LE 15 NOVEMBRE dernier, à l'appel des organisations populaires
Voulant "la paix avec la justice sociale", les manifestants exigeaient du gouvernement de Napoleon Duarte qu'il mette fin à la guerre qui ravage le pays depuis 10 ans en ouvrant le dialogue et la négociation, depuis les funérailles de Monseigneur Romero, assassiné en 1980
EL SALVADOR
Pain, terre, travail et liberté salvadoriennes, 100 000 personnes (dans un pays de 5 millions d'habitants 1), ont manifesté à San Salvador face à l'hôtel où se réunissait l'Organisation des Etats américains (OEA).
avec la guérilla du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN).
C'est la plus importante manifestation qu'ait connue le Salvador par les escadrons de la mort.
Ken CUNNINGHAM
EPUIS LE MOIS D'AOUT, le
D
FMLN a lancé une nouvelle offensive militaire. Radio Venceremos, qui transmet les communiqués de la guérilla, a annoncé l'ouverture d'un nouveau front dans la capitale même.
Et, le 2 novembre, le FMLN attaquait à la roquette le quartier général de la Garde nationale à San Salvador, faisant 4 morts parmi les soldats.
Dans les campagnes également, les combats sont devenus plus intenses.
ont été entraînés dans la bataille le 13 septembre dernier, quand la guérilla a attaqué la caserne d'El
Paraiso, dans la province de Chalatenango, l'une des plus importantes du pays.
Selon le Pentagone, les soldats firent feu sur la guérilla "en accord avec les règles de l'engagement en effet au Salvador".
L'armée reprend les massacres
L'engagement direct de soldats américains contre la guérilla dans la province de Chalatenango a été tenu secret pendant le Pentagone essayant ensuite d'en minimiser l'importance en disant que ce type "d'incident" était le pre-
Pourtant, l'ambassade américaine à
San Salvador avait annoncé en
1988, que des conseillers américains avaient été partie prenante d'accrochages avec la guérilla dans la province de Usulatan. De même, le Pentagone a réaffirmé qu'il n'y avait pas plus que le maximum légal de 55 conseillers américains (1) présents au Salvador. Pour 1988, l'aide américaine au régime salvadorien atteindra environ 500 millions de dollars : c'est la première source de revenus du pays.
Le 23 septembre dernier, la Se brigade de l'armée salvadorienne encerclaient le village de San Francisco. 10 paysans étaient exécutés à la grenade et à la mitrailleuse après avoir été torturés. Le Président Napoléon Duarte, comme d'autres dirigeants du gouvernement, justifièrent le massacre en déclarant que les victimes étaient membres du FMLN. Puis, plus tard, quand il devint impossible de nier que les paysans étaient de toute évidence désarmés, les forces armées clamèrent que les prisonniers avaient été tués lors d'une embuscade du FMLN.
La droite salvadorienne est chaque jour plus favorable à une stratégie dite guerre totale contre l'opposition, considérant que la politique américaine suivie jusque-là, celle d'un conflit de basse intensité a échoué. "Nous faisons une sale guerre (...) Même si une politique de droits de l'Homme est pleine de bonnes intentions, elle lie les mains du gouvernement, elle lie les mains des forces armées" dit l'un des dirigeants du groupe d'extrême-droite Alliance républicaine nationale (ARENA), Sigifredo Ochoa, ancien colonel de l'armée.
Pour les dirigeants du Mouvement pour le pain, la terre, le travail et la liberté (MPTL) qui s'est formé en juillet dernier, les choix des Etats-Unis pour le Salvador se réduisent à une alternative simple : "Ou bien le gouvernement et les Etats-Unis acceptent une solution négociée, ou bien les Etats-Unis intensifient leur intervention et devront alors faire face à une insurrection ouverte. Le peuple du Salvador ne retournera pas à ce que nous avons connu dans le passé", déclarait Santiago Flores, l'un des dirigeants du
Trois partis de l'opposition, deux sont partie prenante du Front démocratique révolutionnaire (FDR) allié au FMLN, ont formé la Convergence démocratique qui, en mars prochain, présentera Guillermo Ungo — l'actuel président du FDR - aux élections présidentielles. Reni Roldan, dirigeant du Parti socialdémocrate (PSD) l'un des trois partis de la Convergence, explique ainsi cette participation : "La Convergence démocratique est un instrument politique pour construire le mouvement populaire et forcer le gouvernement à négocier". Précisant que la Convergence tenait les futures élections pour illégitimes, mais que le processus électoral pouvait être utilisé pour ouvrir un espace politique au Salvador, il ajoutait : "Nous testons le système, mais nous savons que nous pouvons avoir à faire à une répression plus grande. Le pouvoir réel au Salvador est entre les mains des militaires. Le général Bustillo a plus de pouvoir que le président Duarte. Le FMLN s'est formé dans ces conditions. C'est à cause des militaires que le FMLN continue de combattre".
Un nouvel instrument
Avec le gouvernement de Duarte en position critique, miné par les luttes intestines pour le pouvoir, la corruption, et l'échec de sa politique, le MPTL, qui vient de se former veut être un instrument du soulèvement populaire. Dans les derniers temps, le MPTL est apparu comme un nouvel élément vital dans la lutte du mouvement populaire pour conquérir un gouvernement démocratique.
Le MPTL est né par nécessité. Il a été créé pour faire face aux attaques du gouvernement contre les militants et pour répondre aux besoins d'une population confrontée à une misère économique croissante. Le mouvement combine des revendications pour la liberté politique, la réforme agraire et le droit au travail, avec un appel plus radical à "chasser la dictature contre-insurrectionnelle, dirigée par les Américains, et créer un gouvernement démocratique et populaire"
Le MPTL veut un gouvernement bénéficiant d'une large base sociale où "il y ait une place pour chacun, à l'exception de ceux dont les mains sont tachées de sang, les Yankees et l'oligarchie".
Selon un membre fondateur du MPTL, "depuis des années, nous avons souffert sous les régimes oligarchiques soutenus par les Etats-Unis. Ce ne fut pas seulement la répression, les enlèvements, les disparitions et les assassinats, mais aussi la négation des besoins les plus élémentaires, l'alimentation, le logement, la terre, des salaires décents, et le droit d'organisation."
Le Mouvement pousse à des changements avec en arrière-fond, une répression gouvernementale croissante. Une récente promotion dans les forces armées a porté au pouvoir une génération d'officiers politiquement proches d'ARENA.
Le 29 juillet dernier, l'Assemblée na1) Sur la stratégie américaine au Salvador et la Limite des 55 conseillers américains, voir "La guerre de basse intensité par ses auteurs", Inprecor numéro 270 du 18 juillet 1988.
tionale a adopté une loi d'état d'urgence qui renforce les pouvoirs de l'armée en matière de répression des grèves dans le secteur public, en plaçant les ouvriers de ce secteur sous contrôle du ministère de la Défense en cas de mouvement.
Préparer l'insurrection
Par deux fois, au mois de juillet, les soldats ont tiré sur des manifestations pacifiques. Le haut-commandement militaire a émis une déclaration de guerre virtuelle contre le mouvement populaire, avertissant que lors des prochaines manifestations, il serait fait systématiquement usage des balles en caoutchouc, des matraques électriques et des canons à eaux envoyant un liquide teinté pour que les forces de sécurité puissent identifier plus aisément les manifestants.
Lors d'une conférence de presse faite à San Salvador en juillet dernier, Santiago Flores et Rigoberto Orellana, 2 des 4 membres du Comité exécutif du MPTL, ont exposé quelles seraient les activités du Mouvement pour contrecarrer les menaces du gouvernement et favoriser les perspectives d'une victoire populaire.
Les militants du MPTL sont issus des syndicats et des organisations Santiago Flores a expliqué que "nos militants ont joué un rôle d'organisation dans les campagnes et les villes. Nous avons exigé, côte à côte avec le peuple, la terre, des augmentations de salaire, le droit de grève, des logements décents, et de meilleures conditions de vie. (...)
Nous sommes aujourd'hui dans une période d'organisation, de consolidation et de développement d'un nouveau mouvement actif du peuple". De nouvelles formes de lutte sont aujourd'hui nécessaires, poursuivait Flores, parce que "nous ne pouvons marginaliser le peuple ou être à sa remorque. Si nous ne savons pas reconnaître ses nécessités aujourd'hui, nous aurons des problèmes. Le Mouvement fera tout ce qu'il faut pour infliger une défaite à ce régime contre-insurrectionnel".
Le rôle des syndicats
Le MPTL conçoit son rôle comme complémentaire à celui de l'Unité nationale des travailleurs salvadoriens (UNTS), le plus important regroupement d'organisations syndicales et paysannes du Salvador, et de la Convergence démocratique : "Chacun a son rôle propre — dit Orellana les problèmes sont si importants et si nombreux que chaque organisation a un rôle clair et concret à jouer."
Alors que l'UNTS organise les gens en luttant pour les besoins vitaux élémentaires comme l'emploi, le logement et la santé, le MPTL forge un réseau urbain qui soit prêt à combattre le gouvernement par l'action directe. Les militants de l'UNTS sont organisés à travers les syndicats d'entreprise, les branches, et les coopératives agricoles. Le MPTL organise la population, rue par rue, quartier par quartier, maison par maison. Flores caractérise la démarche du MPTL comme visant à "organiser les gens là où ils vivent (...) là où ils doivent jouer un rôle pour l'ensemble du peuple". Chaque groupe de communauté est responsable de décupler les structures du MPIL en organisant de nouveaux quartiers.
Malgré l'adoption d'une tactique différente, le MPTL soutient la décision de la Convergence démocratique de présenter une candidature contre le gouvernement lors des élections présidentielles : "La position de la Convergence est de se renforcer comme instrument de la lutte populaire. En politique, tout est bon, sauf trahir les intérêts du peuple".
Le MPTL fait d'une insurrection éventuelle l'une des possibilités d'assurer une victoire populaire, mais Santiago Flores précise que le Mouvement "n'appelle pas aujourd'hui à une insurrection, car le régime peut être défait par la pression politique". Mais le MPTL se prépare lui-même pour le combat de rue en réponse aux provocations gouvernementales. Son manifeste public, à la mi-juin, porte comme titre "Un appel au combat populaire".
L'Assemblée permanente
Flores précise que "nous ne sommes pas une organisation pacifiste. Quand nous parlons de combat populaire, nous voulons dire que nous sommes dans un processus de préparation d'une insurrection". Le MPTL fait une distinction entre la lutte armée du FMLN qui utilise les armes professionnelles et ce que le Mouvement nomme le combat populaire, qui utilise les armes de la rue : les bâtons et
Les dirigeants du MPTL ont confiance dans l'avenir. Santiago Flores déclare que "le gouvernement lutte pour maintenir ses positions. Il a atteint la limite de ce qu'il peut faire. Notre vision d'un nouveau système est notre meilleur outil pour organiser le peuple parce que le système dans lequel il vit n'a rien à lui offrir." Rigoberto Orellana explique qu'il y a "une effervescence grandissante au fur et à mesure que la lutte populaire accumule des forces. (...) Les conditions sont de notre côté. Avec davantage de répression, nous respirons de moins en moins de liberté. Nous avons tous les instruments. Le MPTL est le dernier que nous ayons forgé C'est pour nous un moment de joie. Nous sommes en position où nous pouvons gagner et où ne pouvons pas perdre". Rigoberto Orellana était assassiné par un escadron de la mort. La presse rapporta sa mort comme un simple accident de circulation, mais des enquêteurs de la Commission des droits de l'Homme, non gouvernementale, déclarait qu'il avait eu la gorge tranchée et que son corps portait des marques de tortures. Cet assassinat avait clairement pour but d'intimider ceux qui soutiennent le Mouvement et ce, avant sa première apparition publique, qui était prévue deux jours après sur la grande place centrale de San Salvador. Mais malgré le déploiement policier et militaire qui bloquait ce jour-là la capitale, des milliers de
personnes assistèrent à cette première apparition publique qui fut aussi l'enterrement d'Orellana.
La volonté de lutter pour un nouveau gouvernement est contagieuse. Alors que le MPTL occupe la rue, l'UNTS renforce ses liens avec les syndicats qui, jusqu'il y a peu, soutenaient le gouvernement démocrate-chrétien.
Confrontés à la détérioration des conditions économiques, à une guerre sans fin, et à la montée de l'ARENA, de plus en plus de groupes se tournent vers l'UNTS, comme force de changement.
En juillet dernier, 28 groupes, dont beaucoup étaient affiliés à l'UNTS, annonçaient la formation d'une "assemblée permanente" afin de trouver ensemble une solution aux problèmes économiques et politiques du Salvador.
Participaient à cette assemblée, l'Union populaire et démocratique (UPD) et la Centrale des travailleurs salvadoriens (CTS) qui, en 1984, étaient financées par l'Institut américain pour le développement du travail libre (AIFLD) afin de mener activement campagne pour l'élection de Duarte à la présidence.
L'étincelle insurrectionnelle
Les 28 groupes ont appelé à la fin de l'escalade de la guerre, et critiqué sévè rement l'intervention américaine. Ces groupes, qui représentent toutes les nuances du spectre politique salvadorien sont unis par la conscience que le gouvernement ne peut résoudre cette crise qui va s'approfondissant et qu'il faut un gouvernement de "consensus national" repré sentant tous les secteurs sociaux.
La stratégie actuelle de l'UNTS est de poursuivre une politique d'alliances dont l'objectif est de gagner les ouvriers et les paysans qui appartiennent aux organisations liées à la démocratie-chrétienne. Un large front patriotique pour en finir avec l'intervention américaine commence à émerger.
Le gouvernement salvadorien et ses boss américains doivent faire face à un mouvement grandissant, dont l'ossature principale est formée par l'UNTS et le MPTL. "Nous représentons tous ceux qui au Salvador, luttent pour des changements sociaux", déclarait un dirigeant du MPTL.
"Pour gagner la justice, la paix et la démocratie, toutes les formes de lutte seront nécessaires : la lutte armée du FMLN, les luttes ouvrières de l'UNTS, et l'activité combative du MPTL". Alors que les forces armées se préparent à revenir à la répression à grande échelle du début des années 80, le MPTL est déterminé à faire en sorte que la violence gouvernementale ne puisse éteindre l'étincelle insurrectionnelle du Mouvement.
The Guardian; 19 octobre 1988