constituer un gouvernement d'union nationale ne pouvant agir que sur la base du consensus, c'est-à-dire condamné à gérer le statu quo. Certes, sous la direction du dirigeant du Parti travailliste, Shimon Pérès, le gouvernement a pu mettre fin à deux très graves problèmes qu'il héritait du gouvernement précédent : en moins d'un an, l'armée Israélienne se retirait à un plan économique audacieux, et à la collaboration active du syndicat Histadrout, contrôlé par les travaillistes, inflation galopante qui atteignait les 400% était jugulée et une certaine
ISRAEL
Entre la Torah et l'Intifada
LES ELECTIONS DE 1984 avaient renvoyé dos-à-dos les deux grandes formations politiques, du bourbier libanais, et quelques mois plus tard, grâce stabilité économique mise en place.
Michel WARSCHAWSKI
AIS UNE FOIS tirés les marrons
M du feu du Likoud, Pérès se devait de laisser la place à la tête du gouvernement à Itzhak Shamir dont le programme politique s'est toujours limité à la gestion du statu quo, et au rejet de toute initiative tant sur le plan économique que politique.
Le soulèvement populaire dans les territoires occupés, en décembre 1987, allait modifier radicalement la situation politique et remettre à l'ordre du jour la nécessité de trouver une solution à la question des territoires occupés. C'est sur un arles obligeant à rière-fond d'Intifada que s'est ouverte la campagne électorale pour le renouvellement de la composition de la Knesset. Pour les travaillistes, ainsi que pour une partie importante de l'opinion publique israélienne, les élections se devaient de mettre fin à la paralysie du gouvernement et permettre à l'une des deux grandes formations politiques, les travaillistes ou le Likoud, d'appliquer une politique cohérente face à la lutte nationale du peuple palestinien.
L'intérêt suscité par les élections à la Knesset a, cette fois, dépassé les frontières de l'Etat d'Israël. Que ce soit à Washington ou à Moscou, à Aman ou au
Caire, les diverses parties concernées par le conflit israélo-palestinien espéraient une victoire travailliste, seule apte, selon elles, à débloquer la situation explosive au Proche-Orient. Le mouvement national palestinien, que ce soit à l'extérieur ou dans les territoires occupés, n'a pas, lui non plus, été indifférent aux élections, et nombreux ont été les dirigeants qui ont pris position sur les diverses formations en lice, plus particulièrement en faveur des partisans d'une conférence de paix internationale.
Une campagne électorale politique
Contrairement aux élections précédentes, l'axe central de la campagne menée par la plupart des formations politiques ne concernait pas les questions sociales et communautaires, mais la question palestinienne et l'avenir des territoires occupés. L'Intifada a été le point focal du grand débat entre gauche et droite, tant dans ses implications immédiates que dans ses conséquences à long terme.
A l'extrême-droite, les partis de la Tehyia, du Somet, et le Moledet, ont fait de la surenchère sur les méthodes les plus radicales pour mettre fin au soulèvement : déportation en masse de supposés meneurs, destruction de villages, autorisation de tirer pour tuer, annexion formelle des territoires occupés, etc. La palme revient sans aucun doute, dans ce domaine au Parti de la patrie, le Moledet, du Général Rehavam Zéévi dont l'axe unique de campagne était le "transfert", c'est-à-dire l'expulsion de l'ensemble de la population palestinienne de sa terre. Ces spots publicitaires, où l'on voit des enfants israéliens se promener allègrement dans un environnement pastoral vide d'Arabes,
et, qui plus est, de sa composante travail- | peuplées de Cisjordanie et de Gaza, après | stantiellement, l'extrême-droite modéréavec en arrière-fond un slogan qui dit "Il s'agit tout au plus d'un démél'arsenal de propagande de Goebbels. Si les propos racistes vulgaires du rabbin Meir Kahane, dirigeant du parti Kach, dont la liste a été interdite par la Knesset, pour ment racistes, ralisé, le programme du faisait, lui, que Zéévi, contrairement n'est pas un nouvel émigrant illuminé, mais la chair de la chair de l'élite du pays liste militante. La légitimité donnée à la propagande nazie de Zéévi est autrement plus dangereuse que les deux mandats qu'il a finalement reçus.
L'impact de l'Intifada
De l'autre côté de la scène politique, l'impact de l'Intifada est tout aussi réel. Les partis sionistes de gauche, le Mapam, qui se présentait pour la première fois depuis 10 ans sur une liste indépendante du Parti travailliste et le Mouvement pour les droits civiques de Shulamit Aloni et Yossi Sarit, décidaient de rompre avec l'un des trois tabous du consensus national, appelant à des négociations avec l'Organisation de libération Palestine (OLP). Cette rupture avec les positions du Parti travailliste s'est avérée payante : les deux formations sont passées ensemble de 3 députés à 8.
Mais c'est pour le Parti travailliste que le choix d'une campagne politique se démarquant du Likoud était le pari le plus risqué. Sous la pression de Shimon Pérès et de la nouvelle jeune garde qui va siéger au Parlement, le pari a été pris... et perdu.
La propagande électorale du Parti travailliste a tourné autour de deux thèmes élémentaires : le "danger démographique" que représentent les projets d'annexion du Likoud, et le "plan des généraux"... Pour illustrer ce qu'est le danger démographique, les travaillistes n'ont pas lésiné sur les moyens : jour après jour, ils ont brandi des certificats de naissance et autres statistiques pour convaincre que l'utérus de la femme palestinienne était l'ennemi numéro un de l'Etat juif, et que si l'on ne se débarrassait pas des Palestiniens, l'Etat d'Israël était en passe de devenir un Etat bi-national. (Que Dieu nous préserve !) Pour de nombreux électeurs, les travaillistes ont fourni les arguments qui les ont fait finalement voter pour le parti du transfert de Rehavam Zéévi.
Quand au "plan des généraux", projet assez banal de retrait des régions des négociations entre Israël et une délégation jordano-palestinienne, dont l'OLP serait évidemment exclue, précédée d'une brève conférence internationale, visant à donner une légitimité internationale à ces négociations bilatérales. Jour après jour, les généraux de réserve qui se sont ralliés au Parti travailliste ont démontré, cartes topographiques en main, et médailles sur la poitrine, comment une Cisjordanie démilitarisée était moins dangereuse que des centaines de milliers de Palestiniens sous
Quant au Likoud, il a essentiellement centré sa campagne sur une attaque des positions travaillistes, n'hésitant pas à présenter Pérès comme un allié de Yasser Arafat, et Eizer Weizman, comme étant prêt à faire une coalition avec le PC et la Liste progressiste pour la paix (LPP). Mais sentant qu'il n'avait pas grand chose à proposer sur le plan politique, n'est une accentuation de la répression, et de fait, la poursuite du statu quo, c'est sur le plan économique que le Likoud a centré l'essentiel de ses attaques, utilisant avec une efficacité certaine la grave crise qui traverse l'industrie histadroutique et les services médicaux gérés par la centrale.
Le discours modéré de Shimon Pérès n'a pas été payant: pour l'électorat modéré, il manquait de cohérence, dès lors que I'OLP et l'idée d'un Etat palestinien étaient clairement rejetés et semblait de plus malhonnête au moment où la droite travailliste et le ministère de la Défense, Izthak Rabin en tête, se vantaient d'en avoir fait plus dans la répression de l'Intifada que tous les gouvernements du Likoud réunis. Pour l'électorat flottant entre travaillistes et Likoud, le plan des généraux avait tout l'air d'une liquidation finale devant la puissance du soulèvement dans les territoires occupés.
Le bloc travailliste, c'est-à-dire le Parti travailliste et les groupes centristes qui lui sont proches, a perdu 9 mandats, passant de 50 députés à 41. Cinq mandats sont allés renforcer la gauche sioniste, trois sont passés au Likoud et un mandat à la liste nationaliste arabe de l'ex-député travailliste Abdel Wahab Darawché. Mais si trois mandats sont passés du bloc travailliste au bloc de la droite, ce dernier n'en a pas pour autant progressé : la droite et l'extrême-droite réunies passent de 49 à 47 députés. Si l'on tient compte des hyia, Moledet, Somet) passe de 6 à 7 députés, il apparaît que le Likoud a perdu 5 de ses députés. En résumé, la gauche sioniste se renforce subment, le Parti travailliste et le Likoud reculent tous les deux. Mais ce qui caracté. rise, plus que tout, les dernières élections à la Knesset, c'est le bond en avant réalisé par les partis religieux.
Sur les 7 partis religieux qui se présentaient aux élections, 4 ont obtenu plus de 1% des voix, ce qui est le minimum pour avoir des élus à la Knesset et, ensemble, ils totalisent 18 députés, ce qui représente une augmentation de 50% des mandats et encore davantage en voix. Les partis religieux ne seront pas seulement une composante indispensable à une majorité parlementaire, avec les travaillistes ou avec le Likoud, mais une force politique qui va marquer le système et la vie sociale israélienne dans les années à venir.
Le choc des religieux
L'opinion libérale et laïque ne s'est pas encore remise du choc qu'a provoqué la percée des partis religieux, qu'elle analyse hâtivement comme l'expression d'une synthèse entre fondamentalisme religieux et fascisme politique. Il s'agit là d'un impressionnisme à bon marché, imbibé de préjugés racistes typiques de la gauche sioniste libérale et laïque.
Tout d'abord, les partis religieux ne sont pas tous des partis extrémistes en ce qui concerne le conflit israélo-arabe. Si le Parti national religieux (PNR) est aujourd'hui un parti sioniste d'extrême-droite, très influent dans le milieu du Goush Emounin (Bloc de la foi), il est loin de s'être renforcé, ayant perdu un mandat. Les vrais gagnants ne sont donc pas les forces mystico-messianiques qui se trouvent à la tête des milices dans les territoires occupés, mais les partis intégristes non-
Et là aussi il s'agit de faire la différence entre les partis à base ashkenaze, dont à la fois les dirigeants et la base électorale (7 députés) sont considérés comme des modérés sur le plan politique, et le Chas (scission en 1983 de l'Agoudat Israël),
dirigé par l'ex-grand rabbin séfarade d'Israël dont la base électorale (10 députés) est proche politiquement de la droite et de l'extrême-droite laïques. On ne peut donc identifier en bloc les partis religieux avec les positions du Likoud et il n'est pas exclu qu'une partie d'entre eux, au moins, fasse alliance avec les travaillistes, en échange d'un budget substantiel pour leurs institutions scolaires et sociales.
Contrairement à ce qu'affirment la plupart des commentateurs, la poussée des reflète pas essentiellement une poussée de lintégrisme populaire ou un renforcement des idées politiques d'extrême-droite, mais avant tout un vote communautaire et l'expression d'une ou plusieurs identités sociales et eth-
Intégrisme ou vote communautaire
Si lors des élections de 1977 et de 1981, on a pu voir à travers le renforcement du Likoud, l'affirmation d'une révolte des communautés orientales par un vote de protestation contre les partis de l'establishment politique (travaillistes et Parti national religieux), ce qui commençait à se dessiner lors des élections de 1984 avec la première percée du Chas, se confirme aujourd hui: une partie importante de l'électorat oriental ne se contente plus de voter contre, mais cherche à s'exprimer à travers des partis qui se revendiquent de la tradition orientale, de ses valeurs et de ses symboles.
Chas, le Parti national religieux réformé et orientalisé, et même le new look de l'Agoudat Israël, ont capitalisé une partie essentielle du sentiment ethnique et communautaire de la population orientale
Et c'est bien là le paradoxe de ces élections: la campagne électorale des partis laïque a tourné autour de l'Intifada et des diverses solutions à donner à la question israélo-palestinienne, mais ce qui a déterminé le vote d'une partie substantielle de la population, et le seul changement important dans la composition de la Knesset, n'avait que très peu à voir avec les questions politiques centrales. Juifs orthodoxes et Juifs orientaux ont voté avant tout pour les représentants les plus authentiques de leur identité propre et de ce qu'ils croient être leurs intérêts sociaux et
Cela dit, il est indéniable que l'identité communautaire des centaines de milliers d'Israéliens qui ont voté pour les partis intégristes s'est exprimée derrière des symboles que les apôtres du sionisme avait cru avoir enterrés à tout jamais. Pendant un mois, on a pu voir tous les soirs à la télévision des scènes d'extase mystique dignes des époques médiévales, des prêcheurs fanatiques rappelant la pire des propagandes antisémites et des rabbins menaçant des foudres de l'enfer quiconque voterait pour le parti adverse. On est loin de l'époque où le sionisme affirmait vouloir créer une société libérée des rabbins et des préjugés religieux. L'intégrisme est plus que jamais une composante de la société israélienne et après ces élections, son poids dans l'appareil d'Etat sera encore plus important.
Démographie oblige, le poids du vote de la population arabe d'Israël augmente d'élection en élection et représente aujourd'hui quelque 14 mandats. On comprend pourquoi l'ensemble des partis politiques, y compris l'extrême-droite et les partis intégristes juifs, font la cour à l'électorat arabe. Le Mapam, le Mouvement pour les droits civiques, le Mouvement du centre et le Parti travailliste ont mis des candidats arabes en bonne place dans leurs listes, dans le but de gagner le vote d'une partie
Sur un arrière fond d'Intifada, les commentateurs étaient unanimes pour prédire une vague nationaliste dans le vote de la population palestinienne d'Israël. Les grandes mobilisations avec leurs frères des territoires occupés laissaient prévoir un renforcement substantiel des listes indépendantes des partis sionistes.
En outre, l'unité réalisée au cours de ces mobilisations à travers le Comité représentatif de la population arabe d'Israël, avait créé un fort courant d'opinion pour la constitution d'une liste nationaliste unie. Les plates-formes politiques du Parti communiste israélien, de la Liste progressiste pour la paix et des dirigeants palestiniens qui étaient auparavant liés aux partis sionistes étant identiques — retrait des territoires occupés en 1967, reconnaissance de l'OLP, conférence internationale, division de la Palestine en deux Etats et égalité des droits pour les Palestiniens
Get les pressions unitaires très fortes, il semblait de prime abord que pour la première fois, la population palestinienne d'Israël allait s'exprimer massivement derrière sa direction politique indé-
Les porte-parole de l'OLP avaient, pour leur part, exprimé à plusieurs occasions qu'ils soutenaient fermement l'idée d'une liste unitaire. La Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section israélienne de la 4e Internationale) avait également mené une campagne intense pour la formation d'une telle liste.
La responsabilité du PC
Mais c'était compter sans le sectarisme du Parti communiste israélien, qui décidait, un mois avant le début de la campagne électorale, et sans même tenter de négocier sur la question, de présenter sa propre liste, affirmant, en dépit de la vérité et du bon sens, être le seul à défendre la perspective d'une conférence de paix internationale. Pour calmer leurs militants, les dirigeants du PC laissaient entendre que la composition de la liste électorale allait être radicalement nouvelle... et rajeunie. En guise de rajeunissement, les militants du PC allaient être servis : c'est exactement la même liste que celle présentée lors des quatre confrontations précédentes, y compris le tandem Touby qui sont les deux doyens de la
Knesset. Pour le PC israélien, perestroïka ne se traduit pas en hébreu ou en arabe.
La perspective unitaire définitivement enterrée, l'ensemble des courants nationalistes et de la gauche appelaient les trois listes indépendantes, PC, LPP et Parti démocrate arabe (PDA) dirigé par l'ex-député travailliste Darawché, à signer un accord sur la répartition des restes. Refus net du PC. Les conséquences de cette ligne sectaire du Parti communiste israélien ont été doubles : la dynamique nationaliste unitaire a été étouffée dans l'œuf, plus de 42% de la population arabe ont voté pour les partis sionistes (ce qui représente quand même une amélioration de quelques points par rapport aux élections précédentes); les trois listes indépendantes n'ont plus que 6 députés (4 PC, 1 LPP, 1 PDA) alors qu'un accord entre elles leur aurait donné 8 députés.
En perdant son second député, Mati Pelet, la liste progressiste va vraisemblablement perdre ce qui lui restait de soutien au sein de la population juive et devenir formellement ce qu'elle est depuis longtemps déjà dans l'esprit : un regroupement nationaliste palestinien qui s'identifie à 100% à la ligne du courant Arafat
La formation d'un parti internationaliste judéo-arabe susceptible d'offrir une perspective de lutte commune pour les centaines de militants arabes en rupture avec le PC et les centaines de jeunes Israéliens radicalisés qui se démarquent de la gauche sioniste, reste un objectif à réaliser.
Le retour de l'Intifada
Pendant un mois et demi, les rabbins ont eu le dessus sur les généraux, qu'ils soient partisans de la solution finale ou artisans du compromis territorial. Pendant quelques semaines encore, les représentants des partis religieux auront le devant de la scène, négociant avec les grandes formations politiques portefeuilles ministériels, subventions et autres pots-de-vin. Si le Likoud est mieux placé pour former une nouvelle coalition gouvernementale, rien n'est pourtant joué, et les travaillistes n'ont jamais déçu dans les eaux troubles des pourparlers avec les partis religieux. Mais quel qu'il soit, le nouveau gouvernement sera très rapidement obligé de passer à des sujets autrement plus sérieux que le budget du ministère des Cultes et l'ouverture des cinémas le vendredi soir
Le Conseil national palestinien qui se déroulera à la mi-novembre va donner un nouvel élan aux mobilisations populaires dans les territoires occupés, obligeant la classe politique israélienne à prendre des décisions cruciales.
Si l'Intifada est de peu de poids dans les pourparlers sur la formation du prochain gouvernement, elle sera, par contre, déterminante sur les choix politiques que devra faire ce gouvernement.