Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

FEMMES-IRLANDE

Combattre sur deux fronts

Inprecor n° 277, 28 novembre 1988 · p. 9-10 · 1 935 mots

Femmes Irlande

Irlande sont au centre de cette interview avec Sue Pentel, membre de People's Democracy (section irlandaise de la IVe Internationale),

FEMMES-IRLANDE

Combattre

sur deux fronts

LES RELATIONS entre la lutte pour les droits civiques et les activités du mouvement féministe organise qui existe en et membre fondatrice du mouvement les Femmes contre l'impérialisme.

daises est-il une nouveauté ?

- SUE PENTEL : Les femmes irlandaises ont toujours joué un rôle important dans les luttes ouvrières et dans la lutte anti-impérialiste. Certaines d'entre elles sont même très connues : Anna Parnell, Maud Gonne, Hannah SheehySkeffington, Constance Markieweicz. Ce qui, par contre, est moins connu, c'est l'importance de leur contribution à l'ensemble de la lutte à travers leurs activités dans des organisations comme la Ligue féminine de la Terre, les Filles d'Erin, ou le Conseil des Irlandaises (1).

Elles ont été impliquées dans une série de luttes aussi variées que la renaissance de la langue gaélique, le Pique-nique des enfants patriotiques (2), l'insurrection de 1916 et la guerre civile en 1922-23.

Mais il y a également eu des luttes féministes, dans cette période, comme la lutte pour le droit de vote, menée par la Ligue pour le droit de vote des femmes irlandaises et les Filles d'Erin, qui a édité à cette occasion le tout premier journal féministe irlandais, Bean na hEireann. Le cri de ralliement de ce groupe de femmes était "Liberté pour notre nation et suppression de tous les handicaps de notre

L'Irlande a déjà connu des actions féministes dans le passé. Ce qui est nouveau, c'est l'envergure et l'étendue du mouvement femme tel qu'il a émergé à la fin des années 60 et qui, malgré sa faiblesse a massif sur la société | La partition de l'Irlande a-t-elle divisé le mouvement femme ?

- Bien sûr. Il est beaucoup plus difficile de construire l'unité dans deux juridictions différentes, surtout dans une situation où les femmes sont sur la défensive.

Au Sud, les femmes ont été attaquées sur le plan social et économique avec les

OCIALIST OUTLOOK : Le | licenciements dans l'administration c Haughey et la Société pour la protection des enfants non-nés (SPUC) et leurs alliés, l'ont emporté sur la question du droit du contrôle de la reproduction.

Au Nord, les femmes vivant dans les 6 comtés occupés, ont dû faire face à toute une série de problèmes, le harcèlement sexuel, la terreur d'Etat, l'emprisonnement, la pauvreté, la crise du logement qui sont très différents de ceux qu'affrontent les femmes des 26 comtés.

Tout cela plonge directement ses racines dans des problèmes exacerbés par la partition : le poids des églises au Nord et au Sud, l'arriération de l'économie, la pauvreté et les attitudes sociales rétro-

Malgré la présence de différents courants, dont les réformistes qui se contentaient de travailler à l'intérieur des limites des deux petits Etats, le féminisme irlandais a tenté de s'organiser à l'échelle des 32 comtés depuis le début des années 70, avec une série de conférences nationales, une initiative d'unité nationale à la fin des années 70 et des campagnes nationales qui se prolongent jusqu'à aujourd'hui, comme la campagne de solidarité avec les prisonnières politiques d'Armagh (3) et défense des cliniques de planning

Ainsi, politiquement, les femmes irlandaises n'ont eu d'autre choix que de au problème posé partition : le développement d'un courant anti-impérialiste montre leur capacité à dépasser la situation pour commencer la bataille de la construction d'un mouvement des femmes des 32 comtés luttant pour leur libération.

• Historiquement, les relations entre les féministes qui étaient dans le mouvement républicain et les femmes qui se trouvaient extérieures à ce mouvement, ont été assez difficiles. Peux-tu, brièvement, nous expliquer cela ?

- L'engagement des femmes dans la lutte nationale est partie intégrante de la lutte féministe. C'est lorsque les féministes ont commencé à agir et avouer des rapports avec les femmes anti-impérialistes, que des activités communes ont pu voir le jour et qu'un débat a pu être lancé.

Ces débats peuvent être considérés comme un élément très sain du développement du mouvement. Peut-être ces tensions devraient-elles plutôt être considérées comme un conflit sur les priorités. Pour un républicain, la priorité est la guerre de libération nationale ; pour une féministe, la priorité est la lutte pour la libération de la femme.

Historiquement, ces différences sont nées autour de certaines campagnes : la campagne pour le droit de vote, Armagh, la Défense des cliniques. Avant la campagne autour des prisonnières politiques et l'émergence d'un courant féministe/anti-impérialiste dans les 32 comtés, certains secteurs féministes étaient très hostiles à la lutte armée. Même si c'est toujours le cas dans certains petits groupes nistes", la majorité des jeunes militantes des années 80 ont une perspective générale anti-partition et s'intéressent à l'évolution politique des femmes qui ont rejoint le Sinn Fein.

La seule façon de résorber ces tensions de façon constructive, est de discuter ouvertement, au sein d'un mouvement autonome, sur la façon de construire un mouvement des femmes dans les 32 comtés.

1) Filles d'Erin (Inghinidhe na hEireann) nom poétique de l'Irlande: association de femmes luttant pour l'indépendance de l'Irlande et la renaissance de la culture irlandaise.

Conseil des Irlandaises (Cuman na mBan) organisation de femmes lié à l'Armée républicaine irlandaise (IRA). Ses militantes ne sont pas impliquées dans la lutte armée.

2) Pique-nique organisé pour les enfants nationalistes qui n'avaient pas participé aux cérémonies d'accueil, lors de la visite de la reine Victoria en Irlande en 1900.

3) Armagh/Maghaberry : prison réservée exclusivement aux femmes, en Irlande du Nord.

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On ne peut pas résoudre ce problème au sein d'une seule organisation ou simplement en se contentant d'affirmer que les socialistes considèrent que la lutte des femmes est partie intégrante de la lutte nationale. La jonction entre la question des femmes et la lutte quotidienne doit être faite en permanence, et seul un puissant mouvement des femmes peut le faire d'une façon efficace.

• Comment le mouvement féministe/anti-impérialiste s'est-il développé?

Ce courant s'est développé à l'échelle des 32 comtés à partir du débat sur l'importance qu'avaient pour le féminisme irlandais, les femmes prisonnières politiques d'Armagh. Le débat a été lancé par un groupe de femmes, les Femmes contre l'impérialisme, où se côtoyaient justement des féministes et des militantes anti-impérialistes, qui reconnaissaient l'importance du rôle dirigeant des femmes dans le soutien aux prisonniers. Lorsque les Femmes contre l'impérialisme se sont organisées, à la fin des années plupart des militants des comités de soutien aux prisonniers étaient des femmes.

Sont organisé des manifestations, organisé des piquets, ont fait progresser leurs problèmes en tant que femmes étaient totalement ignorés, comme l'étaient les femmes détenues à la prison d'Armagh.

Les Femmes voulaient poser la question des femmes dans le mouvement anti-impérialiste, et voulaient tout autant ouvrir le débat sur l'anti-impérialisme au la campagne femmes d'Armagh a eu un effet profond sur les deux mouvements avec des acquis importants à long terme : le débat sur les femmes dans le Sinn Fein et la création du

Bureau femme du Sinn Fein, une sympathie pour le combat anti-impérialiste dans le mouvement femme.

• Comment le débat sur le féminisme et le nationalisme s'est-il développé ?

- Le débat est allé au-delà de la question de la lutte armée. En Irlande, après le vote de l'amendement à la Constitution (référendum de 1983, introduisant dans la Constitution l'interdiction de l'avortement, ndlr) les féministes ont lutté pour survivre et trouver des alliés. Depuis que le Sinn Fein a adopté une attitude progressiste envers les femmes en général, il a pu contribuer au débat et les féministes, au sein du Sinn Fein, ne se sentent plus si isolées.

Malheureusement, le débat n'a pas tellement évolué à cause de l'effondrement, durant les grèves de la taim, du courant féministe/anti-impérialiste organisé dans le mouvement femme. Au sein de People's democracy, nous considérons ce débat essentiellement comme un débat de stratégie sur la construction d'un mouvement à l'échelle des 32 comtés et sur la nécessité pour ce mouvement de se fonder sur la classe ouvrière et les mouvements anti-impérialistes.

Quelle est l'attitude du mouvement femme, aujourd'hui, face à Armagh/Maghaberry ?

- Un petit courant dans le mouvement femme demeure hostile au républicanisme. Mais au cours des dix dernières années, l'atmosphère au sein du mouvement femme, sur cette question, a beaucoup changé. Aujourd'hui, beaucoup de féministes soutiennent plutôt les prisonnières politiques et se sentent concernées par des problèmes comme la fouille corporelle.

Lorsque Mairead Farrell a été assassinée à Gibraltar en mars dernier, il y a eu une vague d'indignation au sein du mouvement femme. Au même moment, Belfast, se tenait la Semaine internationale des femmes et un grand nombre de féministes étaient venues toute l'Irlande pour faire un piquet devant la de Maghaberry, en soutien aux femmes républicaines qui y sont emprisonnées. Le 8 mai, durant la journée internationale des femmes, un grand rassemblement de féministes à l'université de la Reine, à Belfast, a observé unaniminute de pour Mairead qui était aussi étudiante dans cette lorsqu'elle a été tuée. La semaine suivante, des centaines de féministes ont signé, à Dublin, une déclaration publique montrant leur indignation.

• Quelle est l'attitude des femmes à l'égard de la guerre de libération nationale ?

— A part les réformistes et celles qui ont une attitude sectaire à l'égard du républicanisme, les militantes féministes reconnaissent généralement le droit du peuple irlandais de recourir aux armes. Une grande partie d'entre elles reconnaît la nécessité de lutter contre la partition et pour la réunification de l'Irlande. Des divergences existent quant au type d'actions à mener et à la stratégie nécessaire pour défaire l'impérialisme. Mais dans l'ensemble, la nécessité de la lutte armée est devenue évidente pour ces femmes lors des grèves de la faim, et par conséquent, au début des années 80, le débat au sein du mouvement femme a évolué par rapport au faux débat "féminisme contre nationalisme" du début des années 70

La discussion porte beaucoup plus, aujourd'hui, sur la place de la question femme dans la lutte anti-impérialiste en général : comment les femmes doivent-elles s'organiser; l'importance de construction d'un mouvement femme indépendant et autonome ; ainsi que la nécessité pour les féministes de construire des alliances progressistes.

Ce débat, pourtant vital pour les féministes irlandaises, ne fait que commencer. Il est intéressant de noter que ce ne sont pas seulement les femmes qui discutent de ces questions mais que ce débat s'est ouvert aussi dans d'autres milieux comme le Sinn Fein ou le mouvement anti-impérialiste dans son semble, les syndicats où il y a un fort contingent de féministes ; et enfin, dans une moindre mesure, dans le mouvement pour la langue irlandaise.

Ces questions n'ont pas toutes des réponses faciles. Les féministes irlandaises doivent faire face à une combinaison de problèmes exacerbés par la poursuite de la présence militaire anglaise. Certains de ces problèmes rappellent ceux des femmes du Tiers-monde, dans un pays qui se trouve en plein milieu de l'Europe ! (4)

Notre stratégie doit, par conséquent, se baser sur la réalité de la situation en Irlande. Nous ne pouvons nous permettre de rester les bras croisés à attendre une explosion massive de la conscience féministe comme elle s'est développée en Europe. Nous ne pouvons pas non plus nous contenter d'espérer que la participation des femmes à la lutte armée va automatiquement faire accepter la nécessité de la libération des femmes. Seul un mouvement indépendant des femmes irlandaises, réfléchissant sur ses propres problèmes, pourra développer son modèle de développement, en se basant sur une perspective anti-impérialiste concernant les 32 comtés.

Socialist Outlook; Octobre 1988

4) Sur la particularité du féminisme irlandais, voir l'article de Sue Pentel dans Inprecor, numéro 254, du 30 novembre 1987.

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