Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

HAITI

Lettre des soldats emprisonnés

Inprecor n° 278, 13 décembre 1988 · p. 17 · 1 074 mots

UN MOIS APRES le coup d'Etat du 17 septembre, la presse internationale annonçait qu'une tentative de renverser le nouveau président avait été déjouée. Il s'agissait là d'une invention de toutes pièces destinée à justifier l'emprisonnement des soldats les plus engagés. Nous publions ci-dessous des extraits de deux déclarations émanant de 14 soldats actuellement emprisonnés. Elle a été diffusée en créole, par la CATH. DOCUMENT

N OUS SOMMES 14 enrôlés dont

les noms suivent : Patrick Bochard, Timoté Jean Frank, Altinor Jean Alipson, Figaro Gentry, Kangar Robert, Oupette Casner, Vilex Saintyl, Jean Mathieux, Germain Sainthonax, Joseph Clébert, Septembre, Philémon Job, Hardrès Pierre Louis, Delile Frico.

Nous avons été les principaux promoteurs du coup d'Etat du 17 septembre qui envoya le général Namphy et toute sa famille manger de la morue et du manioc doux à Saint-Domingue.

Qu'il satisfasse les revendications

Nous avons placé le général Prosper Avril au pouvoir en mettant comme condition qu'il satisfasse les revendications du peuple, très liées à celles de la base de l'armée. Nous pensions qu'apprenant les leçons de l'histoire, le général avait exorcisé les démons duvaliéristes qui dansaient dans sa tête. (...)

Dans quelles conditions avons-nous été arrêtés ? Le samedi 15 octobre, le gé néral Prosper Avril a confié à cinq d'entre nous, ainsi qu'à trois civils, la mission d'aller motiver le peuple du plateau central. (...)

Le lundi alors que nous revenions de mission sur le plateau central, nous fûmes arrêtés tous les cinq et conduits en prison. De quoi nous accuse-t-on ?

D'avoir pris part à un complot visant à renverser le gouvernement Prosper Avril-Heubreux (1) ! Au même moment, le général donnait l'ordre d'écraser le bureau du Secrétariat des suggestions des enrôlés, installé au Palais national. Certains de ses membres ont été arrêtés, d'autres se sont mis à couvert.

Afin de salir notre réputation, et notre honneur, le général nous a accusés de comploter en compagnie de Samuel Jérémie, un criminel qui a fait couler le sang du peuple jusqu'à n'en plus pouvoir.(...)

La volte-face du Général

De nombreuses raisons ont amené le Général à se retourner contre nous :

1) Après le mouvement du 17 septembre, le Général nous a promis de nous faire monter en grade et de nous donner un tas d'autres avantages. Or, nous lui avons répondu que nous n'avions pas besoin d'aller plus haut que le grade de sergent fourier, et de premier sergent, car nous ne voulions pas nous détacher de la base de l'armée.

2) Dans l'accord que nous avons signé avec le Général, nous lui avons fait savoir qu'il était là pour agir selon la volonté du peuple.

3) Pour créer les conditions permettant que tous les cahiers de revendications que le peuple a présentés depuis le 7 février puissent commencer à être satis faits, en attendant qu'il choisisse ses dirigeants, par des élections, depuis le niveau des sections communales, jusqu'à la prési-

Nous lui avions demandé de nettoyer le pays de toutes les bandes qui sèment la terreur, de tous les macoutes, éhontés qui salissent le peuple haïtien au regard de toutes les nations. C'est pourquoi dans la conférence de presse qu'ils ont organisée, les soldats ont demandé que le gouvernement remette sur pieds la Constitution du peuple et que prochainement un amendement à l'article 291 écarte les macoutes des affaires de l'Etat pendant une période de trente an-

Nous avions demandé au Général qu'il épuration totale, de fond en comble de toutes les institutions de l'Etat, afin que soient garantis la liberté de la le droit d'expression, le droit d'organisation, d'association, la liberté syndicale. C'est la seule voie pour que le pays puisse sortir de la situation où il se

Mais comme un vieux singe qui a acquis une grande expérience à l'école des Duvalier, le Général a fait travailler ses méninges pour arrêter tout cela au plus vite. En effet, nous n'avons pas les mêmes intérêts que les potentats de l'armée Nos intérêts se confondent avec ceux de la masse des ouvriers, des paysans, des conducteurs des transports, etc.

Ce qui a le plus secoué le Général, c'est quand il s'est aperçu que des soldats s'étaient permis d'inviter des journalistes à une conférence de presse. Cela représentait à ses yeux, un danger considérable. Dans le lavage de cerveau que l'on fait subir aux soldats, on leur dit toujours qu'à part ceux de la radio et de la télévision nationale, tous les journalistes sont des ennemis de l'armée, des ennemis du peuple. qui œuvrent à détruire le pays, et dont beaucoup font un travail communiste

Lorsque le peuple se lève pour défendre les droits qu'on lui a arrachés, on affirme aux soldats que c'est la paix publique qui est troublée et l'intérêt du pays qui se trouve menacé (...) C'est tout cela qui explique que lorsque le peuple manifeste, lorsque les ouvriers font grève, les soldats sont envoyés pour les réprimer à coups de bâton, de casse-têtes, de matraques, avec des grenades lacrymogènes, et en leur tirant dessus. Lorsqu'un soldat ne veut pas obéir à ces ordres, cela est rapporté, on dit qu'il s'oppose à l'intérêt du pays. Et à la première occasion, on lui fait sa fête.

C'est à cause de toutes ces injustices que nous, qui faisons partie de la base de l'armée, nous avons présenté au général Prosper Avril, une liste de 19 points concernant les mauvaises conditions dans lesquelles se trouvent les soldats, qui sont très liés aux revendications du peuple. (...)

"Déchouquer les macoutes"

Poursuivant notre travail, nous avons commencé à dresser une liste de tous les chefs de section et des attachés qui sèment la terreur en étant couverts par quelque militaire macoute, afin qu'ils soient remplacés par d'autres gens que le peuple

Mais la nouvelle stratégie du Général fait revivre le duvaliérisme. Ce sont les révocations, les lettres de transfert dans les zones reculées du pays, afin de pouvoir nous neutraliser lorsque le calme sera

C'est ce qui a commencé l'hôpital militaire, c'est ce qui se prépare dans d'autres casernes, à la Cafétéria, à l'Aviation, au camp des Léopards, etc. Aujourd'hui, nous déclarons que de même que Nelson Mandela a accepté de passer 26 ans en prison pour la libération, de l'apartheid, du peuple noir d'Afrique du Sud, nous sommes prêts à nous sacrifier pour la cause du peuple haitien.

28 octobre 1988

1) Le sergent Heubreux était censé représenter de manière permanente les sous-officiers et les soldats auprès de Prosper Avril.

Une erreur sur cette page ?