Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FRANCE

Un mouvement en profondeur

· Inprecor n° 276, 14 novembre 1988 · p. 7, 7-11 · 4 526 mots

France Syndicalisme Femmes

Danièle ABRAMOVICI, infirmière à l'Assistance publique, membre

FRANCE

Un mouvement en profondeur

Marie-Claude JEANNOT, laborantine à l'Assistance publique, membre de la Coordination médico-technique ;

du Bureau national de la Coordination nationale infirmieres ;

Patrick ALLOUX, agent hospitalier à l'Hôpital d'Evry, membre de la Coordination nationale des aides soignantes /agents des services hospitaliers, militant de la LCR.

NPRECOR : Comment est né le mouvement des infirmières ? Pourquoi a-t-il éclaté maintenant ?

- Patrick : Il s'agit d'un secteur qui n'a pas connu de luttes sociales importantes, et qui n'avait pas non plus connu

Mai 68. L'explosion actuelle peut donc être considérée comme une espèce de "Mai

68 à retardement" dans le milieu hospitalier.

En pratique, le conflit est parti en s'inspirant de la lutte des infirmières anglaises. A l'hôpital d'Evry, nous avions diffusé des informations sur la lutte des infirmières en Grande-Bretagne, rencontrant un écho important. Le 25 mars dernier, à l'appel de l'UNASIF, l'organisation corporatiste des infirmières,

3 000 personnes se rassemblent devant le ministère de la Santé. Quelques hôpitaux étaient présents et nous avons trouvé là la possibilité d'essayer de rassembler tous les participants pour créer une coordination. Voilà comment est née cette dernière. La radicalisation à l'hôpital d'Evry a été influencée par le conflit de la SNECMA. L'hôpital était à proximité de cette entreprise et bon nombre d'infirmières avaient un proche ou un membre de leur famille qui y travaillait.

La revendication des 1 500 francs de rattrapage salarial, exigée par les ouvriers de la SNECMA apparaissait naturelle aux infirmières. Cette radicalisation a donc touché l'hôpital d'Evry et a également marqué le mouvement, puisque c'est de là qu'est partie la première coordination départe-

— Danièle : Il faut souligner une dimension idéologique assez importante dans ce conflit, qui est essentiellement une lutte de femmes.

L'explosion sociale des infirmières est aussi une révolte par rapport à tout ce qu'a pu représenter le passé de ce métier. Les bonnes sœurs qui faisaient du bénévolat, sont à l'origine de la profession. Voilà qui explique aussi tout le poids de l'idéologie particulière qui pesait sur le milieu, le bénévolat, le dévouement, le sacerdoce, l'exécution docile des ordres et caprices du médecin, etc. C'est donc une rupture avec ce qu'a pu être l'hôpital durant des dizaines d'années. C'est pourquoi on retrouve dans les manifestations des slogans comme "Ni bonnes, ni nonnes, ni connes".

Le mouvement des étudiants de l'hiver 86, a également eu une influence considérable, même sur les formes de structuration, d'auto-organisation. L'arrivée jeunes dans les hôpitaux fut un tournant. Déjà le 25 mars, des écoles d'infirmières se sont mobilisées à l'appel I'UNASIIF. Tous ces jeunes, dont beaucoup sont non-syndiqués, n'était pas marqués comme leurs aînés par le poids du passé dans ce secteur.

• Les élections de mai 88 et l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement de gauche, ont-elles joué un rôle dans cette radicalisation ?

- Danièle : Pas vraiment car les premières mobilisations avaient commencé sous le gouvernement de droite. Il faut rappeler l'existence de la lutte des infirmières anesthésistes qui se sont également mises à bouger dans les hôpitaux depuis dix-huit mois, influençant ainsi tout le secteur. L'autre cause profonde du mouvement, il faut la chercher dans la diminution des effectifs. Nous n'avons plus le temps de discuter avec les malades, nous ne pouvons plus nous arrêter, prendre nos repos, partir en vacances... Le catalyseur du mouvement fut sur le décret qui déqualifiait la profession d'infirmière.

- Patrick : Deux choses se combinent. Les transformations technologiques du secteur, avec l'arrivée de nouvelles méthodes de travail, qui amènent les infirmières à avoir de plus en plus de techni-

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cité, et de moins en moins de liens relationnels avec le malade. Ce rôle est aujourd'hui rempli par l'aide soignant. Or, une partie de la formation d'infirmière et même, une des motivations de ce métier, c'est cet aspect de relation avec le malade.

Le deuxième élément, c'est le ras-le-bol devant la continuité des politiques d'austérité.

• Vous avez parlé de transformations dans les méthodes de travail, quelles ont été les évolutions ces dernières années dans le système de santé et la place des infirmières dans les

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LCR, devant aboutir à une recomposition du mouvement syndical à l'avantage du Parti socialiste. Cette ligne a l'aval des proches de Henri Krasucki, secrétaire général de la

Par contre, le secrétaire général du PCF, Georges Marchais et les siens, veulent que les communistes entrent dans les coordinations existant et en créent d'autres, contrôlées par la CGT, afin de découper un courant communiste dans le mouvement.

L'Humanité, l'organe central du PCF a publié un compte-rendu du Comité central

Jean-Pierre Page, de la CGT : "Le mouvement des infirmières interpelle directement la CGT et sa pratique : la coordination s'est faite en dehors du syndicat, il a manqué le rendez-vous. (...) souvent, le syndicat est replié sur lui-même, bureaucratique, et apparaît comme un repoussoir : le personnel a alors comblé le vide en se

Thérèse Hirszberg, secrétaire générale des fonctionnalres CGT : "Les

'coordinations's'inscrivent-elles dans la stratégie social-démocrate de recomposition syndicale? (...) Ne s'agit-il pas aujourd'hui de conserver le syndicalisme traditionnel et institutionnel en le complétant d'un syndicalisme sans syndiqués, très mobile pour

Henri Krasucki, secrétaire général de la CGT, membre du bureau politique : "Il est normal qu'il y ait décalage entre un phénomène nouveau et l'appréhension qu'en ont les militants expérimentés. La seule question est de réduire le

Georges Marchais, secrétaire général du PCF : " Le fond du débat se

Rolande Perlican : "On a vu dans un hôpital parisien des communistes, obsédés par les manœuvres des uns ou des autres, pousser à un front syndical avec FO et la

CGT.

qui s'est réuni les 12 et 13 octobre 1988. En voici quelques extraits :

donnant sa propre organisation.

les moments de crise?"

temps de ce décalage."

ramène à une question simple : y a-t-il un complot derrière tout cela? Non! "

CFDT contre la coordination : ils sont apparus extérieurs au mouvement."

- Danièle : Faisant au départ un simple "maternage", , elles ont petit à petit commencé à faire des prises de sang alors qu'auparavant seuls les médecins les faisaient. Elles s'orientaient donc vers des gestes de plus en plus techniques impliquant une formation de plus en plus poussée. Le diplôme d'Etat d'infirmière n'existe que depuis vingt ans. Au départ, aucune qualification ou diplôme n'était nécessaire pour être infirmière. Les aides soignantes du début devenaient infirmières et ainsi de suite pour en arriver aujourd'hui à des gens qui ont presque tous le bac et qui sont de plus en plus techniciens. Les machines ont, elles aussi, évolué. Elles sont plus perfectionnées ; il faut savoir les utiliser ; nous commençons également à avoir des notions d'informatique que nous n'avions pas avant.

• Donc le statut et les salaires ne correspondent plus aux qualifications acquises ?

- Danièle : La qualification a augmenté mais les salaires restent les mêmes. Aucune réévaluation n'a été effectuée. L'idéologie du bénévolat en est aussi responsable : c'est indécent de parler d'argent quand il s'agit de la santé des malades, n'est-ce pas...

Les infirmières divisent le Parti communiste

• L'idée qu'il ne s'agissait que d'un salaire d'appoint, puisque 92% des infirmières sont des femmes, n'a-t-elle pas joué un rôle pour que l'on puisse imposer des salaires si bas ?

- Danièle : C'est la seule façon d'expliquer que les gens qui font ce travail aient accepté de le faire pour 6 000 francs. Il ne faut pas oublier qu'à l'origine, c'est un milieu catholique, marqué par le poids de la religion, la famille. Beaucoup d'infirmières étaient mariées à des médecins, ou devenaient infirmières pour pouvoir se marier avec des médecins.

Mais ce n'est plus le cas avec l'arrivée des jeunes dans les hôpitaux. Elles remettier ; plus question d'accepter les soussalaires, puisqu'elles ont fait des études et qu'elles sont qualifiées.

C'est une génération qui n'accepte plus les mauvaises conditions de travail au nom du "dévouement".

• Peut-on dire que c'est aussi un résultat du mouvement des femmes des années 70 ?

- Marie-Claude : Bien sûr, même si les références explicites au féminisme ne sont pas toujours présentes. Beaucoup de filles disent, "soit nous gagnons sur un certain nombre de nos revendications qui améliorent nos conditions de travail, soit nous arrêtons de faire ce métier-là. Nous aimons notre métier, mais il n'y a aucune raison que nous ayons à choisir entre élever des gosses à la maison ou travailler dans ces conditions-là."

La moyenne d'âge de celles qui participent au mouvement et aux coordinations, tourne autour de la trentaine. Il y avait donc des infirmières qui avaient quelques années de travail et de jeunes diplômées.

- Danièle : Les hommes qui étaient dans la Coordination, notamment ceux qui avaient déjà une expérience de militantisme syndical avaient bien sûr davantage de facilité que nous pour intervenir, prendre la parole, débattre, etc. Mais deux des infirmiers de la Coordination avaient cependant une certaine conscience des problèmes que rencontrent les femmes et nous ont aidées à dépasser cela, ils nous ont un peu bousculées pour nous obliger à parler. C'est vrai que nous manquions d'habitude ! Même moi qui suis militante syndicale, je ne parle pas beaucoup. Les choses ont un peu évolué maintenant. Mais nous avons encore du mal.

Ça change, mais ce n'est pas encore la révolution ! Nous n'avons pas vraiment l'habitude de construire un discours et nous avons tendance à laisser parler les hommes, surtout s'ils disent de façon plus structurée ce que nous pensons. Par contre, lorsqu'il y a des interventions un peu machistes, on les remet à leur place.

Il y a une vraie prise de conscience féministe dans la profession. C'est un processus souterrain que nous ne maîtrisons pas mais qui va avoir beaucoup d'effets à retardement. Beaucoup de femmes commencent à remettre en question leur couple. C'est la première fois dans certains de ces couples que la femme va militer alors que c'est le mari qui garde les enfants... et il y a des maris qui ont du mal à l'admettre. Mais maintenant que ces femmes ont vu que c'était possible, elles ne vont pas revenir en arrière.

• Comment la coordination est-elle organisée ? Quelles sont ses structures ?

- Patrick : Une vingtaine d'établissements se sont réunis après la manifestation du 25 mars, et cinq personnes ont été désignées pour composer le bureau de ce qui devint par la suite la Coordination régionale de l'Ile de France, la Coordination du 14 juin qui a réuni 80 hôpitaux de la région parisienne.

— Danièle : C'est elle qui a appelé à la première manifestation régionale le 29 septembre, en demandant à la province de faire partout des manifestations locales et de préparer la mobilisation du 29 septembre. Après, nous avons continué à fonctionner sous cette forme, avec un bureau

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parisien, puis un bureau national. Le bureau réfléchit à des formes d'actions, les propose, mais tout a toujours été décidé, est décidé et restera décidé par les coordinations, d'abord au niveau local, régional, avec des représentants de tous les hôpitaux, et maintenant au niveau national avec des délégués régionaux.

• Comment les coordinations au niveau local fonctionnent-elles ? Les décisions sont-elles prises en assemblée générale ?

- Danièle : Ce sont en effet les assemblées générales d'hôpitaux qui prennent les décisions et élisent leurs délégués allant par la suite aux coordinations régionales ou nationales.

• Comment les autres catégories du secteur santé s'organisent-elles ?

- Patrick : Pour les aides soignantes, c'est un peu particulier. Numériquement, c'est la catégorie la plus nombreuse dans le système hospitalier, puisque nous sommes 480 000 aides soignants/agents hospitaliers. Là aussi, comme chez les infirmières, il y a 92% de femmes. Cette catégorie est entrée en lutte sur l'exemple des infirmières. La coordination est née le 29 septembre, après la première manifestation des infirmières. Aujourd'hui, existent 220 collectifs et un bureau national.

Quelle que soit l'issue du mouvement infirmier, la lutte va continuer dans la catégorie des aides soignantes car rien n'a été réglé pour elles. Leur place dans l'équipe de soin, dans le cadre des restructurations/standardisations au niveau de l'Europe n'est pas du tout définie : aucune clarification quant à l'avenir de la profession, pas de véritable diplôme national, juste un certificat d'aptitude. De plus, c'est la profession qui est davantage confrontée

SY

Eu VESINE au quotidien de la maladie, la mort, la folie, la souffrance, car c'est cette catégorie qui le plus souvent accompagne les personnes âgées à la mort dans les maisons de retraite, par exemple

Cette catégorie adoptera sans doute des formes de luttes plus radicales que les infirmières. Elle est davantage liée à la tradition du mouvement ouvrier, l'implantation syndicale y est plus forte que chez les infirmières. Et surtout, c'est la catégorie qui est la plus opprimée et qui a le plus de traditions de lutte.

- Marie-Claude : Au niveau de ce qu'on appelle les paramédicaux, les kinésithérapeutes, les laborantins-radio, etc, l'organisation est plus ancienne. Une coordination des kinés fonctionne depuis deux ans déjà. Les labo-radio se sont mis en coordination médico-technique qui est devenu nationale depuis une semaine. On fonctionne aussi avec un bureau national et des assemblées de labo-radio.

Notre catégorie a également connu des modifications dans les conditions de travail : beaucoup de spécialisation, l'adaptation aux nouvelles techniques, aux nouveaux appareils, donc une augmentation de la qualification qui n'a pas été prise en compte dans les salaires.

• La fragmentation est donc importante, mais quels sont les liens entre ces différentes coordinations catégorielles ?

- Daniele : Les liens ont été assez difficiles à établir, parce que les infirmières étaient persuadées au départ que compte tenu de l'ampleur de leur mouvement, elles arriveraient à gagner toutes seules et elles ne voyaient pas l'intérêt de s'allier aux autres catégories. Il fut donc assez difficile de faire accepter l'idée que d'autres coordinations avaient le droit d'exister et qu'on pouvait faire des choses ensemble tout en gardant notre identité d'infirmières. Petit à petit les choses évoluent... mais lentement, parce que dans la Coordination, des infirmières

74S LA SERİNGA

CRITRI MEDICA PLOIE

sont persuadées qu'il vaut mieux agir seules.

- Patrick : Ce secteur est touché de plein fouet par la restructuration capitaliste, et dans chaque catégorie s'opère une réappropriation de l'identité professionnelle. La fragmentation catégorielle actelle, c'est un peu ce qu'il y avait dans le mouvement ouvrier au début du siècle.

La lutte pour le statut chez les infirmières et la lutte des médico-techniques ou des secrétaires médicales va aussi dans le même sens.

Une partie du personnel a la volonté de réunifier le mouvement, mais dans un premier temps, il est sans doute nécessaire que tous ces secteurs fassent l'expérience de cette forme d'organisation et de lutte, quitte à échouer au départ, pour pouvoir en comprendre les limites.

• Le taux de syndicalisation est très bas dans tout ce secteur. Comment les syndicats sont-ils perçus ?

- Danièle : Non seulement le taux de syndicalisation est très bas, seulement 5%, mais le sentiment anti-syndical est très répandu chez les infirmières. Il est vrai que les syndicats n'ont guère montré leur utilité dans la santé. Ceci dit, moi je suis syndiquée et je suis arrivée à la Coordination en tant que syndiquée. Et la Coordination s'intitule justement "syndiqués, non-syndiqués, associés, nonassociés". Celles d'entre-nous qui étaient syndiquées, ont prouvé par leur pratique qu'être syndiqué apportait quelque chose au mouvement. Les gens ont pu voir qu'un syndicat pouvait être utile à quelque chose. Mais la majorité des infirmières est restée très méfiante et distante par rapport aux syndicats. La peur de manipulation est très présente.

• Quels sont les rapports avec les centrales syndicales?

- Danièle : Pas très bons justement! Trois des grandes organisations syndicales, la CFDT, la CFTC et FO, n'ont jamais voulu que nous participions aux négociations en même temps qu'elles. En plus, elles ont signé le protocole d'accord avec le ministre de la Santé, Claude Evin, malgré l'appel en sens contraire de la Coordination qui représente la grande majorité des infirmières.

La CGT, elle, a refusé de le signer. Elle a dû comprendre que c'était un mouvement qui irait loin et qui pouvait lui être utile. La CGT a donc essayé de "coller" au mouvement. Mais je ne crois pas qu'elle s'est vraiment donné les moyens d'y participer réellement. Dans les assemblées générales, les cégétistes se sont toujours contentés d'essayer de faire passer à tout prix les mots d'ordre de leur syndicat, sans prendre vraiment part au débat réel, faisant ainsi pas mal de maladresses. Comme par exemple lors de la manifestation du 3

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novembre, où Krasucki (le secrétaire général de la CGT) a essayé de prendre la tête du cortège alors que c'était la Coordination qui était à l'initiative de cette manifestation. Il s'est donc fait rappeler à l'ordre par les infirmières qui l'ont forcé à prendre sa place, en queue du cortège !

• Comment les négociations se sont-elles déroulées avec le gouvernement ?

- Marie-Claude : Au début du mouvement, Evin était très ferme. Le jour de la première manifestation, il a déclaré pas question Coordination et de la reconnaître comme direction du mouvement, refusant de voir l'ampleur de ce mouvement. Une semaine plus tard, il était obligé de reculer et de recevoir la Coordination. Il aurait été d'ailleurs inacceptable pour les infirmières qu'il reçoive et négocie avec les syndicats alors que c'est la coordination qui dirigeait le mouvement !

les organisations syndicales, main dans la main avec le gouvernement, faisaient également tout pour que la coordination ne soit pas associée aux négociations.

- Danièle : Personne ne voulait nous reconnaître, et les syndicats, à part la CGT, ne voulaient absolument pas que la coordination soit considérée et reconnue comme interlocuteur et participe aux négociations... Nous avons décidé d'envoyer une délégation qui irait recueillir les propositions du gouvernement et reviendrait à la base car c'est elle qui devait décider. Cette façon de procéder a beaucoup gêné le gouvernement, elle ne correspondait sans doute pas aux habitudes qu'il avait avec les syndicats.

Nous avons eu l'impression d'être menées en bateau par le gouvernement qui nous écoutait mais sans jamais prendre en compte les revendications des infirmières. L'exemple le plus flagrant de cette incompréhension du gouvernement, c'est l'attitude du Premier ministre Michel Rocard, qui proposait aux infirmières d'avoir accès au corps médical au bout de vingt ans de métier... ce qui est vraiment le cadet de nos soucis !

Patrick : Il y a eu deux phases. Au début, le gouvernement n'a pas cru que le mouvement allait se poursuivre avec une telle ampleur. A l'image de Mitterand qui assurait au début, les infirmières de toute sa compréhension, le pouvoir pensait que ça allait s'arrêter après la première manifestation.

L'attitude du gouvernement s'est modifiée quand la grève reconductible a été votée. Il s'est aperçu alors qu'il avait un vrai conflit social à gérer.

- Marie-Claude : La journée du 13 octobre devait marquer le véritable tournant du conflit. L'ampleur de la manifestation a donné un grand élan, non seulement aux infirmières mais aussi à l'ensemble des catégories du secteur santé. Mais d'un autre côté, j'ai l'impression que

EN G jusque-là, les infirmières croyaient qu'elles allaient gagner facilement, parce que le mouvement était fort, qu'il avait le soutien de la population, qu'il s'agissait d'un gouvernement affichait également une sympathie condescendante envers le mouvement et croyait pouvoir s'en sortir en négociant avec les syndicats. nous disait "vous vous êtes assez amusées, rentrez au bercail maintenant", c'était encore une fois sous-estimer le

A partir de là, c'est le Premier ministre qui a pris le dossier en main et il a reçu la Coordination à trois heures du matin. Son idée c'était sans doute de faire une nuit de négociations à Matignon et de "régler le problème". Mais il n'avait rien à donner !

• Ne pas étendre la lutte aux autres catégories à ce moment-là, ne fut-il pas une faiblesse du mouvement ?

— Marie-Claude : Ce fut un véritable problème après le 13 octobre. S'il y avait eu une réelle volonté des infirmières d'étendre le mouvement et de travailler avec les autres catégories, s'il y avait eu un appel très clair là-dessus, le mouvement aurait pu prendre une autre tournure, d'autant que le 13 octobre, les autres catégories étaient très mobilisées.

- Patrick : Après le 13 octobre, le gouvernement a également eu peur que le mouvement ne s'étende au reste du secteur public. A partir de ce moment-là, il n'a d'ailleurs pas hésité à recourir aux moyens classiques, essayant de diviser la Coordination pour scinder le mouvement, envoyant les fiches des renseignements généraux à la presse pour dénoncer le "complot trotskyste", pour mener une campagne de presse disant que la LCR manipulait les infirmières.

• Comment les infirmières ont-elles réagi à ces accusations ?

WARLE INFIRM

CONDIT NORMERS

— Danièle : La grande majorité des infirmières n'a pas été dupe. Ces théories de "complot trotskyste" sont sorties quand le gouvernement ne voulait rien céder et les gens ont compris qu'il y avait manipulation... du gouvernement.

- Marie-Claude : Je pense que quand la presse raconte des choses pareilles, les filles ont l'impression qu'on les prend pour des imbéciles. Elles ont élu un bureau, elles discutent en permanence des orientations, elles font confiance à ceux qu'elles ont élus, elles savent qu'elles maîtrisent leur mouvement... et puis la presse leur dit "vous vous êtes fait manipuler"

- Danièle : Au sein de la coordination, certains ont essayé de régler leurs comptes avec les militants de la LCR. Pascal Diaz qui est membre de la LCR et l'un des porte-parole de la Coordination, a fait d'ailleurs une déclaration qui était très claire, disant "Je veux bien qu'on accuse la Ligue, mais alors il faudrait que tout le monde décline son identité politique". Ce qui a fait taire les plus récalcitrants car les militants de la LCR n'ont jamais caché leur appartenance politique, ce qui n'est pas le cas de tout le monde.

Cela a cependant relancé le débat sur le comité de liaison inter-catégoriel. Celles qui étaient contre l'élargissement de la lutte aux autres catégories à travers le comité de liaison ont attaqué les militants de la LCR en disant : "qu'est-ce que vous avez derrière la tête, vous voulez faire quelque chose d'inter-catégoriel, ce n'est pas votre mandat etc"

- Patrick : Une minorité dans la coordination est opposée à cet élargissement et essaye par tous les moyens de l'empêcher. Ce sont les mêmes personnes qui poussent à accepter les commissions de discussion au ministère, et qu'il y ait des liens quasi-permanents avec lui.

• Comment le mouvement peut-ll s'organiser sur le long terme ? Com-

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ment doit-il se structurer maintenant ? Que vont devenir les coordinations ?

- Danièle : La coordination nationale qui s'est réunie avant hier, le samedi 5 novembre, a été très claire. Il y avait deux propositions en présence, celle de la création d'un syndicat autonome et celle de la poursuite de la Coordination devenant une association légale.

La première proposition a été rejetée avec seulement 31 voix pour, 135 contre et 224 abstentions. La seconde a été retenue par 268 voix pour, 22 contre et 97 abstentions.

Les infirmières tiennent à cette forme de structuration. Mais les coordinations vont-elles se poursuivre au niveau local, c'est difficile à dire.

— Patrick : D'un côté, les infirmières refusent de considérer que le mouvement est fini et ne veulent donc pas casser cet outil de lutte qu'est la Coordination ; de l'autre, il y a une prise en compte de la nécessité, pour ce secteur, de se doter d'un outil qui soit autre que les organisations syndicales traditionnelles. Celles-ci sont réellement discréditées, par leur division, leur inefficacité, leur impasse et parce qu'elles ont signé l'accord avec le gouvernement, malgré la volonté des infirmières. Cela se reflète dans le vote de refus du syndicat autonome.

- Marie-Claude : Le maintien de la Coordination est doublement justifié : d'une part, le mouvement n'est pas fini, aucun problème n'est réglé, et la lutte continue.

C'est sans doute la première fois qu'à la fin d'une grève de cette ampleur, mouvement est encore capable de mobiliser 40 000 personnes dans la rue, comme ce fut le cas le 3 novembre ! Par ailleurs, la coordination n'a ni trahi ni démérité pendant tout le mouvement, elle a fait ses preuves, démontré son audience et sa capacité de mobilisation.

• Cet outil devrait aussi permettre de dépasser la fragmentation catégorielle. Comment les discussions évoluent-elles à ce niveau ?

- Patrick : Une chose est d'être 100 000 dans la rue, autre chose est de se retrouver après des semaines de conflit sans avoir rien obtenu. Un réflexe apparait alors : se tourner vers les autres catégories.

Car une partie des infirmières a désormais compris que seules, elles ne parviendraient à rien. Donc je pense que la situation est en partie en train de se débloquer...

- Danièle : Il faudra en tout cas faire le vrai bilan du mouvement, de ses faiblesses et limites. Il serait bien sûr simpliste de dire que si nous avions étendu le mouvement aux autres catégories, nous aurions sûrement gagné, mais beaucoup d'infirmières vont maintenant se demander pourquoi nous n'avons pas gagné, alors que nous étions toutes dans la rue.

• Mais y avait-il des revendications qu'on peut qualifier de corporatistes ?

- Danièle : Non ! On a toujours dit, "les autres peuvent se structurer, mais en dehors de nous, à côté de nous". On s'est contenté de reprendre les revendications infirmières et de dire que chacun devait en faire autant. C'est ça, le problème.

- Marie-Claude : Les infirmières ont mal vécu la dévalorisation de leur statut et se sont révoltées contre l'injustice flagrante de l'écart entre leur salaire de 6 000 francs et leur qualification. Mais si l'on se contente de défendre des revendications salariales en uniquement sur cette injustice, alors les autres catégories sont exclues, alors que les paramédicaux ont le même niveau d'étude et de qualification.

- Danièle : Lors de la dernière réunion de la coordination, le 5 novembre, une motion affirmant que"toutes les grèves, manifestations doivent être organisées en commun (avec les autres catégories). La coordination nationale des infirmières doit se donner pour priorité et urgence de travailler à cette mobilisation unitaire", a été adoptée par 151 voix pour, 118 contre et 110 abstentions.

• Compte tenu des projets d'unification des statuts dans la perspective de l'Acte unique européen de 1992, peut-on envisager une lutte à l'échelle européenne ?

- Danièle : C'est sans doute nécessaire, mais très difficile. Les infirmières luttent partout en Europe, mais les revendications ne se rejoignent pas toujours. Les infirmières espagnoles, par exemple, se sont mises en grève parce qu'on voulait leur imposer l'obligation d'avoir le niveau du bac pour entrer dans la profession... alors qu'elles ne voulaient pas.

En France, le mouvement est parti parce qu'on avait également peur, qu'avec l'uniformisation en 1992, nous

Difficile donc d'uniformiser les luttes ! Mais il faut en discuter. Nous avons reçu des messages de solidarité de partout en Europe et la coordination a voté l'organisation d'un Premier mai international des infirmières en 1989.

Propos recueillis par Gaëlle Lucy et Marc Renard ; le 7 novembre 1988

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