Entretien avec 3 membres de l'exécutif de la Centrale unitaire des travailleurs (CUT). INPRECOR : Comment la CUT est-elle née ?
- Angelino CARZON (secrétaire général de la CUT) : A la chaleur de l'action, de la mobilisation, de la lutte. C'est pour préparer la grève civique de 1985 que nous nous sommes pour la première fois assis à la même table, préparant ainsi la fusion entre l'UTC et la CTC, les syndicats indépendants qui représentaient 45% du mouvement syndical colombien, et la CSTC. Notre Congrès de fondation, les 15, 16 et 17 novembre 1986, a regroupé 2 000 délégués qui représentaient près de 80% du mouvement syndical colombien.
Nous avons une ligne d'autonomie syndicale par rapport aux partis politiques, à l'Etat, aux Eglises, une ligne de démocratie syndicale. Au Congrès, se présentaient 5 listes de candidats ; la direction élue compte des représentants de ces
Nous avons choisi de ne demander l'affiliation à aucune des fédérations syndicales, mondiales ou latino-américaines, tout en maintenant une politique active de
• Peux-tu nous expliquer ce qu'est la "guerre sale"?
— Il s'agit d'une répression sélective qui frappe tout ce qui est progressiste dans ce pays, y compris dans les partis politiques au pouvoir. Notre Centrale a été en particulier, durement frappée puisqu'ils nous ont assassiné plus de 180 militants en 20 mois d'existence de la CUT, faisant de nous un des syndicats les plus menacés par la répression. Pour la seule semaine • dernière, il y a eu plus de 15 camarades asplicité active ou passive de larmée et de la police. Aucune des commissions d'enquête mises sur pied après les meurtres, les tortures, les kidnappings, n'a jamais abouti.
Notre toute première revendication est donc le droit à la vie, le démantèlement des groupes para-militaires, la fin des violations permanentes les droits de l'Homme. Toute personne dans ce pays qui assume une position démocratique est menacée de mort.
Nous avons un rôle important à jouer dans la vie politique nationale : nous combattons pour la fin de l'état de siège, la fin de la "guerre sale", de véritables droits démocratiques, le rétablissement de la paix par un dialogue national responsable, une nouvelle Constitution qui garantisse la participation de tous aux décisions politiques dans ce pays.
Notre Parlement ne permet pas cette participation : sa composition de classe et son attitude servile de soumission à l'exécutif l'empêchent de jouer de rôle. C'est pourquoi nous insistons sur des mécanismes démocratiques qui permettent la consultation populaire : référendums, plébiscites, convocation d'une Assemblée constituante démocratique.
• Quel est votre bilan du "dialogue national"' lancé récemment ?
— Curieux dialogue qui n'implique ni le gouvernement, ni l'ensemble des forces de la guérilla. Nous sommes favorables au rétablissement de la paix, et nous avons d'ailleurs participé activement à la réunion de Panama et à la convergence du 19 juillet. Mais le dialogue doit permettre la participation du gouvernement, de la gué rilla, et de l'ensemble des forces politiques et sociales importantes du pays. Ce dialogue doit s'accompagner d'une série de mesures économiques et sociales qui permettent l'établissement d'une véritable démocratie, et qui ne sont pas discutées actuellement.
• Quels sont les problèmes que rencontrent les travailleurs ?
- Palacio TAMAYO (trésorier de la CUT) : L'inflation avouée par le gouvernement est de 30%, d'où notre exigence d'une hausse des salaires et du blocage des prix des produits de première nécessité.
— Malgré nos nombreux appels à la négociation, il n'y a jamais eu de réponse. C'est pourquoi nous avons décidé, pour imposer cette négociation, de frapper les intérêts des patrons au cœur, et nous préparons une grève générale pour fin septembre.
Cette grève générale est préparée par un plébiscite où nous discutons avec les travailleurs de l'ensemble de nos revendications et organisons la mobilisation.
• La répression n'est-elle pas un frein à la mobilisation ?
- On nous tue maintenant deux militants par jour. Des "grèves civiques" qui regroupaient toute la population ont été durement réprimées. Mais cela ne parvient pas, malgré tout, à empêcher les mobilisations.
• N'êtes-vous pas handicapés dans la préparation de cette grève générale, par l'absence d'une organisation telle que l'UNTS au Salvador, qui regroupe non seulement les syndicats mais aussi les associations des droits de l'Homme, de quartiers, les coopératives agricoles, les étudiants, etc. ?
- Bertina CALDERON (secrétaire à la jeunesse de la CUT) : Effectivement. Il s'agit de niveaux différents de regroupement. La fondation de la CUT a déjà représenté un grand progrès, et il existe aussi des coordinations politiques, sociales, et paysannes.
Mais il nous reste à construire ce grand bloc des organisations politiques progressistes et des mouvements sociaux. Nous y travaillons, ce n'est pas facile, mais il y a un vent d'unité qui souffle. Nous avons compris que dans la guerre sale, il n'y a pas de différences entre quelqu'un de l'UP, quelqu'un de A Luchar, et un social-démocrate ou un libéral progressiste.
Nous devons nous unir pour faire face à la répression. Nous espérons que la préparation de cette grève générale permettra d'approfondir cette unité.
Août 1988. Propos recueillis par Eric Toussaint.
Les couches populaires de ce pays vivent dans une situation de famine endémique.
Cette misère n'est pas due au manque de ressources naturelles : nous sommes un pays riche en charbon, en pétrole, en minerais divers. Mais ces richesses sont bradées aux multinationales étrangères. gouvernement vient de signer une convention avec le trust pétro-chimique américain Dupont de Nemours, malgré l'existence d'une compagnie pétrolière d'Etat. Dans ce contrat de 30 ans, la Dupont assure toute l'exploitation d'un nouveau gisement, dont l'Etat ne percevra que 12% des bénéfices d'exploitation !
Pour nous, la Colombie doit exploiter elle-même ses richesses. Les travailleurs du pétrole ont montré qu'ils étaient parfaitement capables de gérer eux-mêmes l'ensemble du processus d'exploitation du secteur. Nous exigeons une solution au problème de la dette extérieure. 40% du budget national est absorbé par le service de la dette ; le gouvernement, toujours à la recherche de nouveaux crédits internationaux, veut se montrer bon débiteur, ce qui se traduit pour les travailleurs par l'inflation, la misère, une hausse continuelle de tous les prix des services. L'Amérique latine est incapable de payer que toutes ses richesses sont pillées par
Nous voulons la fin du règne de la maffia de la drogue, une véritable réforme agraire, qui redistribue les terres fertiles et pas seulement les terres restières. La crise est donc structurelle. Pour trouver une solution aux problèmes des travailleurs, il est de notre devoir d'aller bien au-delà des simples revendications salariales, qui ne sont d'ailleurs pas si simples que ça dans ce pays, où les organisations syndicales ne sont que tolérées par le pouvoir, et où toute grève doit être précédée d'un préavis de 45 jours qui se conclut en général par l'interdiction
Une centrale comme la nôtre, qui regroupe un million de travailleurs, n'a aucun accès à la presse et aux moyens d'information. Même les espaces payés dans la presse sont le plus souvent censurés !
• Quelles sont les réponses du gouvemement à vos revendications ?