintenant n'aurait pas été possible sans la perestroïka.

Il existe actuellement en Arménie une totale liberté de manifester, beaucoup plus grande qu'à Moscou, peut-être comparable à celle qui existe dans les Républiques baltes voire supérieure, parce qu'il n'existe pas de contrôle du Parti. On peut manifester quand on veut à Erevan.

Selon la nouvelle loi, un préavis d'une semaine est exigé en principe avant toute manifestation... mais en pratique, rien de tel en Arménie : on manifeste quand on veut, aucune censure sur les banderoles. Et cette liberté est même garantie par le Parti. Au mois de février, des dirigeants étaient venus sur la place de l'Opéra et le Secrétaire général du Parti avait déclaré devant des centaines de milliers de personnes : "Cette place de l'Opéra est à vous, vous avez le droit d'y faire ce que vous voulez". De vieux drapeaux arméniens, interdits auparavant, sont aujourd'hui déployés. Il y a trois ans, celui qui osait déployer ces drapeaux risquait de se voir "transférer" en Sibérie pour dix ans... Des samizdats du reste de l'Union soviétique circulent librement et sont lus avec passion si l'on y parle de l'Arménie. Des affiches avec des photos de manifestations pro-arméniennes à Moscou ou des déclarations de solidarité de Léningrad sont présentes lors des manifestations.

Liberté d'action

La liberté est complète, y compris pour le Comité pour l'indépendance, le groupe de Aïrikian, cet arménien qui a été expulsé d'Union soviétique, et dont le groupe s'est renforcé après son expulsion. Même ce groupe dispose d'une grande liberté d'action, de distribuer des tracts, de prendre la parole, etc. C'est une expérience incroyable pour un peuple comme celui-ci, qui n'a jamais eu d'expérience de liberté.

Sans glasnost et perestroïka, cela n'aurait pas été possible. La population en est consciente, mais elle n'a absolument pas confiance dans la perestroïka et n'attend rien d'elle.

Au début du mouvement, des photos de Gorbatchev trônaient dans les manifestations. C'était un choix tactique. En réalité, glasnost, perestroïka, changements en URSS, importent peu aux Arméniens.

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Tout le monde le répète : "Chez nous la commence avec le Karabakh, sans le Karabakh, aucune autre étape de la perestroïka ne peut être entamée".

Il est également surprenant de constater que dans ce grand mouvement, des questions comme la liberté de la presse, les réformes économiques, etc., tout ce qui est discuté dans le reste de l'Union soviétique ne joue pratiquement aucun rôle, sauf peut-être les questions de corruption.

La corruption

Best considérable

Tout le monde dit que la corruption est immense, que par exemple, il faut payer une somme considérable pour pouvoir entrer au Parti communiste. En effet, puisque quand on est membre du Parti, on a des avantages à vie, en matière de logement, d'emploi, de vacances, d'éducation des enfants, etc., tout le monde trouve normal que pour être membre du Parti, il ne suffise pas d'être considéré comme un bon communiste, mais qu'il faille aussi payer une somme considérable de roubles. Donc la corruption à large échelle est dénoncée dans les manifestations nationalistes.

Surprenant également, lorsqu'on suit la presse soviétique, de voir que la presse arménienne, elle, n'est pas du tout touchée par la glasnost. Il peut y avoir des manifestations durant deux semaines, avec la participation de la moitié de toute la population de la républiqué... la presse officielle, la télévision n'en souffleront mot ! Ce qui bien sûr, détruit toute crédibilité du parti et de la presse officielle.

Les autorités ont peur d'encourager la ferveur nationaliste sous peine d'engendrer des violences inter-communautaires, mais en même temps, cette non-information favorise les rumeurs les plus étranges, le moindre incident acquiert des dimensions extraordinaires, créant aussi une situation de fièvre nationaliste. C'est un climat malsain. Que le parti ait décidé de n'en souffler mot dans la presse, tribue à créer cette atmosphère. Lors de la conférence du Parti au mois de juin à Moscou, le débat fut houleux du haut de la tribune entre Gorbatchev et les représentants de l'Arménie. Les images de cette discussion, de Gorbatchev interrompant systématiquement les délégués arméniens, ont été retransmises à la télévision et ont beaucoup choqué les gens à Moscou. Ces mêmes images ont également été retransmises à Erevan mais eurent un effet très différent. Contrairement à ce qu'on pourrait croire de prime abord, les Arméniens ne l'ont pas forcément ressenti comme une humiliation. En fait, le recteur de l'Université d'Erevan qui discutait avec Gorbatchev n'a pas été non plus avec celui-ci. Les Arméniens étaient mêmes assez fiers de leur recteur qui a osé défier Gorbachev et le sentiment général était qu'il s'en était plutôt bien sorti. Et puis évidemment, c'était une preuve de plus pour les Arméniens que Gorbatchev n'était pas dans leur camp.

La population au Karabakh est armée Les autorités ont même dû interdire le port d'arme. Dans le contexte actuel, où des communautés hostiles vivent ensemble, le comité Karabakh justifie le port d'armes. Soumgaït a d'ailleurs montré que les Arméniens risquaient à tout moment d'être massacrés. Bien entendu, cela permet aux Azeris de dire, à leur tour, que si les Arméniens s'arment, il n'y a aucune raison de ne pas en faire autant. On s'arme de part et d'autre, surtout dans les régions où il y a cohabitation territoriale. La population est beaucoup plus armée que dans d'autres régions d'Union soviétique et les autorit bombes, de pistolets, de fusils assez impressionnants.

La dynamique de la haine

La dynamique de haine intercommunautaire est très grande dans cette région du Caucase. Ce que l'on comprend mal à l'Ouest, c'est que l'on est face à un mouvement arménien contre des Turcs - car les Azeris sont considérés comme des Turcs -plutôt qu'un mouvement arménien contre Moscou. Le mouvement a certes une dimension anti-Moscou, mais c'est surtout parce que l'intervention de Moscou empêche l'humiliation des Azeris.

La présence de réfugiés des deux côtés montre le niveau de tension entre les deux communautés, et il y a peu d'espoir que cette tension baisse, seul le pouvoir central y a intérêt. Et c'est une force répressive qui ne peut agir que par la violence, la violence d'Etat, chose qui, en général, ne calme guère les gens. On peut, à la limite, briser les gens de cette façon, mais

Historiquement, Moscou a plutôt eu un rôle protecteur vis-à-vis des Arméniens. Voilà pourquoi dans la tradition arménienne, il y a une approche contradictoire par rapport à l'indépendance. Il y a eu, dans l'histoire, un Etat arménien indépendant, de 1918 à 1920. C'était un Etat bourgeois. Cet Etat est maintenant glorifié parce qu'il était indépendant. Mais en même temps, cet Etat a perdu une bataille militaire contre la Turquie et a été forcé d'accepter la soviétisation, en raison des rapports de force négatifs sur le terrain. A cette époque la soviétisation de l'Arménie était devenue le seul moyen de survie pour le peuple arménien. Si l'Arménie n'avait pas intégré l'Union soviétique, il est fort probable qu'il y aurait eu un second génocide des Arméniens et qu'il n'y aurait plus d'Arménie du tout.

D'un côté, le nationalisme arménien rêve d'indépendance, mais de l'autre, existe la peur qu'une Arménie indépendante représente un danger terrible pour la survie du peuple arménien, car l'Arménie est entourée de peuples islamiques dont la seule vocation, d'après les clichés des nationalistes arméniens, serait de massacrer les chrétiens arméniens...

Jusqu'à cet automne, le courant séparatiste n'avait pas vraiment d'impact important, il était plutôt marginalisé. Mais avec la déception due aux décisions de Moscou, ce courant se renforce. A partir de début septembre, pour la première fois, la foule a commencé aussi à accepter, puis à reprendre, les mots d'ordre d'indépendance, après le discours d'un dirigeant du comité Aïrikian.

Des actes... pas des paroles

Il a deux éléments autour de la déception par rapport à Moscou : d'abord, le fait réel que Moscou parle beaucoup mais ne fait rien. Cette remarque vaut de façon générale pour la perestroïka, voilà des mois qu'on parle, mais les actes se font attendre. Et au niveau de la question nationale, les gens le ressentent très fortement. Deuxièmement, Moscou n'a pas non plus l'intention d'agir contre Azeris. Car Moscou craint que donner satisfaction à un quelconque intégrisme chrétien-arménien, n'encourage ou ne dé clenche en réaction, un intégrisme islamique en Azerbaïdjan.

Le plus impressionnant, c'est la dynamique nationaliste, la logique nationaliste et la dynamique de lutte intercommunautaire. Mais le mouvement en Arménie est un mouvement populaire, un mouvement de base, qui n'hésite pas à demander des comptes aux dirigeants, entraînant une dynamique qui dépasse le cadre strictement nationaliste. Par exemple, quand les travailleurs dans une entreprise, interpellent le secrétaire syndical et lui demandent des comptes ; ou quand des habitants demandent des comptes à leur député au Soviet suprême ; ou même qu'il existe des discussions pour voir s'il est possible de ne plus réélire, voir de révoquer un responsable du Parti, entre tout à fait dans la logique du mouvement. Un responsable syndical qui n'avait pas soutenu une grève a été ouvertement dénoncé lors d'une manifestation place de l'Opéra, un appel a été lancé pour qu'il soit révoqué. De la même façon, la récente lutte pour la convocation d'une séance extraordinaire du Soviet suprême, relève de cette même logique : exiger que cet organe, qui est en principe le

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