Inprecor 1974–2004

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UNION SOVIETIQUE

Le bureaucrate et le mafioso

· Inprecor n° 277, 28 novembre 1988 · p. 24-25 · 1 351 mots

URSS et Russie

LE PROCES DE TCHOURBANOV, ancien vice-ministre de l'Intérieur de l'URSS et gendre de Brejnev, accusé de malversations à grande significatives du pouvoir, mais aussi l'existence d'un milieu criminel avec les bureaucrates corrompus. Les obstacles auxquels se sont heurtés et se heurtent toujours les enquêteurs (cf. encart) témoignent des complicités incroyables dont bénéficient les inculpés au niveau central. L'ampleur de la purge entreprise en Ouzbekistan, du Premier des fonctionnaires de la procurature aux responsables de la police

UNION SOVIETIQUE

Le bureaucrate et le mafioso échelle, a révélé le degré de corruption atteint par des franges puissant et organisé, agissant en symbiose étroite secrétaire, Rachidov, aux secrétaires locaux du parti,

- au total plusieurs milliers d'inculpés - montre la gangrène très profonde de tout le corps dirigeant.

Eric LAURENT à nier l'évii l'on continue

S dence, si on laisse se mettre en place une pyramide du crime organisé, parallèle au pouvoir d'Etat, il se pourrait fort bien que les "parrains" écartent du pouvoir une partie non négligeable de la nomenklatura, que notre bureaucratie traditionnelle soit remplacée par la bandocratie, c'est-à-dire le pouvoir des bandits". Tel est le cri d'alarme qui clôt un article de la Literatournaïa Gazeta

(1) consacré à l'emprise de plus en plus forte du milieu sur le pouvoir.

Bureaucrates et gangsters

La "maffia" est le terme qu'utilisent désormais les spécialistes soviétiques pour désigner le milieu criminel fortement structuré et pratiquant la corruption à large échelle qui s'est mis en place dans les an-

"milieu" a toujours nées 70. Certes un existé en Union soviétique, mais jusque dans les années 50, il se présente comme un monde fermé sur lui-même, fait de criminels isolés ou de bandes locales. Il évite soigneusement tout contact avec le pouvoir et la corruption reste tout à fait marginale. Comme le déclare un colonel de la milice à propos des années 30, "un

Etat totalitaire ne peut accepter le crime organisé (comme chacun sait Hitler et

Mussolini ont anéanti le crime organisé dans leur pays)." Dans les camps, les droits communs, beaucoup moins nombreux que les politiques, ont droit à un traitement de faveur ; bien plus, ce sont eux qui remplissent les fonctions d'auxiliaires de l'administration.

La corruption comme rapport du milieu au pouvoir apparaît loppement de la délinquance économique où sont détournées de façon massive les matières premières. Pour cela, il faut des complicités passives et actives. Et les "millionnaires" payent pour que les responsables ferment les yeux. Au luxe de plus en plus ostentatoire des hauts dirigeants (Romanov, le Premier secrétaire du parti pour la ville de Léningrad en était un bon exemple) fait écho celui des "entrepreneurs" de toutes sortes. Un mode de vie commun qui est aussi une forme de complicité. Quant au milieu tradititionnel, il réclame sa part de gâteau. Pour cela tous les moyens sont bons : enlèvements, kidnappings, tortures. C'est vers le milieu des années 70 que les relations se normalisent lors d'un "congrès" qui réunit les deux parties dans une ville du nord du Caucase : désormais, le milieu, en échange de quelques services, recevra 10% des sommes venant de l'économie parallèle.

Qui sont les parrains ?

Le milieu sort de cette période mouvementée complètement transformé et recomposé. Certes, on a toujours la petite délinquance traditionnelle, individus isolés ou bandes locales, mais chapeautant le tout, avec une aspiration à contrôler l'ensemble du milieu, il y a désormais les grandes bandes avec à leurs têtes un parrain. Deux faits méritent encore d'être signalés à propos de cette recomposition. D'une part, la délinquance s'étend à des couches traditionnellement à l'écart du banditisme. Ainsi, une bande récemment décapitée à Tachkent avait à sa tête un ingénieur ; les autres membres étaient des jeunes tout à fait respectables, membres du Komsomol. D'autre part, dans certaines républiques, notamment en Asie centrale, les problèmes d'emploi auxquels se heurtent les jeunes font qu'ils constituent un réservoir de plus en plus important pour la délinquance (en Ouzbekistan le nombre des jeunes ayant des problèmes sérieux d'emploi s'élève à 500 000).

Un spécialiste, colonel de la milice, à qui l'on demandait si Tchourbanov pouvait être considéré comme un parrain, répondit que comparé aux véritables parrains, Tchourbanov n'était qu'un sixième couteau, dont le pouvoir se limitait à celui qu'il avait sur ses subordonnés. Les parrains - leur nombre, selon les estimations, varie de 1 500 à 3 000 — viennent soit du milieu traditionnel, soit de la délinquance économique, soit encore de milieux sociaux comme celui des anciens sportifs qui fournissent des contingents relativement importants.

Partage du territoire, contrôle de tel ou grande tradition de Chicago. Le pouvoir de la maffia est particulièrement fort dans le sud de l'URSS, des républiques de l'Asie Centrale à la Moldavie, en passant par les républiques du Caucase. L'Ukraine, Moscou, la région de Krasnoïarsk n'y échappent pas non plus.

Y a-t-il un bureaucrate honnête ?

Leurs activités, en dehors du contrôle du milieu lui-même concernent l'économie parallèle : ateliers clandestins et surtout détournement de la production hors des circuits publics. Toutefois, depuis un ou deux ans, après le démantèlement de plusieurs filières - celle du coton Ouzbekistan, celle des grands magasins à Moscou — on assiste à une reconversion (longuement discutée lors d'un congrès tenu sur les bords de la mer Noire en 1985) en direction du secteur des coopératives : cela va de l'extorsion pure et simple de fonds à des offres de protection et surtout à l'utilisation de la couverture des coopératives pour "blanchir" l'argent. Par contre, il ne semble pas que, pour l'instant, il y ait des rapports importants avec l'étranger, même si quelques premières tentatives ont eu lieu dans le domaine de la drogue et des antiquités.

Les sommes en jeu sont considérables: des centaines et des centaines de millions de roubles, plus vraisemblablement des milliards de roubles. Pour le seul Ouzbekistan, on estime à 4,5 milliards les sommes détournées sous le règne du Premier secrétaire Rachidov. Les services du ministère de l'Intérieur estiment que les deux tiers de ces sommes sont affectés à la corruption. Un pot de vin peut aller, selon le destinataire et le rang, de quelques dizaines de milliers de roubles à un million de roubles.

1) Cet article reprend pour l'essentiel les informations de deux articles parus dans la Literatournaïa Gazeta ("Le lion a sauté" du 20 juillet 1988 et "Bandocratie du 17 juillet 1988) ainsi que l'article "Résistance" paru dans Ogoniok numéro 26 de 1988.

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"Dans le pays il est devenu désavantageux de vivre honnêtement" écrivent deux des enquêteurs de l'affaire Tchourbanov, qui enchaînent sur cette remarque désabusée d'un général de la milice : "ce n'est pas la peine de se mettre à se disputer avec les crocodiles si tu vis avec eux dans la même rivière. Mieux vaut prendre leurs habitudes".

Mise en cause du système

De fait, la corruption est un phénomène extrêmement contagieux, s'autonomisant par rapport à sa source première tout en se reproduisant à l'infini. Les deux enquêteurs déjà cités explicitent bien ce mécanisme tel qu'il fonctionnait en Ouzbekistan: "Pour occuper une fonction il fallait payer une certaine somme. Pour garder cette fonction il fallait payer aussi. Ce système fonctionnait à tous les niveaux, depuis le canton ou l'arrondissement jusqu'à la République. Dans cette course à l'argent, les donneurs de bakchichs prélevaient à leur tour un tribut sur leurs subordonnés qui faisaient de même avec les leurs et cela à l'infini. La machine de la caution solidaire avait impliqué dans le circuit du crime des milliers et des milliers de responsables."

Désintégration et corruption des pouvoirs en place, montée d'une maffia extrêmement structurée et décidée, il est vrai Juil n'y a aucune raison qui incite à optimisme. Les responsables soulignent à quel point ils sont désarmés et démunis sans moyens d'investigation, ni arsenal juridique. En même temps, le problème est profondément politique : derrière le bureaucrate corrompu et le "parrain" affleure le système tel qu'il est remis en cause par la perestroïka et la glasnost. Et les tenants de ce système, "leur système", sont bien décidés à ne pas se laisser faire. En tout cas perestroïka et lutte contre la maffia ont partie liée.

10 novembre 1988

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