Il est cependant affaibli par ses difficultés, sur le plan économique, avec un taux d'inflation qui approche dangereusement de la barre des référendum du 25 septembre ; sur le plan social, avec le réveil des
TURQUIE
Grèves de la taim, grèves des affamés
LA TRANSITION DE LA DICTATURE MILITAIRE à un régime civil "normalisé" en Turquie s'achèvera, en principe, en novembre
1989, lors du vote au Parlement pour désigner un nouveau président de la République, à la place du général Evren.
Mais celui-ci a d'ores et déjà manifesté son intention de briguer un second mandat.
Le Premier ministre Özal est aussi candidat à la succession.
100% ; sur le plan politique, avec les dissensions internes de son parti, l'ANAP (Parti de la mère-patrie) et la défaite subie au luttes ouvrières et les grèves massives qui s'annoncent dans le secteur public.
La "normalisation" parlementaire n'a pas effacé les traces du coup d'Etat de 1980. La grève de la faim de pres de 2 000 prisonniers politiques, qui dure depuis plus d'un mois dans une vingtaine de pénitenciers, dévoile les limites de l'ouverture, malgré tous les maquillages démocratiques destinés à faciliter l'adhésion de la Turquie à la Communauté européenne.
Erdal TAN
A TORTURE SYSTEMATIQUE,
L les conditions de vie inhumaines et les humiliations avaient déjà provoqué des grèves de la faim, notamment en 1983 et 1984, où plusieurs grévistes avaient trouvé la mort.
Les luttes dans les prisons sont relayées à l'extérieur par des campagnes de solidarité à l'initiative d'associations comme la Ligue turque des droits de l'Homme (IHD) ou l'Association de solidarité avec les familles des détenus (TAYAD), dont plusieurs dirigeants ont été arrêtés
Les révoltes ont éclaté avec la mise en application de la circulaire du ler août, du nouveau ministre de la Justice, Topaç, qui a remis en vigueur les méthodes répressives de la période de la loi martiale : réintroduction de l'obligation de porter l'uniforme carcéral, y compris pour ceux qui sont en détention préventive ;
censure accrue sur les livres et journaux et les communications avec l'extérieur ; interdiction de l'utilisation de radio, de magnétophone ou de machine à écrire. Les heures de promenade pour les détenus politiques de gauche ont été arbitrairement diminuées : le droit de visite hebdomadaire est devenu bimensuel ; l'utilisation collective des cuisines a été interdite aux détenus et les colis alimentaires envoyés par leurs proches ont été confisqués. Au 21 novembre, la grève en est à son 37e pénitencier de Diyarbakır et le dernier chillre avancé pour le nombre total de grévistes est de 1 839, dont près d'une centaine ont été hospitalisés dans un état grave. Ils ont néanmoins refusé les soins, et une dizaine d'entre-eux sont à l'article de la mort.
Pour la dignité humaine
Au-delà de la suppression du port obligatoire de l'uniforme carcéral et des nouvelles restrictions imposées par la circulaire du 1er août, les grévistes exigent la suppression de l'enchaînement des détenus les uns aux autres lors des déplacements (au tribunal, à l'hôpital etc) ; la fin des bastonnades et des tortures : l'arrêt des peines disciplinaires arbitraires, notamment l'annulation disciplinaire des réductions de peine et ils protestent contre le vandalisme et les pillages lors des fouilles ; ils réclament le droit de parler face à face avec leurs avocats ; le droit de parler leur langue maternelle lors des visites. Ce dernier point est crucial pour les détenus kurdes, dont les parents -surtout les mères — ne parlent en général que le kurde. Or, officiellement, cette langue n'existe pas en Turquie et par conséquent, il leur est interdit de l'utiliser lors des visites.
Un large mouvement de solidarité s'est organisé à l'extérieur, à l'initiative des parents des détenus, de l'IHD, de TAYAD et d'autres associations progressistes. A Diyarbakir, en signe de solidarité avec leurs enfants, 35 parents de détenus, dont 30 femmes, en majorité des personnes âgées, font la grève de la faim depuis 23 jours dans les locaux du Parti populiste social-démocrate (SHP). Deux mères de détenus sont dans un état critique mais ont refusé les soins à l'hôpital. Des actions semblables ont été organisées dans plusieurs autres villes.
Le 11 novembre, à la sortie d'une réunion du TAYAD, à Istanbul, Hanim Sönmez, la mère d'un militant du Parti ouvrier du Kurdistan (PKK), condamné à perpétuité, en grève de la faim depuis 25 jours et dont elle était sans nouvelles, a tenté de s'immoler par le feu sur la place publique.
"A la Thatcher"
Le gouvernement fait la sourde oreille et adopte une politique "à la Thatcher". Quoi qu'il en soit, la lutte dans les prisons, la brutalité de la répression et le cynisme du pouvoir ont montré que peu de choses avaient réellement changé depuis la dictature militaire.
Certes, la situation n'est plus tout à fait la même, une libéralisation lente et progressive a élargi l'espace politique. Mais les acquis sont très précaires et le socle répressif mis en place par les militaires est toujours présent.
Par exemple, il y a 4 ans, le président et le secrétaire général de la Confédération des syndicats progressistes de Turquie (DISK), Bastürk et Isiklar, étaient en prison et risquaient la peine de mort; aujourd'hui, ils sont députés du SHP... mais la DISK est toujours hors-la-loi et les lois syndicales instaurées par le régime militaire sont toujours en vigueur. La censure sur la presse s'est assouplie et même des journaux de gauche et d'extrême-gauche ont pu être publiés légalement. Mais en quatre ans de pouvoir civil, de 1984 à 1988, 2 127 journalistes ont été poursuivis et 1426 procès ont été intentés pour "délit de presse"
Au mois de janvier, la Turquie a signé la Convention européenne sur la torture, sans que diminue pour autant le nombre de torturés, à l'instar du rédacteur de la revue Yeni Çözüm, qui a été arrêté le 11 novembre dernier et torturé pendant quatre jours, à un tel point, qu'il a tenté de se suicider en s'ouvrant les veines à la préfecture de police d'Ankara.
La loi martiale a été levée, mais elle a été remplacée dans les provinces du Kurdistan par "l'Etat d'exception" et dans le reste du pays, par le renforcement des effectifs de police qui ont augmenté de 50% en quelques années.
La police n'hésite d'ailleurs pas à effectuer des exécutions sommaires. Au mois d'octobre, près d'Istanbul, la police
a criblé de balles — 283 cartouches ! — une voiture où se trouvaient quatre militants présumés d'un groupe gauche, alors qu'ils étaient manifestement désarmés. Malgré la levée de la loi martiale, les procès de masse d'organisations de gauche se poursuivent devant les tribunaux militaires. Au procès de Dev-Yol (la Voie révolutionnaire) qui se déroule actuellement au tribunal militaire d'Ankara, 74 des 723 inculpés risquent la peine de
Au tribunal militaire d'Istanbul, après 7 ans de "détention préventive" (!),
1243 inculpés du procès de Dev-Sol (la Gauche révolutionnaire), ont pu commencer, au mois d'octobre, à présenter leur défense. 180 d'entre-eux risquent la peine de mort.
Il y a aussi quelques "progrès" question kurde qui n'est plus un tabou absolu, même au parlement et dans la presse bourgeoise. Özal a fait élire, sur ses listes, un ancien député kurde qui avait été emprisonné et torturé sous la loi martiale, pour "séparatisme kurde". Mais au des centaines de personnes, soupçonnées d'avoir des liens avec le PKK, sont arrêtées et torturées et la gendarmerie a reçu l'ordre de "tirer pour tuer" sur les militants présumés du PKK.
Réfugiés kurdes
L'attitude du gouvernement turc face aux réfugiés kurdes qui fuyaient l'Irak et les massacres à l'arme chimique, est un autre exemple de l'hypocrisie et du cynisme du gouvernement d'Ozal. Refusant d'abord de leur ouvrir la frontière, Ozal a été obligé de céder sous la "physique" des cent mille réfugiés entassés le long de la frontière. Mais il a réussi à présenter cela comme une preuve du caractère humaniste et démocratique de son gouvernement ! Des aménagements et équipements d'infrastructure ont été acheminés sur place de façon spectaculaire, toujours afin de soigner cette image de marque... et de tenter de récupérer pour le référendum du 25 septembre, le suffrage des Kurdes de Turquie.
Mais en réalité, les réfugiés kurdes ont été entassés dans de véritables camps de concentration ; fouillés et fichés "afin d'éviter l'infiltration de militants du PKK". Le gouvernement fait toutes sortes de pressions directes et indirectes pour les forcer à rentrer en Irak ou à partir en Iran qui ne veut plus les accepter.
Le ravitaillement est largement insuffisant, en quantité et qualité. Le journal Kurdistan press, publié en Europe, rapporte que le gouvernement n'a pas transmis l'aide internationale aux réfugiés, qu'il a empêché les notables kurdes de Diyarbakir d'apporter une aide matérielle aux réfugiés et qu'il a tout fait pour cacher les preuves de l'utilisation d'armes chimiques par l'Irak, son allié dans la répres-
"Ils ont commis un grand crime contre l'Etat : ils se sont rebellés.(...) S'il n'y avait pas l'Occident, nous leur aurions montré de quel bois on se chauffe, ici. Non, personne n'a été torturé, grâce à l'Occident, bien entendu". ce qu'a été réellement la politique du gouvernement turc par rapport aux réfugiés kurdes...
Quelle ouverture ? Le voyage officiel en Allemagne du Président de la république, Evren, au mois d'octobre, a consacré la reconnaissance de sa "respectabilité" par l'Europe. La déclaration qu'il a faite lors de ce voyage : "un jour, la Turquie devrait aussi avoir son Parti communiste légal" a été saluée par une partie de la presse turque et internatio-
Turgut ÖZAL le Premier ministre turc nale comme la preuve d'une ouverture en Turquie. Pourtant, ce n'était pas la première fois que le général soulevait une telle possibilité pour un futur vague et lointain. Par ailleurs, même si on fait abstraction du fait que les deux principaux dirigeants de Parti communiste unifié de Turquie (TBKP) sont toujours sous les verrous et jugés pour "propagande commuqu'à peine fondé, le Parti socialiste (SP), héritier du Parti ouvrier et paysan de Turquie (TIKP), dissous par les militaires, risque d'être interdit sous la même accusation... il est difficile de ne pas s'interroger sur les réelles intentions du général, si on se donne la peine de lire la suite de sa déclaration : "parce que tant qu'il n'y a pas de parti communiste, on ne sait plus qui l'est et qui ne l'est pas, et ils s'infiltrent dans les autres partis. De toute façon, la création d'un tel parti ne pourrait se faire que si le peuple le veut et devrait de certainement être soumise à un référendum". Or il est clair que dans la situation actuelle, un référendum sur la question de la légalisation du PC se solderait par un raz-de-marée conservateur en faveur du "non". Dans une période de dépolitisation, de repli des mouvements et des organisations de masse, et surtout, lorsque les libertés démocratiques sont limitées à l'extrême et que les canaux d'information sont bouchés, le référendum peut devenir un plébiscite de caractère fascisant.
Le recours systématique au référendum est une arme aux mains du pouvoir, pour détourner l'attention des problèmes réels, masquer les enjeux fondamentaux et ap profondir la dépolitisation. Le référendum du 25 septembre, organisé par Özal pour avancer de 4 mois, la date des élections municipales, prévues pour mars 1989, allait tout à fait dans ce sens. Ozal était de mettre en application de nouvelles mesures d'austérité qui lui auraient fait perdre des voix si elles étaient appliquées à la veille des municipales. L'opposition, de son côté, a tenté de transformer ce référendum en vote de méfiance contre le gouvernement. La campagne a donc été chaotique et personne ne savait plus pour quoi on votait.
Le "non" l'a emporté avec plus de
65% des voix. Mais, vainqueur sur le papier, l'opposition s'est trouvée incapable de traduire ce score sur le plan politique et bien qu'affaibli, Ozal a pu tirer les marrons du feu. Il s'est même déclaré vainqueur. Car si les "non" étaient l'expression d'un désaveu du gouvernement, les "oui" en revanche signifiaient un soutien à Ozal. Celui-ci retrouvait donc, à 1% près, le score de 36% qu'il avait obtenu aux élections législatives de novembre 1987 et qui, grâce aux subtilités du système électoral, lui avait apporté les deux-tiers des sièges. (1)
La "sainte alliance" L'ANAP semble avoir réussi à stabiliser un électorat urbain, surtout dans le lumpenproletariat dans les bidonvilles et petite "bourgeoisie L'ANAP n'est pas un parti de cadres, mais plutôt un cartel qui ne tient qu'autour de la personnalité du Premier ministre, et qui est basé sur le clientélisme et les avantages du pouvoir.
La base militante du parti est surtout aux mains de la "sainte alliance" groupe d'anciens militants du parti islamiste et les anciens militants fascistes. Lors du congrès de l'ANAP au mois de juin 1988, plusieurs partisans de la "sainte al-
Sont été élus à la place de "libéraux" qui avaient le soutien d'Özal. Mais malgré leur victoire, ils ont été écartés de certains postes clefs, dans le parti et au gouvernement. Özal voulait en effet conserver la vitrine "libérale et moderniste"
1) Sur le résultat des élections législatives, voir Inprecor numéro 258 du 1er février 1988.
100 autres condamnés à mort attendent la confirmation du verdict par la
Cour militaire de cassation. Plus d'un millier de personnes sont mortes dans
D'après les chiffres officiels, les prisons civiles abritent encore plus de
50 000 personnes, dont près de 20 000 en détention préventive. Par ailleurs, malgré la levée de la loi martiale, il y a encore 1 400 détenus dans les prisons militaires. La majorité écrasante des prisonniers politiques appartient à divers groupes de gauche et d'extreme-gauche et aux organisations nationalistes kurdes. Selon le rapport de l'IHD, environ 30 000 réfugiés politiques turcs et kurdes se trouvent actuellement en Europe, et 14 000
Si à la veille du référendum, Özal a menacé de se retirer de la politique en cas de défaite "significative", c'était surtout pour mettre au pas les partisans de la "sainte alliance" qui sabotaient discrètement la campagne pour exprimer leur mécontentement. Même si cette menace a suffi pour remettre l'ordre durant la campagne, les frictions dans l'ANAP sont loin d'être terminées.
Plus qu'à des divergences idéologiques, qui sont certes réelles mais relatives, ces affrontements sont liés à des luttes d'influence pour avoir accès aux postes de pouvoir qui permettraient de satisfaire la clientèle, et de s'enrichir. La corruption des ministres et de leur entourage est notoire et ce sont souvent les députés de l'ANAP qui dénoncent leurs propres ministres, notamment sur les scandales financiers autour des primes et réductions d'impôts pour des exportations fictives.
L'attentat contre Özal
L'attentat contre Özal, durant le congrès de l'ANAP au mois de juin dernier, efpar un ancien militant fasciste, pourrait être lié à ce genre d'affaires. De nombreux ex-militants fascistes en effet recyclés dans la maffia avec laquelle ils entretenaient déjà étroits avant le coup d'Etat, avec le trafic d'armes et de drogue.
La crise au sein de la droite est aussi le reflet du mécontentement de certains secteurs de la bourgeoisie. Mais malgré ses difficultés, Özal bénéficie toujours du soutien de la grande bourgeoisie qui a d'ailleurs toutes les raisons d'être satisfaite de lui. D'après l'enquête annuelle de la Chambre de l'industrie d'Istanbul, portant sur les 500 plus grandes entreprises de Turquie, la part des profits dans le chiffre d'affaires, est passée de 23,7% en 1986 à des "affrontements avec les forces de l'ordre"
sont mortes sous la torture.
d'entre-eux auraient été privés de leur nationalité turque.
27% en 1987 alors que celle des salaires diminuait de 37,9% en 1986 à 34,4% en
1987. Toujours en 1987, les deux principaux holdings du pays, Koç et Sabanci ont accru leurs bénéfices respectivement de 160% et 122%.
Régression des salaires
La grogne actuelle dans les milieux d'affaires, est due au taux d'inflation qui va peut-être atteindre les 90% à la fin de l'année. La véritable difficulté vient du poids de la dette extérieure, qui est passée de 16 milliards de dollars en 1980 à plus de 38 milliards en 1987. Le service de la dette atteint les 7,9 milliards en 1988.
Le taux de croissance qui avait été de 8% en 1986 sera ramené à 5% en 1988
La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) veulent imposer un nouveau programme d'austérité avec compression budgétaire des investissements d'infrastructure et des services sociaux, ne veulent pas d'augmentation salariale dans le secteur public et exigent l'arrêt des subventions à l'agriculture.
Or c'est sur ces points qu'Özal est en difficulté sur le plan social. La baisse des revenus dans le secteur agricole pousse l'électorat rural à soutenir le Parti de la juste voix (DYP), dirigé par l'ancien premier ministre Demirel, grand rival d'Özal et candidat à sa succession en cas d'éclatement de l'ANAP.
Dans les villes, en revanche, Ozal doit faire face à un regain d'activité au sein de la classe ouvrière qui a vu ses salaires réels baisser de 50% en dix ans, même d'après les chiffres officiels. De
1976 à 1986, la part des salaires dans le est passée de 33,6% à revenu national
18,6% (le Produit national brut par habitant est de 1 110 dollars).
8 ans de répression
D'après un bilan établi par l'Association turque des droits de l'Homme (IHD), a l'occasion du se an niversaire du coup d'Etat de septembre 1980,
700 000 personnes ont été détenues pour des motifs politiques. 210 000 procès ont été intentés par les procureurs civils et militaires, dont 202 000 ont abouti. Le rapport d' Amnesty international parle quant à lui de 250 000 arrestations.
50 condamnés à mort ont été exécutés, 220 attendent la ratification par l'Assemblée nationale,
'. 177 personnes, au moins,
(Bulletin Info-Türk, octobre 1988)
D'après une étude du syndicat Petrol-Is, si on prend l'année 1963 pour base 100, le salaire moyen a légèrement progressé pendant 15 ans, 107,6 en 1967 et 109,9 en 1977, puis a brutalement chuté dans la dernière décennie pour atteindre 45,1 en 1987 ! Dans le secteur public, les pertes salariales ont été de 32,7% pour les deux dernières années et de 25% en 1988.
Durant ces quatre dernières années, l'évolution des salaires a toujours été au dessous du taux d'inflation : 29% d'augmentation, pour un taux d'inflation officiel de 43% en 1984 ; 26% d'augmend'inflation 47% en 1985 ; 26% d'augmentation pour 35% d'inflation en 1986; 35% d'augmentation salariale pour 67% d'inflation en 1987. Le salaire net a été majoré de 60% au mois de juin et il est de l'ordre de 60 dollars. Par ailleurs, le taux d'inflation officiel reflète mal la situation réelle. Alors que le taux d'inflation est actuellement de 78%, les denrées alimentaires de base ont connu une augmentation beaucoup plus grande : 104% pour le pain (aliment de base), 145% pour le riz, 131% pour l'huile et 96% pour les légumes.
Réveil des luttes
Poussés à bout par la détérioration de leurs conditions de vie et la baisse du pouvoir d'achat, les travailleurs commencent à exprimer leur mécontentement. Malgré toutes les restrictions et freins sur le droit de grève, le nombre d'heures de grèves a atteint 2 millions en 1987 et a dépassé 1 million pour les neufs premiers mois de 1988. Ce total est largement supérieur aux heures de grève en 1979 et 1980 (respectivement 1,1 et 1,3 million d'heures), avant le coup d'Etat. Les patrons, qui dénonçaient le chaos social à l'époque, sont pourtant plus sereins à l'heure actuelle. Cela s'explique peut-être par le fait qu'il s'agit, en partie, de grèves de longue durée, dans des petites entreprises, sans implications économiques majeures.
Mais les choses risquent de changer assez rapidement. Le récent conflit qui touche les usines de papeterie d'Etat, SEKA, illustre bien le nouvel état d'esprit des travailleurs. Dans ces usines qui n'avaient jamais connu de conflit sérieux depuis un demi-siècle, plus de 10 000 ouvriers sont en grève depuis le mois de septembre. Malgré un projet d'accord entre le syndicat Sellüloz-Is et le patronat lors de la négociation collective, les travailleurs ont organisé des assemblées générales extraordinaires et forcé à la rupture des négociations. Le gouvernement, de son côté, a tout fait pour retarder et empêcher la grève. Afin de la casser, trois jours avant son début, il a décidé d'exemp ter l'importation de papiers de journaux de toute taxe et de TVA faisant par la même occasion, un joli cadeau aux patrons de la grande presse. Depuis, le gouvernement refuse de céder et laisse traîner et pourrir le conflit. Après 70 jours de grève, les pertes économiques sont estimées à 173
Je ne vous dirai rien, je veux voir mon avocat milliards de lires alors que la satisfaction des revendications salariales n'aurait coûté que 94 milliards.
Pour contourner les nombreuses restrictions du droit de grève, les travailleurs ont par ailleurs recours à des méthodes de résistance passive. Privés du droit de grève, car elles sont interdites dans le secteur du pétrole, les 3 500 travailleurs de la raffinerie d'Aliaga, liée au complexe pétro-chimique Petkim, ont décidé de boycotter les repas, d'aller travailler pieds nus ou d'emmener leurs bleus de travail à domicile et en dernier recours, de faire la grève de la faim. En signe de solidarité, début novembre, 80 000 travailleurs de divers entreprises ont boycotté les repas dans les cantines, à l'appel du syndicat Petrol-Is.
Le verrou syndical
Dans le secteur automobile, les travailleurs ont décidé de ne plus se raser la barbe, aux chantiers navals de Gölcük, 4 500 ouvriers ont boycotté les repas et bloqué la circulation sur la route nationale.
Dans les charbonnages, à Zonguldak, 45 000 mineurs s'opposent à leurs syndicats qui veulent signer la convention collective et s'apprêtent à partir en grève. Actuellement, 55 000 travailleurs de diverses entreprises ont déjà déposé leur préavis de grève.
Les conventions collectives viennent à échéance, au début 1989, pour salariés dont la grande majorité est dans le secteur public, où le gouvernement est fermement décidé à ne rien lâcher sur les salaires. On peut donc s'attendre à une vague de grèves massives à partir de février-mars 1989.
Même si certains ingrédients d'une explosion sociale sont réunis, il ne faut cependant pas tirer des conclusions hâtives et trop optimistes devant ce réveil de l'activité dans les entreprises. Il s'agit avant tout de grèves strictement économiques qui ne s'accompagnent pas automatiquement d'une prise de conscience susceptible de briser le carcan de la dépolitisation. Car parallèlement à leur niveau de vie, le niveau de conscience et d'organisation des travailleurs a aussi fortement régressé durant ces dernières années sous le poids de la démoralisation et des dé-
Mais je suis là, mon frère! faites subies dans la période qui a précédé et suivi le coup d'Etat. Les huit années de stabilité bourgeoise et la politique de dépolitisation menée par les gouvernements civils et militaires ont laissé des traces profondes. D'autant plus qu'aucune alternative crédible, de gauche, ne se dessine, ni sur le plan syndical ni sur le plan poli-
Le taux de syndicalisation ne dépasse pas les 11% et la Türk-Is qui est devenue totalement hégémonique après la dissolution de la DISK, regroupe 83% des 2 millions de syndiqués. Certes, des militants syndicaux combatifs de la DISK sont actifs à la base de la Türk-Is qu'ils ont dû rejoindre, mais le fonctionnement très particulier de ce syndicat "d'Etat", dont la direction entretient des liens très étroits avec l'appareil d'Etat et le patronat, réduisent fortement leur champs d'action (2).
Certains syndicats autonomes adoptent parfois une attitude plus combative, mais ils sont encore trop faibles et luttent pour survivre. La loi sur les syndicats limite d'ailleurs leur capacité d'action, puisque pour pouvoir signer une convention collective dans une entreprise, un syndicat doit regrouper au moins 10% de tous les travailleurs de cette branche.
L'indigence du SHP
"L'aile gauche" de la Türk-Is, quant à elle, est intégrée dans l'appareil du SHP et malgré un profil plus revendicatif, elle n'est pas non plus en mesure d'offrir une issue réelle à la crise dans le mouvement
Le SHP, empêtré dans ses luttes fractionnelles n'est même pas capable de mener une lutte démocratique conséquente. Lorsque qu'à l'occasion de l'anniversaire du coup d'Etat, des députés de son parti ont vertement critiqué Evren et demandé qu'il soit jugé pour ses crimes, le président du parti, Inönü, a pris la défense de celui-ci, au nom du respect dû à la personne qui se trouve à la tête de l'Etat. Il a également désavoué les députés kurdes de son parti. La direction du SHP, refuse aussi de soutenir les récentes grèves de la faim et Inönü a lancé des appels pour qu'on y mette fin. Devant le soutien actif, d'une partie des députés et secrétaires fédéraux du SHP aux grévistes, notamment à Diyarbakir, Inönü et son secrétaire géné-
Oral Baykal ont donné l'ordre au parti de se démarquer des grèves et de ne "pas mêler le parti et ses locaux à cette action". Au niveau économique, le duo Inönü-Baykal se propose de gérer la crise mieux qu'Ozal et multiplie les réunions avec les hommes d'affaires afin de les rassurer sur leurs intentions. L'aile gauche du SHP s'est récemment divisée, et malgré un soutien actif à certaines luttes démocratiques (grèves de la faim, ler mai, luttes contre la terreur d'Etat et la répression), elle n'est pas non plus en mesure d'offrir une alternative globale à Ozal et se contente d'être une opposition impuissante, emprisonnée au sein du SHP, de ses structures bureaucratiques et de son idéologie étatiste-populiste.
Crise de confiance
La gauche révolutionnaire, quant à elle, est toujours en crise et pour le moment elle est loin d'être un pôle d'attraction.
Il y a aujourd'hui une crise de confiance généralisée. Les promesses du gouvernement ne convainquent plus personne. Les travailleurs n'ont plus confiance non plus dans leurs syndicats et éprouvent le besoin de les surveiller de près pour éviter qu'ils ne signent des conventions dans leur dos. La direction de la Türk-Is est totalement discréditée. Les photos et caricatures de son président Sevket Yilmaz, bras dessus - bras dessous avec Halit Narin, le principal dirigeant de la confédération patronale — s'étalent dans tous les journaux et symbolisent l'incurie et la corruption de cette direction.
Huit ans après le coup d'Etat, les travailleurs retrouvent lentement leur combativité et le chemin des luttes ; mais ils ne disposent pas encore de perspective claire pour dépasser le niveau de conscience et d'organisation actuelle. La révolte dans les prisons et le mouvement de solidarité qui s'est développé autour de cette lutte, montrent également qu'il serait erroné de croire que ces années de répression ont pu balayer tous les acquis et le potentiel de la gauche en Turquie. Mais cette crise de confiance ne trouvera de débouché qu'au terme d'un processus de recomposition lent et laborieux.
21 novembre 1988
2) La Türk-Is s'est construite dans les années 50-60 avec l'aide des syndicats américains, elle a constamment joué un rôle de frein dans les luttes des années 60 et 70. Après le coup d'Etat de 1980, son secrétaire général a été ministre du Travail dans le premier gouvernement militaire.