Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EL SALVADOR

Choisir le moment décisif

Inprecor n° 277, 28 novembre 1988 · p. 22-23 · 1 629 mots

El Salvador

EL SALVADOR INPRECOR a rencontré René Rodriguez, représentant du FMLN en Europe.

NPRECOR: Quels sont les récents développements de la situation politique au Salvador ?

- René RODRIGUEZ : Cet été, grèves et manifestations se sont succédé et la répression a augmenté d'un cran. Lors d'une manifestation, le 13 septembre dernier, 4 personnes ont été tuées par l'armée, 115 furent blessées et 350 arrêtées. Simultanément, le régime cherche à limiter au maximum la présence des militants de la solidarité internationale : 10 d'entre eux ont été récemment expulsés, et fin août, le responsable des comités de solidarité suisses, le Père Hans Weiss a été sauvagement assassiné, après avoir été arrêté et torturé par des éléments de la police. Les escadrons de la mort redoublent d'activité : le 28 juillet 1988, ils ont assassiné Orellana, un des dirigeants du Mouvement pain, terre, travail et liberté (MPTL). De leur côté, pour réussir leurs opérations contre-insurrectionnelles, les forces armées sont obligées d'engager plus de 70% de leurs troupes, car le FMLN réussit à leur porter des coups très durs.

Par ailleurs, de nouvelles formes d'organisation apparaissent. C'est ainsi que le MPTL s'est créé en juin 1988. Ce mouvement prend en charge les revendications unifiantes, sur les questions vitales ; Le MPTL vise à regrouper l'avant-garde du mouvement de masse afin de radicaliser ses objectifs et ses moyens de lutte. Un syndicaliste peut être à la fois responsable de son syndicat et membre du MPTL. C'est un retour aux formes d'organisation comme le Bloc populaire révolutionnaire (1) qui, tout en étant illégal n'en agissait pas moins ouvertement et publiquement. Le MPTL peut appeler à des manifestations auxquelles participent des milliers ou des dizaines de milliers de militants de différentes organisations populaires (syndicats, coopératives, etc.).

• Comment les Jésuites (2) ont-ils réagi à la création du MPTL ?

- Ils le perçoivent comme un mouvement visant à provoquer le régime, rendant plus difficile la réalisation d'un consensus national. Les Jésuites voudraient une troisième voie, différente de celle du régime, et de celle du FMLN et ses alliés.

Mais la troisième voie n'existe pas au Salvador. Avec la victoire d'ARENA en mai dernier, les forces armées vont jouer un rôle plus important que sous Duarte. Les institutions politiques sont partiellement bloquées parce que dans l'Assemblée nationale, ARENA est majoritaire tandis que, jusqu'aux présidentielles prévues en mars 1989, le gouvernement est démocrate-chrétien.

• Le dialogue a-t-il été relancé par de nouvelles initiatives ?

- Ces dernières semaines, de nouvelles initiatives ont été prises par l'Eglise catholique et l'université jésuite pour relancer un débat national en faveur du dialogue. ARENA, de son côté, a essayé de prendre une autre initiative, appelée "Paix et Liberté", dans le cadre constitutionnel et parlementaire. Cela fait partie des efforts de l'oligarchie pour se doter d'un visage plus acceptable au plan national et international. Ils ont essayé de se mettre d'accord, avec les partis ayant participé aux élections, sur une proposition commune à adresser au FDR-FMLN.

De notre côté, nous avons à nouveau proposé une plate-forme pour engager un dialogue national. Sur ces trois initiatives, les organisations de masse ont commencé à tenir une série de forums. ARENA n'a pas eu d'écho, d'autant que les 2 autres partis présents au Parlement, le Parti démocrate-chrétien de Duarte et le Parti de conciliation nationale (PCN), se sont refusés à discuter avec ARENA.

L'initiative de l'Eglise a eu plus d'impact. Une cinquantaine d'organisations de masse, d'institutions, voire de secteurs de l'appareil d'Etat, y ont participé, tandis qu'ARENA, le gouvernement et certaines organisations démocrates-chrétiennes restaient absentes. Ces derniers ont qualifié l'initiative de l'Eglise, de couverture des menées militaires du FMLN. Il est néanmoins important de constater que l'oligarchie a dû se prononcer en faveur d'un dialogue. Elle ne peut plus se contenter de la réponse des armes.

1) Le Bloc populaire révolutionnaire (BPR) : organisation révolutionnaire de masse qui se crée en 1975 à partir d'une scission du Front d'action populaire unifié (FAPU). Le BPR était lié aux Forces populaires de libération (FPL)-Farabundo Marti, l'une des cinq organisations qui composent le FMLN.

2) Sur la proposition de "troisième voie" des Jésuites, voir Inprecor numéro 270 du 18 juillet 1988.

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• Quelle est l'attitude des EtatsUnis depuis la victoire d'ARENA ?

- L'oligarchie ne peut exister sans l'appui des Américains. Les militaires savent que les Américains ne vont pas suspendre leur aide. Ils disent : "ils ne peuvent pas nous laisser tomber, sinon ce serait l'avènement du communisme" Mais, au plan international, ARENA est fort discréditée.

C'est pourquoi ARENA essaye, maintenant, de se donner une image plus présentable. On met en avant le président Cristiani, qui n'a pas une image aussi négative dans l'opinion publique que le sinistre major d'Aubuisson. Cristiani vient d'être invité aux Etats-Unis. Il est peutêtre moins antipathique, mais selon ses propres déclarations, ses 2 modèles politiques sont Pinochet et Thatcher.

ARENA veut apparaître comme une "droite civilisée capable d'engager un dialogue dans le cadre constitutionnel" Les Etats-Unis préféreraient certainement dialoguer avec la Convergence démocratique, car celle-ci représente une alternative plus crédible, tant sur le plan international que sur le plan interne. La difficulté, c'est que les 2 principales composantes de la Convergence démocratique, le MNR et le MPSC, parties prenantes du FDR, ont déjà fait des déclarations inacceptables pour les Etats-Unis.

# La Convergence Démocratique a annoncé qu'elle va participer aux élections de mars 89. Quelle sera l'attitude du FMLN ?

— Nous avons déjà dit que nous boycotterons ces élections. Nous ne sommes pas par principe contre des élections, mais nous sommes contre ces élections-là. Il faut bien comprendre ce que signifie l'alliance entre le FMLN et le FDR. Le FMLN respecte l'autonomie du FDR qui, dans le cadre de la Convergence démocratique, veut participer aux élections. Réciproquement, le FDR respecte la volonté du FMLN de continuer la lutte politico-militaire. Le danger de rupture n'existe pas. Nous n'allons pas nous séparer pour une question conjoncturelle : les élections passent, la lutte armée continue.

Que nous puissions agir simultanément à la fois, au niveau électoral et au niveau militaire est plutôt un élément de force. Les dirigeants du FDR vont essayer de démasquer le projet contre-insurrectionnel au plan électoral, sans nier la nécessité de la lutte armée. Le FMLN, pour sa part, va expliquer que la lutte électorale correspond aux méthodes employées par le FDR.

• Mais, en pratique, la situation peut étre un peu plus compliquée. Jusqu'ici, le FDR justifiait la voie militaire par l'absence d'espace démocratique suffisant pour participer aux élections. Lors des élections législatives de mars 1988, le FMLN appelait au boycott, et l'UNTS à la non-participation. Les dirigeants du FDR, eux, ont hésité, mais finalement, ils n'ont pas participé, Lors des prochaines élections présidentielles, l'Internationale Socialiste et la démocratie chrétienne internationale vont probablement essayer de diviser l'alliance FDR-FMLN. Le FMLN ne va-t-il pas être dans une situation difficile ?

— Non, nous avons discuté des élections avec nos alliés du FDR et nous leur | avons dit que nous comprenions qu'ils participent aux élections. Ils ont d'ailleurs réussi à regrouper des forces depuis leur retour au Salvador fin 1987, après les accords d'Esquípulas II. Nous ne serons pas dans une passe difficile, car nous avons accumulé des forces sur le plan politico-militaire. La situation a changé au Salvador, impliquant des réponses tactiques différentes, notamment par rapport aux élections. En 1982, nous avions appelé au boycott et à l'insurrection ; en 1984, lors des élections présidentielles qui devaient porter Duarte au pouvoir, nous avons seulement eu recours au sabotage. En mars 1988, nous avons saboté complètement les législatives en organisant la paralysie des transports urbains et en empêchant leur déroulement dans les zones sous notre contrôle, si bien que le taux de participation en 1988 a été beaucoup plus faible qu'en 1984. Les élections de mars 1989 peuvent être l'occasion d'un approfondissement de la crise du système de domination capitaliste car, sur le plan militaire, notre situation s'est renforcée, l'organisation des masses progresse, les institutions étatiques sont en crise profonde. Nous sommes donc dans une situation d'accumulation des forces, dans le cadre de l'alliance FMLN-FDR. Il y a des forces sociales que nous ne pourrons jamais diriger en tant que FMLN. Par contre, le FDR le peut. Et une alliance plus large peut surgir, par exemple dans le cadre de la Convergence démocratique.

• Mais l'Internationale socialiste, et une partie de la démocratie-chrétienne internationale n'exercent-elles pas des pressions accrues sur le FDR pour l'inciter à rompre avec le FMLN ?

- Je ne nie pas qu'il existe des pressions internationales, mais nous sommes sûrs de nos alliés. Nous avons déjà été confrontés à des problèmes politico- diplomatiques et nous les avons surmontés ensemble.

Pour utiliser une formule simple, nous disons ;

"Nous gagné la avons guerre". Il s'agit dès lors de forger la victoire. Pour ce faire, nous devons être très intelligents. Nous devons être capables de voir exactement l'évolution des différentes forces sociales et déterminer les alliances nécessaires avec une grande souplesse.

A un moment, au cours des années 80, nous avons été isolés et nous risquions d'être détruits. Nous avons dépassé cette situation en réalisant l'alliance FDR.

FMLN, en consolidant l'unité des révolutionnaires, l'avant-garde, et en retissant nos liens avec les masses. Le mouvement des masses qui avait été démantelé, s'est recomposé simultanément.

Maintenant, dans une nous sommes phase que nous caractérisons d'offensive stratégique. Nous sommes en mesure de prendre des initiatives qui influent sur le rapport des forces sociales. Voilà pourquoi les dirigeants du FDR ont pu rentrer au Salvador sans être assassinés, même si, ce danger n'est pas définitivement écarté.

Aujourd'hui, dans un contexte où le rapport des forces évolue favorablement, le problème est de savoir comment choisir le moment décisif.

Propos recueillis par Michel RAGUET et Arnold Berthu.

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