LES HOPITAUX FRANÇAIS viennent de connaître la lutte la plus catégories en grève, par ce que cela révèle de volonté unitaire et d'exigence démocratique dans la direction et l'animation de la lutte.
Exemplaire encore par le refus de payer plus longtemps une politique syndical : toutes confédérations réunies, il n'y a guère plus de 5% de syndiquées chez les infirmières. La mobilisation en a été marquée
FRANCE
Ras la seringue !
importante de leur histoire par le nombre, la détermination des d'austérité et par le haut niveau revendicatit.
Cette mobilisation a été marquée par la crise du mouvement et a cherché des solutions à ce problème.
Alain NAZIER
EST L'ORIGINE des coordinations, mais le fond du problème se trouve surtout dans le rejet de la politique des directions traditionnelles faite de division, de refus de mobiliser pour la défense des intérêts des personnels, qu'ils soient catégoriels ou généraux, voire d'abandon des revendications minimales.
La coordination
Il est indéniable que le succès du mouvement étudiant a donné un label prestigieux au terme de coordination. La lutte des cheminots qui suivit lui a conféré son caractère ouvrier. Désormais l'auto- organisation des luttes emprunte la forme des coordinations.
Les infirmières ont, elles aussi, tiré les leçons des gouvernements de gauche de 81-86 qui ne s'étaient absolument pas souciés d'elles. De ce point de vue, elles sont partie prenante d'un mouvement politique plus général : la gauche peut-être, mais sans illusions.
Dans l'immédiat, la discussion à Bruxelles d'un statut européen des infirmières a été vécue comme une menace pour leurs maigres acquis et a été un des détonateurs au départ du mouvement. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre l'attention qu'elles ont portée à la lutte des infirmières britanniques. "Thatcher a cédé. Mitterrand cèdera" a fait partie des slogans dans les manifestations.
C'est d'abord une prise de conscience collective de la place tenue dans le procesus de soins et le fait de n'être ni reconnues ni payées pour ce qu'elles font.
Comme le disait une directrice d'école dans une assemblée générale : "nous serons reconnues quand nous serons bien payées". A cette échelle, on peut dire que les infirmières viennent d'entrer dans la lutte des classes. Mais à travers un cadre catégoriel, ce qui pose quelques contradictions nouvelles.
Elles expriment une exigence de transparence, de démocratie fondamentale où ce sont les intéressées elles-mêmes qui décident de leurs revendications et de leurs formes d'actions. La signature par 3 fédévue, le dos du mouvement. mais la meilleure facon de se déconsidérer pour très long temps chez les infirmières. Les raisons de défiance s'accumulent. Pour autant, le mouvement n'était pas anti-syndical. Tous les syndicats qui ont fait la preuve qu'ils acceptaient complètement et sans réticence la démocratie ouvrière et l'auto-organisation ont été acceptés.
Les directions syndicales
Le cadre catégoriel de l'émergence de la lutte, nous l'avons dit, correspond d'abord à la réalité vécue par chaque catégorie. Plusieurs facteurs se sont conjugués pour retarder la prise de conscience de la nécessité d'une lutte, tous ensemble, de toutes les catégories de travailleurs de la santé. L'un est le résultat du matraquage des bureaucraties sur le thème de la crise. Si le gâteau est petit, peut-être vaut-il mieux être moins nombreux à se le partager pour avoir une plus grosse part. Le deuxième est la crainte de noyer les revendications propres dans un fourre-tout qu'elles ne pourraient plus maîtriser, d'autant que les autres catégories n'étaient pas aussi mobilisées sur leurs propres revendications. Le fait que ce soit les directions syndicales qui soient en première ligne pour diriger cette extension ne pouvait être qu'un blocage supplémentaire devant les risques de récupération ou d'étouffement de la lutte. Le refus de la coordination d'appeler à une manifestation de la
Fonction publique, décidée par les syndicats, ne s'explique qu'ainsi. Il est évident que les courants vraiment corporatistes qui existent dans un tel mouvement massif s'appuient sur de tels phénomènes de rejet. Ce n'est que devant les blocages ministériels et l'entrée en lutte des autres catégories que la question de la liaison de ces mouvements a pu se poser sans risque de faire éclater le mouvement des infirmières.
Comment continuer ? Au moment où le mouvement a besoin de souffler avant de repartir à l'assaut, une question est débattue partout dans les hôpitaux : comment continuer et sous quelle forme organiser l'immense potentiel qui s'est exprimé dans la lutte. La question de la syndicalisation est à l'ordre du jour de toutes les assemblées générales. Le succès même du mouvement porte cette question. Que la coordination ait été reconnue par le ministère à l'égal des syndicats traditionnels, que la coordination ait "dirigé" la lutte et pas seulement contrôlé ce que faisaient ou pas les syndicats, est l'élément radicalement nouveau introduit par les infirmières dans le paysage syndical français. L'ampleur des grèves et manifestations et le développement quasi-général des coordinations locales, non seulement légitiment ce type de structuration mais ont fait émerger, massivement, le besoin d'un syndicat propre au milieu.
Les infirmières lancent un véritable défi aux directions traditionnelles. Mais en même temps, elles ne peuvent résoudre ce problème à elles seules. Les directions actuelles servent de repoussoir. Quelle infirmière va vouloir se syndiquer dans une confédération minoritaire dans le milieu alors que la coordination est unitaire et très majoritaire ? Pour autant, la création d'un nouveau syndicat, a fortiori sur des bases strictement catégorielles serait finalement une division de plus, en dehors de la lutte. Division des personnels dans l'hôpital, division institutionnelle du syndicalisme: où iraient les syndiquées qui participent aux coordinations, sans parler de la concurrence lors des élections professionnelles ?
La voie étroite, très étroite, pour tenter de débloquer cette situation passe à la fois par la volonté de préserver le cadre unitaire mis en place, en le liant aux autres coordinations existantes dans la santé, et de mener une bataille, dans les syndicats, pour un syndicalisme unitaire, dans une fédération unitaire de la santé, dans laquelle seraient intégrées les fédérations existantes.
10 novembre 1988