les yeux et je vois que je me trouve dans une maison moitié quechua,
PEROU
La grève des paysans
HATARY ! Lève-toi ! Les paroles quechuas me réveillent. J'ouvre moitié costeña. Je regarde le réveil, il est deux heures du matin.
Maintenant je me souviens. Je suis dans une maison paysanne de la vallée de Santa sur la côte, dans le département d'Ancash, colonisée par les Quechuas qui sont descendus de la montagne.
Hugo BLANCO
N
OUS SOMMES le 29 septembre, date du début de la grève paysanne de 48 heures décrétée par raux parcellaires (ANAPA) et la Confédération paysanne du Pérou (CCP).
Je me lève rapidement et je vais à la camionnette où se trouvent déjà quelques personnes. Nous parcourons le chemin incroyablement mauvais, en ramassant d'autres des bâtons.
Nous allons jusqu'en bas et atteignons la grand'route. Là, nous descendons de la camionnette et plaçons des guetteurs, un peu plus loin, derrière et devant. Ils savent très bien comment communiquer avec nous et nous commençons à barrer la route. Nous savons qu'au même moment, des paysans d'un village proche avec lesnous sommes concertés la veille, sont en train de barrer la principale voie de communication du pays : la route appelée la Panaméricaine qui traverse la côte péruvienne du Nord au Sud, reliant le pays au reste du continent.
Ancash, Bambamarca et les autres
Le jour suivant, je marche tranquillement au milieu de la Panaméricaine qui, normalement, est encombrée de véhicules et marchandises.
Mais ce jour-là, il n'y a pas une seule voiture. Je marche pendant 20 kilomètres dans le département du nord du pays,
Piura, et je compte treize barrages successifs, gardés par de farouches visages indiens. Je me souviens que nous sommes le
12 octobre, jour anniversaire de l'invasion européenne et, qu'après cinq siècles, nous résistons toujours. C'est le troisième jour de barrage et quand je leur demande comment ils se sentent, ils me répondent "Solides au poste, camarade !".
Les actions les plus sérieuses ont eu lieu à Huaraz, capitale du département d'Ancash, et dans des villes plus lointaines, ainsi qu'à Bambamarca, dans le département de Cajamarca.
Les provinces de la sierra d'Ancash, Recuay, Huaraz, Carhuaz et Yungay, furent soulevées par une gigantesque mobilisation paysanne qui paralysa toutes les activités du 13 au 19 octobre. La grève fut convoquée par la fédération agraire paysanne d'Ancash et par les ligues agraires des provinces que j'ai mentionnées.
L'épicentre en fut la zone de Yungay et de Carhuaz, où se mobilisèrent 60 000 personnes, paysans et habitants des zones urbaines.
La police recule
Le 15 octobre, la police arrêtait 29 personnes qui furent relâchées à la fin de la grève. Elle avait reçu, de Lima, l'ordre d'exercer une forte répression. Les forces de police se dirigèrent vers Carhuaz, au nombre de 300, avec des tracteurs pour dégager le barrage. Mais elles ne purent franchir qu'un seul kilomètre. Arrivées à Macara, à huit kilomètres de Carhuaz, elles furent entourées par une marée de paysans leur expliquant qu'en poursuivant cette provocation, ils deviendraient responsables de ce qui pourrait advenir. Prise de peur, la police fit marche arrière jusqu'à son point de départ.
Auparavant, un riche commerçant de la région s'était indigné de voir ces flots d'Indiens descendant des véhicules, voulut les affronter avec son fusil. Mais quand il n'eut plus de balles, les paysans s'emparèrent de son arme et il fut jugé par une Assemblée populaire. La sentence fut la confiscation de ses stocks de nourriture et autres marchandises. Ce fut chose faite. Dans la ville de Carhuaz, près de 20 000 manifestants venus des campagnes et des villes s'emparèrent de la ville, coupèrent les voies de communication, les lignes de téléphone et de télégraphe. Chaque jour, d'immenses meetings se tenaient sur la place. Il en fut de même à Yungay.
Des barrages isolèrent les villes de Huaraz, de Recuay, de Macara et de
Yungay. Au total, 60 à 80 kilomètres de routes furent occupés.
A Bambamarca, dans le département de Cajamarca, le 10 octobre, se tint une assemblée convoquée par la Fédération provinciale des groupes d'autodéfense paysans (rondas). 100 personnes y assistaient, les présidents et les délégués des groupes.
Cette assemblée se mit d'accord, à l'unanimité, pour organiser une grève agraire de 30 jours à compter du 14 octo-
La grève a commencé par des assemblées de zone des groupes d'autodéfense paysans, constitués sur 10 zones, chacun d'entre eux étant formé par plus de 10 maisons ou fermes. De ces assemblées surgirent les "comités de zones de coordination de la grève agraire". Les présidents de ces comités, plus deux représentants de la Fédération, constituèrent la direction du mouvement.
Aucun paysan n'alla vendre ou acheter à la ville de Bambamarca. La grève fut suivie par plus de 60 000 paysans. 15 000 personnes des comités d'autodéfense furent mobilisées. La circulation fut totalement paralysée, notamment sur la route qui relie la capitale au département.
Le mardi 18, commencèrent les négociations avec les autorités. Elles durèrent trois jours au bout desquels le mot d'ordre de grève fut levé, après une semaine
Auparavant, dans le département de Puno, les paysans s'étaient mis d'accord pour ne pas aller aux foires hebdomadaires des villages, pendant une semaine.
Dans la province d'Espinar, du département de Cuzco, les paysans prirent une décision identique.
Les raisons de la grève
La principale raison, directe ou indirecte, de ces mobilisations est à chercher dans la forte hausse des prix, de l'ordre de 300 à 400%, qui fut débuta le 6 septembre dernier et qui s'enfle tous les jours, depuis lors. Pour cette année 1988, on estime que l'inflation sera d'environ 1 000%. Les prix des denrées alimentaires ont augmenté, comme ceux des médicaments, transports, des engrais, etc. C'est pourquoi les paysans exigent la baisse des taux d'intérêts de la Banque agricole qui appartient à l'Etat, l'ouverture de nouvelles agences de l'entreprise d'Etat chargée de commercialiser les produits agricoles, la gratuité des démarches au ministère de l'Agriculture, etc. Ils ont encore d'autres revendications : contre la répression, pour le remplacement des autorités, pour des améliorations dans le domaine de la santé, de l'éducation, des transports,
Le bilan de la grève paysanne
La grève de l'ANAPA et de la CCP, les 29 et 30 septembre eut pour principal motif la hausse des prix des produits nécessaires à l'agriculture. Elle entraîna une grande partie de la paysannerie de la côte et les difficultés d'approvisionnement se firent sentir à Lima, la capitale, qui regroupe près du tiers de la population du pays.
La grève de Piura qui dura trois jours s'insérait dans la grève des riziculteurs de la côte, qui réclamaient à l'entreprise d'Etat le paiement des quantités de riz déjà
Celle de Bambamarca eut pour principal point de départ, la question des prix. Celle de la sierra d'Ancash exigeait la démission des autorités politiques, etc.
Ce mouvement eut un résultat très positif. Les riziculteurs obtinrent leur dû. A Ancash, les autorités politiques furent remplacées et, comme à Bambamarca, les autorités locales cédèrent sur les questions des prix. Sur beaucoup d'autres points, qui pouvaient être tranchés par les autorités locales, les paysans eurent gain de cause.
La grève des 29 et 30, même si elle ne réussit pas à faire reculer le gouvernement sur les hausses générales de prix, fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase et démissionner le ministre de l'Agriculture, l'une des revendications des paysans.
Face aux brutales attaques économiques subies par la population avec les hausses du 6 septembre, la Confédération générale des travailleurs du Pérou (CGTP) aurait dû canaliser l'indignation populaire en convoquant une grève générale illimitée. Mais il n'en fut rien. La direction de cette centrale, qui est aux mains du Parti communiste, s'est mise à trembler face aux rumeurs de coup d'Etat et réduisit son appel à une simple grève de 24 heures, c'est-à-dire en-deçà de la grève de deux jours des 19 et 20 juillet derniers. (voir Inprecor, numéro 271 du 5 septembre 1988).
Il faut comprendre que les travailleurs péruviens ont fait de trop nombreuses journées de grève de 24 ou 48 heures. Ils savent que cela ne sert à rien. De plus, les patrons péruviens ont un système de paiement de salaire à la semaine qui court sur sept jours, et inclut donc le dimanche. Si le travailleur ne vient pas travailler un jour de la semaine, non seulement il perd cette journée de salaire, mais il perd aussi sa paie dominicale. Enfin, lors des grèves les plus récentes, outre la répression, le gouvernement a donné l'ordre de verser des sommes d'argent considérables aux ouvriers qui se rendraient à leur travail.
Toutes ces raisons accumulées firent que la journée de 24 heures décrétée par la CGTP, pour le 13 octobre, ne connut qu'une faible mobilisation.
Au contraire, une grève générale illimitée aurait reçu l'accord de la population parce qu apparaissant comme une mesure susceptible de faire reculer le gouvernement.
Pour la grève illimitée
Beaucoup de secteurs de travailleurs se sont lancés de façon isolée dans la grève illimitée. Aujourd'hui, les mineurs se trouvent de nouveau dans cette situation et la CGTP ne fait rien pour rompre leur isolement, provoquant un certain désarroi dans les villes.
En revanche, dans les campagnes, comme nous l'avons vu, l'appel de la CGTP du 13 octobre a servi à initier la grève illimitée des paysans d'Ancash et, dès le lendemain, celle de Bambamarca.
La paysannerie se réveille : la hausse des prix des produits qu'il lui faut acheter est, de beaucoup, supérieure à celle des produits qu'elle vend.
Visiblement, il ne lui en coûte guère, dans ces circonstances, de se replier sur l'autosuffisance. Nous dirigeants de la CCP espérons que cet état d'esprit va se poursuivre, que les paysans vont se regrouper et renforcer leur mobilisation. Nous devons faire tout notre possible pour qu'il en soit ainsi (1).
Les 20, 21 et 22 novembre, le Conseil national de délégués de la CCP doit se réunir. Nous y proposerons une grève nationale agraire de 72 heures, préparatoire à une grève nationale agraire illimitée.
Nous savons que la centralisation des luttes paysannes est beaucoup plus difficile que celle des luttes des travailleurs des villes, beaucoup plus lente également. Nous savons aussi que la répression ne désarme pas et qu'elle deviendra féroce si ces luttes s'amplifient.
Mais nous sommes prêts à faire face à toutes ces difficultés.
19 novembre 1988
1) Hugo Blanco est secrétaire à l'Organisation de la CCP.