LA CONFEDERATION PAYSANNE DU PEROU
(CCP) a pris connaissance de ce que le gouvernement espagnol, qui est une monarchie comme au XVie siècle, se prépare à de grandes célébrations pour fêter le cinquième centenaire de la conquête de l'Amérique, le 12 octobre 1992.
Elle a également été informée de ce que le gouvernement de la couronne agit pour ce faire avec la complicité des gouvernements américains.
DOCUMENT
UJOURD'HUI, ON PRETEND
A nous montrer la conquête com-
"la rencontre de deux culme tures". Mensonge ! Elle entraîna la rupture de notre culture et l'imposition, par la force des armes, d'une autre culture.
Ce ne fut pas une conjonction mais un écrasement.
Depuis des temps immémoriaux et jusqu'à aujourd'hui, s'était développée sur notre terre ingrate une culture paysanne et collectiviste. Cette culture évolua à travers les civilisations pré-incaïques et a connu son apogée à l'époque inca, avec une progression remarquable dans tous les champs de la connaissance, notamment sur le plan de l'organisation sociale et de l'agriculture.
Exploitation et saccage
Tout ce développement culturel fut brisé violemment par la conquête.
L'Espagne, qui traversait alors une époque de transition du féodalisme au capitalisme, amena et imposa à l'Amérique un mélange de ces deux systèmes. Aux côtés des grandes latinfundia de type féodal, se développèrent les mines où l'on envoya mourir nos ancêtres.
Ainsi, on a voulu détruire notre mode de vie collectif, nos communautés paysannes, base de notre organisation sociale. (...)
Mais ce n'est pas tout, les conquérants se lancèrent dans la destruction de nos langues, de nos coutumes, de notre technique, de notre science et de nos arts. Ils voulaient tout détruire.
Cet écrasement se poursuit aujourd'hui.
Nos cultures se battent pour survivre face aux cultures venues d'Europe, que ce soit directement ou par le biais des Etats-Unis.
Nous n'avons rien contre une intégration culturelle universelle ; mais nous sommes contre l'écrasement d'une culture par une autre culture en utilisant le pouvoir économique et militaire. Ceux qui continuent aujourd'hui d'exercer cette destruction, veulent fêter l'anniversaire du début de son application par leurs ancêtres.
Il est naturel que nous, victimes de cet écrasement, devions transformer cette date en jour de protestation de nos cultures opprimées, en un jour de promesse à nos ancêtres et à nos descendants d'en finir avec cette destruction. (...)
Aujourd'hui, ils poursuivent ce pillage et cette exploitation même si c'est sous des formes nouvelles. Ce ne sont plus fondamentalement des mines d'or ou d'argent mais de cuivre ou de zinc, des puits de pétrole, de gaz naturel, etc. Les grandes propriétés ont changé de forme. Aujourd'hui elles se nomment "concessions de terrain forestier" ou "entreprises associatives" aux mains de gérants tout puissants, ou concessions de terrains irrigués dans celles de capitalistes agraires.
Enfin, le pillage s'appelle "dette extérieure".
L'exploitation continue. Nos frères continuent de mourir jeunes dans les mines, les ouvriers des usines ont toujours des salaires de famine et tout notre peuple agonise sous le poids de l'inflation. Les paysans indigènes continuent de travailler pour nourrir les villes en recevant une misère en échange de leurs produits, sans moyens de communication, sans électricité, sans hôpitaux, sans écoles. (...)
Le génocide
Le sang a couru sur tout notre continent, quand les Européens ont foulé notre sol. Le sang indien a détrempé la terre du Canada, des Etats-Unis, de Cuba, du Mexique, du Pérou, de l'Argentine, du Chili, dans le moindre recoin de l'Amérique, le sol s'est teinté de rouge au cours de cette sanglante conquête qu'ils nomment aujourd'hui par euphémisme "rencontre de deux cultures". (...)
Et ce génocide des Indiens n'est pas terminé, il se poursuit au Guatemala, au
Salvador, au Pérou. Dans notre pays, de 1980 à aujourd'hui, sous les gouvernements "démocratiques" de Belaunde et d'Alan Garcia, plus de 10 000 Indiens ont été massacrés. Environ 300 furent assassinés dans les prisons voilà plus de deux ans, beaucoup sont toujours en prison, ont été torturés par les inquisiteurs d'aujourd'hui. (...)
Résistance
Les populations américaines n'ont pas supporté passivement cette destruction et la résistance se poursuit depuis. (...) Dans ces luttes est présente la conviction que la véritable indépendance n'est pas encore venue, qu'il nous faut la conquérir. Nous ne pourrons la gagner si nous autres, Amérindiens, ne nous unissons pas tous (...).
La Confédération paysanne du Pérou, l'organisation indigène indépendante la plus importante du continent, considère comme une obligation de s'unir au chœur de protestation qui commence à s'élever sur le continent contre ces célébrations honteuses.
Nous voyons avec optimisme qu'au sein même de l'Etat espagnol s'élèvent violemment les voix de ceux qui, de là-bas, pensent que la guerre de conquête sanglante et inégale ne peut être un motif d'orgueil mais de honte.
La CCP se propose de coordonner les actions avec toutes les institutions qui, en Europe comme en Amérique, se prononcent contre cette commémoration du cinquième centenaire du début du génocide, du pillage, de l'exploitation et de l'écrasement de nos cultures que connaît toujours notre continent. Faisons de ce cinquième centenaire un moment de fraternité des opprimés d'Amérique.
Alai; novembre 1988